L'évolution de nos valeurs

Fidélité, amitié, amour, convivialité, travail, famille… c’est une liste de valeurs que je suis en train de préparer pour moi-même afin de savoir combien je suis capable d’en trouver… Il y en a 26, apparemment.

Les valeurs, c’est ce à quoi précisément on accorde de l’importance dans la vie. Et on peut, semble-t-il, les regrouper de bien des façons. Par exemple, j’ai sous les yeux un dossier qui fait état des recherches qui ont été effectuées un peu partout dans le monde pour savoir s’il y a eu évolution, s’il y a une différence de valeurs selon les générations, selon les époques. Les âges de la vie ne véhiculent pas les mêmes valeurs et pour les époques, c’est le même phénomène : que l’on parle de liberté individuelle, de paix dans le monde, de réussite, de pouvoir, d’argent, de Dieu, de coopération, de loisirs et même, tiens… de ratons laveurs.

Une première idée que j’ai retenue dans cette recherche : les valeurs auxquelles adhèrent les individus évoluent avec l’âge. Aussi, certaines autres caractéristiques telles que le niveau de revenu, l’état de santé, etc., peuvent expliquer cette évolution, qui correspond, dit-on, à des effets : l’effet d’âge, l’effet des générations et l’effet des périodes.

" Les individus changent d’opinions en vieillissant ", affirme Olivier Galland, sociologue et auteur d’ un article paru dans un dossier de Sciences humaines, intitulé " Les valeurs de la jeunesse " Les valeurs sont donc l’effet de l’âge… Oh! trouvaille généreuse et tripative ! On s’aperçoit qu’on est moins libéral avec les années. À titre d’exemple, l’opinion qu’avaient les jeunes sur la libération sexuelle… avec le temps, leurs valeurs ont changé, sans compter l’évolution de leurs conditions de vie. Quand on est jeune, généralement, on est d’opinion que la liberté sexuelle est très importante. Mais une fois marié, peut-être est-on un peu moins ouvert à l’idée...

Il y a aussi l’effet de génération : " À chaque génération ses opinions. " On découvre par exemple que les jeunes sont plus ouverts, plus libéraux que leurs aînés. Quant à l’homosexualité, il y a aussi un effet d’époques qui se résume à " autre temps, autre mœurs " : " Dans toutes les tranches d’âge, jusqu’à 72 ans, le pourcentage de personnes qui tolèrent l’homosexualité était plus élevé en 1990 qu’en 1981. " Il faut retenir que les valeurs évoluent avec l’âge, influencées qu’elles sont par les génération, les époques.

On pense souvent que les valeurs de la jeunesse s’opposent aux valeurs des adultes, mais pas autant que ce que je viens de vous raconter pourrait donner à penser. Il y a des nuances. Par exemple, on découvre que les jeunes accordent le plus d’importance à la famille et au travail, et qu la religion et la politique passent avant les amis. Et ce sentiment paraît répandu de façon homogène dans la population. Au fond, c’est inexact de penser que les jeunes attribuent moins de valeur au travail que leurs aînés. Une différence cependant : " Les jeunes valorisent les aspects non directement professionnels du travail, notamment l’aspect relationnel - comment ça se passe dans le milieu de travail -, et le fait qu’il [le travail] respecte la vie personnelle. "

J’entends maintenant souvent des opinions que je n’aurais jamais entendues dans ma jeunesse, et qui confirment l’importance qu’accordent les jeunes à certaines valeurs sociales. Par exemple : " Moi, je ne veux pas déménager là, parce que je veux rester près de mes parents "; ou " Ma femme ne pourrait pas s’accommoder facilement de ça ou mon mari ne pourrait pas s’accommoder facilement de telle chose ", etc. Ce sont des points de vue très différents de ceux d’autrefois. Le travail, par exemple, avait davantage de droits sur les individus, alors que maintenant, on s’aperçoit que le travail, c’est encore très important, mais la vision qu’on en a est différente.

