La solitude

Nombreux sont celles et ceux qui vivent leur solitude comme une malédiction, un handicap, dans une société qui ne cesse de faire l'éloge du couple et de la famille. Comme si vivre seul(e), c'était vivre à moitié. La solitude est souvent difficile à porter et à supporter quand on la subit. Mais elle peut devenir source d'enrichissement lorsqu'on l'apprivoise. Etre seul(e) est aussi une forme de rendez-vous intime avec soi-même, une façon parfois douloureuse mais pourtant bénéfique de s'offrir un petit voyage intérieur, de partir à sa propre rencontre. Pour apprendre à mieux se connaître. Pour apprendre aussi à vivre pour soi, et non pas uniquement à travers les autres.

Moi et les autres
Couple : comment être ensemble mais libres
Le secret préserve le couple
L’intimité : un besoin et un droit
l'enfant à la découverte des autres
Débat : l’individualisme est-il dépassé ?
Autres cultures : ces pays où le moi n’existe pas
Outil : “Demain, j’apprends à dire non”

Moi et les autres

Deviens toi-même !” Plus question de se soustraire à l’impératif d’exister pleinement. Affirmation de soi, authenticité, libre expression, voici les chemins vers notre propre accomplissement. Mais comment les emprunter sans égoïsme ? Comment les concilier avec sa vie conjugale, familiale et sociale ? Car les autres sont, à la fois, un besoin et une entrave. Quelques pistes pour trouver le juste équilibre entre l’individuel et le partagé.

Couple : comment être ensemble mais libres

Comment concilier désir d’autonomie et besoin d’altérité ? La vie à deux est le domaine par excellence où se pose cette délicate question. Le sociologue François de Singly a observé une centaine de jeunes couples et leur “modus vivendi”.

L’ère du hérisson. Ainsi pourrait-on nommer notre époque. Remplacez les individus par ces petits animaux et vous avez la donne suivante : trop éloignés les uns des autres, ils ont froid. La chaleur d’un congénère leur manque. Mais, quand ils se rapprochent trop, voilà que leurs piquants s’entremêlent et qu’ils souffrent. Reste à trouver la bonne distance entre désir d’autonomie et besoin d’altérité. C’est là tout le paradoxe de nos contemporains, leur essence et leur recherche commune. Comment concilier un fort désir d’individualisme avec le non moins puissant désir d’être avec autrui ? Ce va-et-vient identitaire, nous l’avons observé sur le terrain, dans l’ensemble des enquêtes qui ont abouti à la publication du livre “Libres ensemble”. Nous avons notamment scruté la vie des couples d’aujourd’hui, mais aussi celle des grands enfants restant à la maison, des personnes âgées dans les maisons de retraite, des enfants de parents divorcés.

Et le constat est le même : la vie collective est souhaitée, mais l’individu veut garder une intégrité, une indépendance au milieu des autres. Il accepte de plus en plus mal les obstacles à la réalisation de lui-même, et c’est là une exigence nouvelle. Le " moi avec " est une nécessité – on ne se construit pas seul –, mais il n’est pas question pour autant de se renier.

Solo ou couple ?

La vie amoureuse offre à foison l’occasion d’observer ce double désir : " être seul " et " être avec ". Ainsi, de plus en plus de gens voulant concilier ces deux envies choisissent-ils d’alterner périodes de vie en solo et périodes en couple. D’autres vivent en duo mais dans des logements différents. Reste que la grande majorité recherche la solution en restant sous le même toit.

Ce constat est à l’origine de notre enquête réalisée sur une centaine de jeunes couples habitant le même logement. Lors de la première visite de notre enquêteur, chaque partenaire tenait à affirmer que le dimanche était un jour de " rattrapage conjugal " et que, à ce titre, ils le passaient " ensemble ". L’enquêteur leur distribuait alors un carnet pour qu’ils puissent noter, le dimanche suivant, ce qu’ils faisaient, demi-heure après demi-heure. Puis il repassait le lundi. Le couple commentait, en s’appuyant sur les notes, la journée qui venait de se dérouler. Surprise. L’examen de leurs emplois du temps montrait une réalité bien différente de celle qu’ils imaginaient : les activités communes n’étaient pas aussi nombreuses qu’ils le pensaient.

Pour la plupart des couples, ces activités se résument à trois moments: le repos (et la sexualité), les repas, la télévision. Le reste du temps, chacun vaque à ses occupations personnelles. D’un point de vue quantitatif, les activités séparées l’emportent donc sur les temps en commun. Mais à regarder de plus près, on découvre que la séparation peut aussi se conjuguer avec le sentiment d’appartenir à la même communauté. Souvent, le conjoint demeure attentif à son partenaire : il lui adresse quelques mots, un sourire, un petit geste d’affection.