" L’attachement des jeunes à des institutions centrales que sont la famille et le travail n’est pas incompatible avec des évolutions profondes dans leur façon de les pratiquer, note le sociologue. En matière de mœurs, les jeunes sont attachés à un libéralisme qui consiste pour chacun, dans la sphère privée, à choisir librement sa manière de vivre, indépendamment des conventions sociales et des normes sociales et religieuses. Cette idée est étroitement associée à celle de tolérance : la revendication d’une liberté de choix pour soi-même impose, en retour, de ne rien prescrire à autrui. " Voilà où l’on en est.

Les grands principes sous-jacents

On découvre aussi que " de grands principes sous-tendent les valeurs qui les animent ". Des principes qui relèvent de ce qu’on appelle " la grandeur inspirée ", " la grandeur domestique ", " la grandeur de l’opinion ", la grandeur civique, marchande, industrielle, etc. Si je vous parle de tout cela, c’est pour vous amener à réfléchir à la question. Faire un arrêt sur image et se demander : " À quoi, moi, personnellement, j’accorde le plus d’importance dans ma vie? À quoi dois-je donner de l’importance pour répondre à ce besoin de donner un sens à ma vie? " On a donc identifié six grandeurs fondamentales.

  1. La grandeur d’opinion, par exemple : " La grandeur d’une personne est indépendante de l’estime qu’elle a d’elle-même. Elle dépend exclusivement de l’opinion des autres, de la notoriété qu’elle a pu acquérir. "
  2. La grandeur civique : " Les personnes accèdent à la grandeur en sacrifiant leurs intérêts personnels pour servir des causes qui les dépassent. " On a d’ailleurs des témoignages merveilleux de ce phénomène. Qu’on se rappelle les nombreuses interventions dont on entendait parler pendant la période du verglas : des gens ce sont dévoués par civisme pour servir une cause qui les dépassait; des gens qui, dans certains cas, auraient pu ne pas s’engager dans cette voie parce qu’ils ne se trouvaient pas eux-mêmes dans une situation difficile, mais ils se sont impliqués parce que cela donnait un sens à leur vie.
  3. La grandeur marchande, quant à elle, c’est celle que nous impose le commerce, l’échange, etc. Tout le monde étant finalement le client, le concurrent, l’acheteur, le vendeur de quelqu’un, il y a une interaction qui se fait. Dans ce sens, la grandeur des personnes est liée à leur richesse, à leur pouvoir d’achat ou au fait qu’ils se perçoivent comme des gagnants. C’est une grandeur qui connaît de beaux jours, surtout depuis les années 80.
  4. La grandeur industrielle : " Le monde industriel repose sur l’efficacité des êtres, leur productivité, leur capacité à répondre utilement aux besoins et à s’intégrer dans les rouages d’une organisation. " Ce sont des valeurs également, bien qu’on soit habitué à penser que fidélité, amitié, convivialité sont en fait les vraies valeurs.
  5. La grandeur domestique : " Le monde domestique apparaît chaque fois que la recherche de ce qui est juste met l’accent sur les relations personnelles entre les gens. La personne est définie par son appartenance à une lignée, elle est un maillon dans la grande chaîne des êtres. " Ainsi, la grandeur des individus peut dépendre de la position hiérarchique qu’ils occupent dans une chaîne de dépendance personnelle. En principe, en vieillissant, on est sensé être perçu comme ayant plus de valeur, relativement, mais peut-être qu’à un moment, on est trop vieux pour en avoir et on refile la note aux autres… [rires]
  6. La grandeur inspirée, enfin, est une notion que je trouve bien tripative. Celle-là m’aurait probablement échappé dans ma liste, pourtant c’est quelque chose que j’observe à longueur de journée. Par exemple, un artiste. Il ne fera peut-être pas de l’estime du public le principe de la valeur de son œuvre :
    " Ça m’est égal ce que les gens pensent de moi ", dira-t-il. Donc, on parle ici de grandeur inspirée, la conviction intérieure qu’une personne a de faire quelque chose de valable même si les gens ne l’apprécient pas. Peut-être qu’un jour, quelqu’un…

La classification des valeurs

De nombreux chercheurs se sont penchés sur cette question des valeurs, comme ce Monsieur Schwartz qui a établi qu’il y a chez l’être humain 56 valeurs, qu’il répartit en dix groupes. Il y a aussi Milton Rokeach, professeur de psychologie à l’université de l’état du Michigan, qui a consacré sa vie professionnelle à définir les valeurs. Voici sa définition : " Une valeur est une croyance persistante qu’un mode spécifique de conduite ou un but de l’existence est personnellement ou socialement préférable à un autre. "