Ni fusion, ni fission

La nouveauté historique de la vie conjugale se situe là : ni fusion ni fission. Se centrer sur le moi n’engendre le règne ni de l’isolement ni de la communauté. C’est un " entre-deux " qui ne porte pas de nom, mêlant l’individuel et le collectif. Même si le conjoint pratique une activité séparée, il n’est pas " seul " car il veut être aussi " avec ". Il lance des signes témoignant de son lien et il en demande autant de la part de son partenaire. Par exemple, il partage les goûts musicaux de l’autre en écoutant ses chansons de prédilection. Il va chercher un crayon, un livre, une casserole dans la pièce où son conjoint se trouve. Et, en commentant brièvement l’activité qu’il est en train de faire ou en demandant si tout va bien, il réaffirme son appartenance à la communauté, au " nous ". Surtout, il indique que l’autre est important pour lui, car tous ces signes constituent des preuves d’attention qui entretiennent la relation et montrent que l’autre fait toujours partie de sa vie. Contrairement aux apparences, la vie à deux se niche au sein des activités séparées… à condition que ces signes soient bien émis.

Ces moments où l’individu est " seul ", dans son activité personnelle, tout en étant " avec " l’autre, comptent autant que le temps partagé. En effet, lorsque l’activité est commune, cela présuppose souvent, comme on le voit avec la télévision, que l’un des deux se plie, de plus ou moins bonne grâce, à la volonté du conjoint. Une activité commune, vraiment décidée à deux, est très rare (que l’on songe à la confection du menu des repas, à l’heure d’aller se coucher, aux sorties, etc.). C’est pourquoi la vie commune se tisse aussi fortement dans ces moments où le couple n’est pas vraiment " ensemble ", chacun ayant son activité, mais gardant à l’esprit la présence de l’autre. En revanche, si le partenaire est " oublié ", certains moments " seul " peuvent poser problèmes. Exemple typique : le téléphone.

Etre soi... avec l'autre

Vivre sous le même toit peut donc permettre à chacun d’être soi, tout en tissant un lien avec autrui, ni trop lâche ni trop serré. Par ces attentions permanentes, l’individualisme s’humanise. Dans les espaces privés, si le respect mutuel est le principe du nouveau savoir-vivre, alors être libres ensemble est possible. Cela préfigure l’idéal des relations entre les citoyens, qui partagent le même espace national.

Mais ces exigences sont difficiles à mettre en œuvre. Lorsque le réglage entre l’individuel et le collectif n’est pas bien effectué dans la vie privée, existe alors le risque soit de la séparation ou du divorce, soit d’une autre forme – cachée – de séparation : l’infidélité. L’homme ou la femme cumule alors une vie qui lui apporte confort et statut social, et une vie, secrète, qui respecte mieux son identité intime. Les demandes d’individualisation sont si fortes dans nos sociétés que la relation de " moi avec les autres " est toujours fragile.

LA MUSIQUE :

“Moi, j’aime la variété française, Victor moins. Alors on passe le disque de l’un, puis celui de l’autre”

Dans les couples, y compris les plus indépendants, une chose est toujours mise en commun : l’air, qui transporte les sons, les bruits. Rares sont ceux qui mettent, à la maison, un casque pour se réfugier dans leur univers personnel (cette protection est souvent mal vécue, car elle est perçue comme un trop grand éloignement vis-à-vis du partenaire). Mais pas question que l’un s’arroge le rôle de disc-jockey sur la sono domestique. L’accord s’établit par ajustements réciproques. Ecouter ses morceaux préférés ? C’est possible à condition de demander à l’autre si cela ne le dérange pas… et d’accepter la réciprocité.

C’est ce qu’explique Charlotte : " J’aime la variété française. S’il était tout seul, Victor n’en écouterait pas. Quand on est ensemble, on se demande ce que chacun aimerait entendre, et on passe la musique de l’un, puis celle de l’autre. Que Victor choisisse tout seul son disque ? Ça n’arrive jamais. Ah, non, je déteste ! "

La musique commune est le fil qui relie l’homme et la femme pendant que chacun vaque à une occupation personnelle. Résultat : le compromis s’établit souvent sur des musiques qui ne sont la passion ni de l’un ni de l’autre. Il reflète l’accord conjugal, qui évite les fausses notes du choix imposé par l’un des deux. Chacun se rattrape quand il est seul, ou ailleurs.

TELEVISION :

“Même si c’est nul, Bernard reste scotché à son écran !”
Le poste de télévision engendre plus de tensions que la chaîne hi-fi. Si la musique peut être écoutée " d’une oreille ", chacun faisant autre chose, la télé est plus exigeante : lorsque l’un juge l’émission intéressante, il se laisse facilement absorber, au point que l’autre, moins impliqué, peut s’estimer délaissé. La télévision devient alors un tiers gênant, comme chez Caroline et Bernard. " Même si c’est nul, il reste collé devant ! Quand le repas est prêt, je dois l’appeler dix fois avant qu’il se lève. Il ne m’entend pas. " Après le dîner, Caroline accepte de la regarder avec lui, mais pour une durée déterminée : elle se couche tôt. Bernard la rejoindra plus tard. Après le film. Caroline accepte mal ce rituel décalé du coucher, surtout lorsque Bernard s’endort devant le poste. Elle ressent alors de manière encore plus vive la " concurrence " de l’objet.

La télévision menace le couple si elle phagocyte les temps " communs ". Mais la regarder ensemble ne règle pas non plus tous les problèmes. Il en reste au moins deux : la façon de regarder et le choix des émissions. L’homme aime zapper, c’est lui qui tient la télécommande. Une façon de prouver qu’il est encore le chef ? Quant au choix du programme, là aussi se joue un rapport de force. Regarder ensemble un match de foot ou une série comme “Ally McBeal” n’est pas équivalent. Il est plus difficile de trouver un programme de compromis, car les différences de sexe sont marquées. La pratique commune de la télé peut avoir un coût élevé : si l’un impose ses goûts et que l’autre cède, la communauté devient illusion.

TELEPHONE :

“J’essaie d’appeler mes copines quand Maxime n’est pas là”
Si les hommes se réfugient devant leur poste de télévision, les femmes préfèrent un autre mode d’évasion : le téléphone. Par exemple, pour joindre leurs amies, qu’elles jugent plus compréhensives parce que femmes elles aussi : elles " complètent " en quelque sorte le conjoint. Alexandrine appelle souvent Betty : " Elle habite à côté, on se voit tous les jours, mais on se téléphone quand même ! Evidemment, je l’appelle quand Maxime n’est pas là. " Elle l’a constaté – nous aussi –, le téléphone exaspère ! Bavarder avec une amie est souvent considéré comme du temps volé au conjoint. Cette fenêtre, nécessaire pour créer un courant d’air personnel, l’homme souhaite la fermer. Téléphoner à un tiers n’est toléré que si le partenaire est, lui aussi, impliqué dans une activité personnelle. Si, au contraire, il estime que c’est un temps collectif, alors l’orage conjugal gronde. Même si, à la différence de la télévision (deux téléviseurs pour un couple est encore chose rare), chacun dispose de son téléphone.

HOMME / FEMME :

L’homme et la femme ne concilient pas de la même façon “temps à soi” et “temps avec”. L’homme : son comportement face à la télévision et au téléphone le prouve, il souhaite que le couple ne se sépare pas. Il est plus fusionnel. Mais aux moments où il a décidé de l’être. Il rêve alors d’une compagne qui saurait aligner ses goûts sur les siens. Pourtant, à d’autres moments, il s’enferme dans ses affaires personnelles (travail ou loisir, peu importe), oubliant souvent le contexte domestique. Il semble se contenter d’être dans un espace commun pour se sentir en couple ou en famille.

La femme : elle ne s’interdit pas des activités séparées, autonomes, mais reste plus vigilante. Ce qui lui importe, c’est de donner et de recevoir des signes d’attention mutuelle. Elle souhaite que chacun démontre, le plus possible, qu’il est toujours prêt à rejoindre l’autre si ce dernier en a besoin. Par conséquent, elle vit davantage sur un mode continu que discontinu : même réfugiée dans son monde, elle tend à rester plus disponible aux autres.

Le secret préserve le couple

Tout se dire ? Quel appauvrissement ! La fusion conjugale rend stupide, pense ce thérapeute.

Elle s’approche de lui jusqu’à ce qu’un seul souffle les sépare. Puis leurs visages se touchent. Il la serre si fort qu’elle a l’impression que son corps lui échappe pour se fondre avec le sien dans une même ardeur. Un instant de plus, et… Brutalement, il se recule pour la regarder dans les yeux : " Promets-moi d’abord de tout me dire, promets-moi de ne jamais rien me cacher. " Ça commence très mal, très très mal. Il est probable qu’elle va effectivement s’engager à ne rien lui cacher. Bien évidemment, il est prêt à tenir la même promesse. C’est ce qui leur donne le sentiment d’être tout à fait honnêtes l’un avec l’autre. A cet instant précis, ils y voient même la plus belle preuve d’amour qu’ils peuvent se donner. Mais quel appauvrissement ! En fait, la seule chose qu’ils se démontrent mutuellement – et en chœur –, c’est que chacun d’entre eux ne sait pas donner sa confiance à l’autre, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas confiance en eux-mêmes. Ils mettent cette fragilité et cette impossibilité en commun. Il y a mieux à faire !