Lui-même sépare les valeurs en deux grandes catégories : il y a les valeurs terminales, ce sont les buts; et les valeurs instrumentales, ce sont les moyens. Tout le monde ne s’entend pas sur cette vision. Certains disent qu’il y a des moyens qui nous viennent des instruments ou des instruments qui nous viennent des moyens.
  1. Les valeurs terminales réfèrent aux valeurs personnelles avec ses buts, qui sont : vie confortable, liberté, joie, respect de soi, amitié, sagesse etc. Et puis, il y a les valeurs sociales, toujours terminales, des buts comme : monde de paix, égalité, sécurité nationale, etc.
  2. Les valeurs instrumentales renvoient à des modes de conduite, c’est-à-dire des moyens pour atteindre ses buts. Les modes de conduite sont aussi de deux ordres : il y a les valeurs morales puis les valeurs de compétence. Les valeurs morales : courage, honnêteté, aptitude à l’amour, obéissance, politesse, etc. Les valeurs de compétence : ambition, indépendance, intelligence, imagination, responsabilité, etc.

Un autre aspect a été abordé par ces spécialistes qui ont fait des études parmi 34 sociétés représentant 70 % de la population mondiale. On mentionne un chercheur, Ronald Inglehart, professeur de sciences politiques à l’université du Michigan, " qui repère deux grandes vagues de changements culturels, économiques et politiques : la modernisation et la post-modernisation ", explique Jacques Lecomte, l’auteur d’un autre article du dossier de Sciences Humaines, " Raisons de vivre. Raisons d’agir ". Tout d’abord, la modernisation a entraîné, comme on le sait, des changements importants : urbanisation, industrialisation, production en série, spécialisation professionnelle, généralisation de l’éducation, développement des médias, laïcisation, bureaucratisation. Un monde moderne dans lequel nous avons encore un pied, alors que l’autre l’autre pied se trouve déjà dans le post-modernisme.

" Durant cette phase, [celle de la modernisation], la croissance économique et les découvertes scientifiques sont considérées comme bonnes en soi et constituent le progrès. Mais aujourd’hui, selon Iglehart (ainsi que d’autres auteurs), les sociétés industrielles avancées sont entrées dans l’ère post-moderne : alors que la pénurie a prévalu pendant l’essentiel de notre histoire, les ' post-matérialistes ' ont connu des niveaux relativement élevés de sécurité économique pendant leur jeunesse et estiment donc que leur survie va de soi. - À tort ou à raison, on verra bien. - Ils valorisent donc d’autres aspects, non matériels, de l’existence, précisément parce que l’accroissement des gains économiques n’apporte pas davantage de bien-être.

" ' Avec le passage de la modernisation à la post-modernisation, écrit R. Inglehart, on vise non plus à pousser au maximum la croissance économique, mais à améliorer la qualité de vie. ' " Qu’est-ce que ça entraîne? Eh bien, cela entraîne une " perte de prestige de la science et de la technique et un intérêt de plus en plus grand pour la protection de l’environnement ".

Ce dossier fort bien fait a été publié en janvier 1998 dans Sciences humaines, N° 79. Et le titre du dossier c’est : " Les valeurs en question ".

Rire c’est vivre

Plutarque… On dit de lui qu’il est l’un des premiers sociologues ou anthropologues de l’histoire. Il racontait que les philosophes grecs qui accompagnaient Alexandre Le Grand dans sa conquête du monde se confrontaient à des gymnosophistes indiens en leur posant quelques questions dont celle-ci : " Qui a paru le premier, le jour ou la nuit? " L’un de ces philosophes a eu droit à cette réponse d’un yogi : " Le jour, mais il n’a précédé la nuit que d’un jour. " [rires] Ça paru très drôle à Plutarque. Et à moi aussi, aujourd’hui.