Se rassurer …

Ils ont donc besoin de se rassurer. Quelle autre raison les pousserait ainsi à faire semblant de croire que tout est simple, qu’il suffit de s’engager pour tenir sa parole, ou de promettre pour que leurs croyances deviennent réalité ? Tout doit donc être médiatisé par l’irruption violente et impérialiste de la parole. Pourtant la parole sépare et éloigne tout autant qu’elle rapproche.

Notre monde est tellement complexe que nous avons tendance à penser que connaissance et savoir découlent directement de la quantité d’informations récoltées. Je pense mieux connaître l’autre en mettant sur lui – ou sur elle – des mots et des phrases qui, en fait, l’enferment dans un modèle explicatif d’où sont exclus les émotions, l’inattendu et le silence complice.

Pouvoir se promener dans son jardin secret est une impérieuse nécessité. Il faut savoir se confronter à soi-même pour apprendre à être avec l’autre. Chacun a besoin de l’ennui et de la solitude pour sa-voir où il se trouve, donc pour être mieux avec l’autre. L’ennui nous accroche au temps, non pas seulement au temps qui passe, mais également à celui des autres. Car nous leur refusons, autant qu’à nous-même, le droit de s’ennuyer. C’est une perspective devenue intolérable. Pourtant l’ennui nous rend humain, puisque seules les machines ne savent pas s’ennuyer.

Fusion ou confusion ?

La solitude nous accroche à l’espace dans une dimension à géométrie variable: on peut être seul dans la foule comme dans sa chambre. Elle nous fait peur cette solitude, car elle est l’ambiguïté même : si elle peut s’ouvrir sur le domaine des rêves, elle peut tout aussi bien n’être qu’un lieu de tristesse.

Dans le couple, prétendre tout savoir de l’autre, c’est vouloir le posséder jusqu’à en nier l’existence ; prétendre tout comprendre de l’autre, c’est chercher à prendre sa place. Etre deux, c’est fondamentalement être multiple. La fusion conjugale rend stupide, car la fusion n’est pas loin de la confusion.

Jacques-Antoine Malarewicz

L’intimité : un besoin et un droit

Sans cet espace privé de pensées, croyances, projets, nous sommes comme amputés de nous-même. Nous le protégeons, puis nous apprenons à le partager. Les explications de Robert Neuburger qui lui consacre un livre.

Je ne suis pas quelqu’un de violent, déclare Sylvia. Pourtant, un jour, je n’ai pas pu m’empêcher de gifler mon ami. Je m’étais absentée une semaine pour un séminaire. Et pour me “rendre service, pour m’éviter d’avoir à décacheter toutes les enveloppes”, s’était-il défendu, il avait ouvert mon courrier. "

L’" intimité " fait partie de nos besoins essentiels. Sans elle, sans cet espace privé de croyances, pensées, rêves, projets qui nous constitue comme unique, différent des autres, nous sommes comme amputé de nous-même. C’est pourquoi nous protégeons jalousement ce trésor. Dans “Les Territoires de l’intime” (1), Robert Neuburger, thérapeute spécialiste du couple et de la famille, nous propose une exploration originale de l’intimité. Son propos ? Rappeler qu’elle concerne certes l’individu et son intériorité, mais également les territoires qu’il construit au fil des ans : son couple, sa famille. Car c’est elle qui tisse ce lien privilégié qui l’unit à ses proches, à ses " intimes ", conjoint, enfants, parents, amis. Le point avec l’auteur.

Construire sa bulle

Pour avoir une intimité, il faut être doté d’un " soi ". Le nouveau-né, qui ne survit que dans la relation fusionnelle l’unissant à sa mère, n’en a pas. Mais la maîtrise progressive de ses mouvements, du langage, ainsi que la prise de conscience qu’il existe un dehors et un dedans, lui donneront peu à peu l’idée d’un " soi ", donc d’une intimité : corporelle (ceci est mon corps, je le protège et j’en dispose comme je l’entends), psychique (je pense ce que je veux) et comportementale (mon " pouvoir-faire "). " Non, j’veux pas que tu m’aides, j’peux m’habiller tout seul " apparaît fréquemment comme l’une des premières revendications de cette intimité. D’emblée, elle est prétexte à confrontation avec autrui – d’abord maman, papa, puis tous nos " autres " – toujours susceptible de nous la refuser.

Mais c’est à l’adolescence, lorsque l’individu est reconnu " responsable " de ses pensées, de ses choix vestimentaires, musicaux, etc., qu’elle se met à exister réellement. Car, pas d’intimité vraie sans autorisation ni validation de la société, qui, en retour, assure sa protection : le fameux droit à la vie privée !

A écouter Robert Neuburger, la conquête de l’intimité tiendrait du parcours initiatique. Les conduites à risque, typiques de l’adolescence – fréquentations douteuses, drogue, moto, absentéisme scolaire, anorexie, etc. –, en feraient partie. En s’y livrant, et en y survivant, le jeune se construit sa propre " légende ", son automythification, qui le persuade d’avoir sa place sur Terre. Et d’être une personne unique – homme ou femme – ayant droit à une intériorité inviolable.

L’attitude des parents et leurs conceptions en ce domaine pèsent évidemment grandement. Les parents " paranoïaques ", méfiants vis-à-vis de l’extérieur, légueront leur propre besoin de construire une intimité opaque, défensive, une forteresse dans laquelle on se renferme.

Les " intrusifs ", épiant les faits, gestes et pensées de leurs enfants, engendreront en eux cette idée qu’avoir un jardin secret relève du pur égoïsme.

Les " castrateurs ", interdisant à leurs adolescents d’exprimer des désirs propres à leur sexe (" Ne te maquille pas, ne sors pas avec les garçons, etc. ") entraveront leur accès à l’intimité physique.

Ceux qui sont envahis par leurs propres problèmes, transformant trop régulièrement leurs enfants en confidents, les empêcheront ainsi d’avoir leur vie à eux. Au risque, plus tard, de devenir des adultes incapables de défendre leur intimité contre les intrusions des amis, des parents, du travail, des amants, des maîtresses, etc.

Heureusement, les relations avec les " pairs " ou les êtres qui servent de modèle, tempèrent les influences parentales et contribuent fortement à consolider le " soi " et le cocon d’intimité protectrice. L’enjeu est d’importance, car on transporte avec soi, sa vie durant, la relation à l’intime élaborée pendant l’enfance et l’adolescence.

La bonne distance conjugale

Robert Neuburger a observé que, vers 22 ans, l’intimité individuelle était acquise. Plus personne pour contester notre droit de penser, sortir, nous habiller comme nous le souhaitons, fréquenter qui nous voulons… L’absence de contraintes devient même lassante. C’est alors que, pour la plupart, nous nous mettons en tête de partager notre intimité avec un autre qui, forcément, la contestera. Dès lors, avoir un moment à soi sans rendre de comptes redevient un enjeu. Du masochisme, le passage au stade de l’intimité conjugale ? Pas seulement. L’autre entrave notre liberté, limite nos pulsions ; cependant, lui seul nous permet de nous sentir aimable, de légitimer notre existence. En cela, il nous est absolument nécessaire. Mais que faire de notre intimité individuelle dans le couple ? Comment poser la " juste " dose qui évite de s’envahir l’un l’autre ? " A-t-on le droit de continuer à mettre ses doigts dans le nez, à roter, à émettre des vents, à laisser traîner ses culottes ou ses mouchoirs sales ? interroge Neuburger. Il est recommandé de ne pas en “encombrer le couple”, mais il appartient à l’un et à l’autre de poser sa limite du tolérable. " En fonction du ressenti de chacun.

Nos manières de vivre l’intimité conjugale dépendent de ce que nous avons apporté dans nos bagages en nous installant ensemble.
A savoir : notre rapport personnel à l’intimité physique, psychique ou comportementale. Ainsi ce jeune couple venu consulter. C’est elle, Claude, qui a pris la décision : " Il ne s’exprime pas, n’a aucune initiative. Ce n’est pas un homme. " Lui, Martin, suit docilement. D’un côté, une gérante de société énergique, pas féminine pour un sou. De l’autre, son compagnon, très effacé, courbant l’échine, attendant la fin de l’ouragan. Ils n’ont plus de contacts physiques depuis plusieurs mois, excepté les quelques gifles qu’elle ne peut s’empêcher de lui administrer, ponctuellement. Rapidement, le thérapeute constate que les deux partenaires sont issus de familles très castratrices, qui leur ont interdit de se construire une identité correspondant à leur sexe respectif. Tous deux étant mal à l’aise dans leur corps, il leur est impossible d’élaborer une intimité conjugale.

De l’air en famille

Quand le couple a atteint sa vitesse de croisière, s’est construit une réelle intimité conjugale, a acquis un équilibre, une paix à deux, voilà qu’il entreprend de fonder une famille, de tout remettre en cause. De même que l’intimité conjugale limite l’individuelle, l’intimité familiale bouleverse la conjugale, qu’il s’agit de protéger : en se retrouvant sans les enfants pour dîner, sortir, s’amuser.

Ces moments de complicité, qui alimentent l’amour et le désir, sont indispensables. Mais les préserver n’est pas toujours facile, car les petits cherchent à accaparer leurs parents, ou même à s’immiscer entre eux. Par ailleurs, la relation fusionnelle, qui unit la mère à son enfant, laisse peu de place à une intimité de couple. " Depuis la naissance d’Amélie, Clara est différente, se plaint Antoine. Elle paraît ne plus me désirer. J’ai l’impression d’être en trop. " Lorsque les enfants deviennent des ados, une autre histoire commence. Ils tentent de s’échapper du doux cocon de l’intimité familiale pour revendiquer à leur tour une intimité individuelle. Comme l’ont fait autrefois leurs parents. A nouveau, la paix est en danger.