Il y a cette formule, du philosophe français Alain, que j’aime bien :
" Le sourire, c’est la perfection du rire. "

Chamfort estimait qu’on ne peut jamais parler du rire sans citer plusieurs auteurs. De lui, cette jolie formule que vous connaissez sûrement : " La plus perdue des journées est celle où l’on n’a pas ri. "

Je me suis dit qu’il fallait parler du rire car c’est un art de vivre. Il y a cet adage de l’Inde ancienne qui dit : " Un jeune homme qui n’a pas pleuré est un sauvage et un vieillard qui ne rit pas, un insensé. "

Dans un autre article consacré au rire, celui-là dans une perspective plus spirituelle, j’ai été attiré par le dessin représentant Cheou-Sing, un dieu stellaire de la longévité de la dynastie de Tsing, à la fin du 18e siècle : un vieillard incroyable qui a l’air de se marrer comme une baleine.

" On peut parler du rire comme d’une vertu spirituelle. Le rire ouvre une brèche dans les barrières cérébrales, il écarte les nuages sombres des pensées moroses et dévoile en un instant une éclatante lumière", estime Michel Cazenave.

C’est un sujet sur lequel je ne veux pas trop m’attarder parce que je suis un peu trop associé à cette hypermanifestation du diaphragme. On pourrait croire que je tombe dans l’auto-adulation, ce qui n’est pas le cas, rassurez-vous, messieurs, dames.

Le Dalaï-Lama est lui-même un personnage souriant. Il est d’ailleurs très sollicité pour prendre la parole… Je découvre qu’en l’espace d’une dizaine d’années, il y a plus de 36 livres qui ont paru, soit sur lui, soit par lui, soit en collaboration avec lui...

Le rire est un signe de sagesse tellement évident que, pour accéder à cette vertu suprême, Confucius recommandait de s’esclaffer douze fois par jour. C’est beaucoup. D’ailleurs, les huit immortels de la tradition chinoise taoïste sont représentés en permanente hilarité. Une preuve, considère-t-on, de leur état de libération, donc de sagesse. " Les sages ont en commun la même joie de vivre ponctuée de larges sourires et de grands éclats de rire ", dit-on dans un autre article fort tripatif.

On y rappelle aussi que dans Au nom de la rose, Umberto Eco fonde toute l’histoire de son roman sur une interrogation très troublante qui a perturbé beaucoup de théologiens : le Christ a-t-il jamais ri? " Au-delà de cette question, se pose le problème de l’humour en général, du rire, dans la religion chrétienne. Pourquoi le christianisme, la religion de la joie qui demeure et des félicités éternelles a-t-il été longtemps si sévère à l’égard du rire, considéré comme un abandon vulgaire et obscène? " L’auteur dit plus loin que " ce serait peut-être l’influence d’Aristote qui voyait dans le rire une grimace de la laideur, un ennemi de la bienséance. "

" L’humour est l’un des attributs de Dieu ", écrivait Chesterton. Et Jean Cocteau, un véritable artiste de la répartie imprévisible, s’était amusé à répondre à la question : Qu’est-ce que vous sauveriez dans un incendie? " Le feu! " [rires] On lui avait également demandé : Que direz-vous à Dieu quand vous le rencontrerez? La réponse de Cocteau : " Permettez-moi de vous saluer, Seigneur, il y a bien longtemps que je ne vous ai jamais vu. "

" Le rire fait tomber les masques, il appartient à la générosité de l’être ", dit-on aussi. Belle définition que celle-là. Il y a bien longtemps que les psychologues ont compris qu’ils pouvaient utiliser le rire en psychothérapie dans le but de briser les résistances. Bien entendu, le rire n’a de signification et d’efficacité thérapeutique que s’il est spontané.

Le rire peut être provoqué malgré soi. Le gaz hilarant, par exemple, était bien connu des arracheurs de dents des places de marché du temps de nos arrière-grands-parents. Ils l’utilisaient pour son effet anesthésiant, pourtant très relatif et très provisoire. Mais il paraît que certains dentistes s’en servent encore; ce doit être bien marrant dans cette boutique d’arracheur de dents...

Aie! ah! ah! ah! Ouch! ah! ah!ah…

Source : http://www.radio-canada.ca/par4/vb/vb990114.html




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