Parce qu’en famille, l’intimité s’exprime en termes de sentiments, mais aussi de valeurs communes : " Chez nous, on vote à droite (ou à gauche), on croit en Dieu (ou en Mahomet), on pense que le travail c’est la santé (ou que ne rien faire, c’est la conserver), etc. " Or l’adolescent voudrait envoyer promener toutes ces valeurs pour adopter celles d’un gourou, d’un penseur, d’un chanteur à la mode ou, tout simplement, de l’air du temps !

Au salon, la pièce commune, on écoute du classique ou les Beatles, qui ont pimenté la jeunesse de papa et maman. Dans la chambre des jeunes, la techno règne. " Tu ne peux pas t’habiller avec ce jean troué ! Au lieu de sortir avec tes copains, tu ferais mieux d’ouvrir un livre, pour une fois ", se plaignent les parents. Réponse de l’intéressé : " C’est ma vie, laissez-moi tranquille ! "

Survie symbolique en jeu !

Seule une conception étriquée de l’intimité peut pousser à dire qu’elle n’est pas présente en Asie ou en Afrique. Elle existe dans toutes les cultures ! Toutefois, beaucoup la privilégient non pas sur le plan individuel ou conjugal, mais familial. Pour transformer de paisibles jeunes gens en robots, machines à tuer, les armées commencent par les priver de leurs domaines d’intimité. Rien à soi sauf son arme, tous pareils, un seul chef ! Dans le dernier chapitre de son livre, Robert Neuburger rappelle que liberté et intimité sont les cibles favorites des totalitarismes. Interdire à un individu de disposer de son espace corporel et psychique, d’avoir une vie privée, est la manière la plus rapide de le déshumaniser, de l’assassiner symboliquement. Des expériences l’ont prouvé : si l’on empêche une personne de se livrer à cette activité si intime qu’est le rêve, on finit par la tuer réellement ! L’intimité est donc bien un besoin vital.

CONQUETE :

Enfant : “J’veux m’habiller seul !”
La maîtrise des mouvements et du langage construit le soi : l’intimité corporelle, psychique et comportementale.

Couple : “Je t’aime, moi d’abord !”
Une fois l’intimité individuelle acquise, nous tentons de la partager avec un autre, pour nous sentir " aimable ".

Famille : “On sort sans les enfants”
L’intimité familiale bouleverse l’intimité conjugale. Les petits accaparent leurs parents, voire s’immiscent entre eux, puis, à l’adolescence, rejettent leurs valeurs.

REGLES :

Votre intimité est-elle respectée ?

Quelques critères à observer pour que l’intimité de chacun soit bien gardée.

Enfance
Etre reconnu en tant que personne ayant des besoins, des désirs, des capacités (se laver, s’habiller, aider à la maison).

Droit d’avoir des attitudes en rapport avec son identité sexuée. Exemples : " jouer à la maman ", s’essayer à la séduction pour les filles ; s’extérioriser bruyamment, courir pour les garçons.

Adolescence

Disposer d’un espace à soi pour s’isoler.
Avoir la responsabilité de ce lieu (le décorer, y recevoir des amis, écouter de la musique).
Droit aux secrets (amoureux notamment), droit d’être en désaccord avec les parents.

Couple

Se sentir libre de refuser des demandes de l’autre (sexuelles ou concernant l’emploi du temps : le week-end chez ses parents, les vacances chez son oncle).
N’éprouver aucune gêne à lui parler de ses envies affectives ou de ses projets professionnels.
Accepter que chacun ait ses activités (sorties, sports, fréquentations).

Famille

Prendre ensemble les grandes décisions pour l’éducation des enfants, l’aménagement de l’appartement, sans que l’un des partenaires se sente en permanence lésé.
Se garder des moments (soirées, sorties) sans les enfants.
Savoir se protéger des envahisseurs extérieurs (travail, beaux-parents, voisins, amis déprimés).

Isabelle Taubes

Socialisation : l'enfant à la découverte des autres

Egocentrique, l’enfant ? Absolument ! Au début, tout “est” lui, tout est “à” lui. Peu à peu, il se tourne vers autrui. A condition d’être éduqué au partage, au respect de l’autre et à la cohabitation. Petit guide à l’usage des parents.

Le petit d’homme est un véritable égocentrique. Pendant ses deux premières années de vie, ne distinguant pas encore son corps du milieu environnant, tout est lui. Jusqu’à 6 ans environ, il n’envisage les problèmes qui se posent à lui que de son propre point de vue. Cette attitude, parfaitement irritante mais tout à fait naturelle, s’estompe normalement vers l’âge de 12 ans. A condition que les parents, relayés par les éducateurs, enseignent à leurs enfants le respect de l’autre et la cohabitation, tout en les aidant à construire des relations sociales satisfaisantes.

Difficile apprentissage, accompagné de craintes et d’hésitations… Gisèle George, pédopsychiatre, spécialiste des thérapies comportementales et cognitives, les a identifiées et propose quelques conseils pour mener l’enfant vers la reconnaissance d’autrui.

De moi à toi : les grandes étapes

2 mois : votre nourrisson adresse ses premiers sourires, à vous, mais aussi aux personnes étrangères qui le stimulent par le ton de leur voix et les mimiques de leurs visages.

8 mois : lui qui passait de bras en bras sans broncher commence à manifester des réactions émotionnelles différentes selon les personnes qui l’approchent .

1 an : c’est le début de la marche. Il touche à tout ce qui est à sa portée. Vous enragez ? Lui découvre son environnement et en profite… pour vous tester.

2 ans : le grand tournant. Les échanges verbaux vont accélérer son processus de socialisation, mais également ses capacités à s’opposer. C’est aussi l’âge où il se sent une âme certaine de propriétaire. Partager ses jouets, ses cailloux, ses petits tas de boue ? Pas question !

3 ans : c’est la maternelle. Votre petit quitte un milieu protégé – la crèche, sa nounou, ses parents – pour intégrer cette minisociété qu’est la classe. Il doit maintenant utiliser ses capacités à aller vers les autres afin de trouver sa place parmi ses pairs. Et défendre son territoire.

6 ans : le voilà au cours préparatoire (CP). Non content d’apprendre à lire et à écrire, il doit, cette fois, connaître les lois sociales – et s’y conformer !

L’apprentissage de la vie en société se terminerait-il à cet âge ? Ne rêvons pas ! Si les " compétences " sociales s’acquièrent jusqu’à 5 ou 6 ans, elles vont évoluer et s’enrichir au fur et à mesure des nouveaux échanges positifs dont votre enfant fera l’expérience. Cependant, elles peuvent être inhibées par une éducation privilégiant le droit des autres plutôt que le sien, ou fragilisées par des événements négatifs ou des stress répétitifs : difficultés financières, divorce, maladie, etc.

Crèche ou nounou ?

Il n’y a pas de mode de garde idéal pour favoriser l’ouverture aux autres. Ce qui compte avant tout, c’est la tranquillité d’esprit des parents. Vous devez partir le matin persuadé que votre enfant évolue dans un milieu sûr. Si ce n’est pas le cas, il ressentira son environnement comme hostile et aura du mal à entrer en contact avec les autres enfants. Bien sûr, s’il reste en tête-à-tête avec vous ou sa nounou jusqu’à son entrée en maternelle, il aura quelques soucis d’adaptation à la collectivité. Mais il existe des solutions intermédiaires : les haltes-garderies, par exemple.

Sachez cependant que jusqu’à sa deuxième année –et parfois même un peu plus tard–, un enfant ne sait pas jouer avec les autres. Il aime la compagnie de ses pairs simplement par identification et mimétisme. Il s’amuse volontiers avec un adulte qui lui lance un ballon ou lui tend un jouet, mais il ne participe pas aux jeux de groupe.

Dire bonjour : patience et obstination

Votre enfant est fâché avec les formules de politesse et vous vous inquiétez sur ses capacités à " sympathiser " avec son entourage. Vous ne devriez pas. Les " s’il te plaît ", " merci ", " bonjour " sont des codes sociaux dont l’enfant ne comprend pas tout de suite la valeur morale et sociale. Cependant, il réalise très vite que les deux premiers lui rapportent un bénéfice immédiat, ce qui n’est pas le cas du troisième.

S’il refuse de dire bonjour, insistez. S’il s’entête, à la limite du conflit, évitez la confrontation. Il s’agit peut-être d’un excès de timidité, et le forcer pourrait engendrer un véritable blocage. Mais ne " lâchez pas le morceau ". Profitez d’un moment de jeu avec ses Barbie ou ses Playmobils : " On dit bonjour à la vendeuse. De cette façon, elle est contente et s’occupe bien de nous. Ce matin, tu n’as pas dit bonjour à notre voisine, pourtant tu sais comme c’est important pour se faire des amis. "

Canaliser son agressivité

Pour votre enfant, mordre et bousculer ses copains d’école est une façon d’échanger avec eux. Simplement, il n’a pas encore très bien compris les lois qui régissent ces échanges. S’il chaparde un jouet à un copain, ce dernier va certainement riposter, s’enfuir en reprenant le jouet brusquement. Et peut-être se mettra-t-il à rire. Votre enfant va alors prendre cette course pour un jeu et aura envie de recommencer pour s’amuser.

Il faut l’aider à décoder les réactions de ses congénères. Par exemple, en rattrapant le petit qui s’est enfui pour lui demander s’il a apprécié qu’on le bouscule pour prendre son jouet. Vous pouvez également faire réfléchir votre fils en lui disant : " Quand toi on te tape, est-ce que tu aimes ça ? "

Avec qui tu joues à la maternelle ?

Pour un enfant de 3 ans, prendre sa place dans une classe de trente élèves est un véritable défi. Pour l’aider, ne le questionnez pas uniquement sur ce qu’il a appris à l’école. Demandez-lui aussi à quoi il a joué, avec qui, quels sont ses amis, s’il s’est disputé, s’il a subi des moqueries… En maternelle, suivre les premiers pas de votre petit vers les autres est tout aussi important, et peut-être même plus que les apprentissages scolaires proprement dit.

Il “est” ses jouets

Les objets des enfants ont une double valeur : ils ne sont pas simplement " à eux ", ils sont " eux ". Voilà pourquoi le partage bouscule leur intimité. Cela dit, ce partage s’impose souvent de lui-même à l’arrivée du petit frère ou de la petite sœur. C’est d’ailleurs le premier coup dur pour un bambin qui doit renoncer à sa toute-puissance : il n’est plus l’unique objet d’amour de ses parents. Les enfants qui n’ont pas pu faire ce deuil ou qui se sont sentis rejetés par leurs parents, même à tort, auront du mal à se socialiser et, plus tard, risquent de demander un amour exclusif à leurs amis.

La colo, c’est pas obligé

La colonie de vacances a la réputation d’aider à la socialisation. Cependant, votre enfant n’a pas forcément envie d’y aller. Vous pouvez essayer de le motiver en lui proposant de partir avec un bon copain ou en choisissant une activité qui le passionne : tennis, équitation, archéologie, etc. Toutefois, s’il n’a pas de problème pour se faire des amis, vous n’avez aucune raison de le forcer. Il faut juste rester vigilant : un refus de séparation, normal avant 7-8 ans, peut révéler une timidité excessive ou la peur de sortir du cocon familial. Dans ce cas, les conseils d’un spécialiste (pédopsychiatre ou psychologue) peuvent être bénéfiques.

Le sport apprend les règles du jeu social

Vous êtes tenté d’inscrire votre enfant dans un club de sport pour lui apprendre la vie en communauté et le respect de l’autre. C’est une bonne initiative, car ces clubs sont le reflet de la vie en société. Il mettra ses compétences individuelles au service de l’équipe. Il y apprendra les " règles du jeu ", le fair-play, l’échec, la réussite, sous le regard bienveillant ou sévère des autres. S’il n’est pas nécessaire de pratiquer un sport pour avoir de bonnes relations avec son entourage, cela permet d’exercer ses talents d’humain socialisé.

8eme MOIS : La peur de l’étranger " La première année de leur vie, tous les enfants traversent une crise existentielle : l’angoisse du huitième mois ", explique la psychanalyste Catherine Bergeret-Amselek. Cette étape de transition, mise en évidence par le célèbre médecin psychanalyste René Spitz, permet à l’enfant de prendre conscience de l’existence d’autres personnes que sa mère. Dans les bras d’un étranger, il s’attend à voir son visage à elle. Quand il se rend compte que ce n’est pas le cas, il éprouve une forte frustration et pleure. Cette angoisse de séparation agira comme un véritable organisateur psychique : l’enfant qui arrive à dépasser sa peur de l’autre mûrit. Pendant cette période, il est recommandé aux parents d’éviter les départs brusques et fréquents, ainsi que les séparations de longues durées.

VAINCRE SA TIMIDITÉ

Pour vaincre cette peur des autres chez l’enfant, Gisèle George a mis au point une thérapie de groupe. Sa méthode : des jeux de rôle pour favoriser l’affirmation de soi.

Le nez pointé vers ses baskets, le corps qui fait balançoire, Sandrine ne regarde pas ses interlocuteurs dans les yeux quand elle parle. Stan, lui, bouge en permanence sur sa chaise, donne l’impression de ne rien écouter et agace son auditoire. Ils sont timides et, pour eux, les échanges avec autrui sont un cauchemar. Ce handicap peut apparaître dès l’âge de 2 ans et demi, et se transformer, au début de l’adolescence, en phobie sociale avec son cortège de maux : nausées, boule dans la gorge, appréhensions d’être interrogé, de dire des bêtises, etc.

La méthode de Gisèle George : les jeux de rôle. La thérapeute définit avec les enfants les comportements qu’ils adoptent, à l’école ou en famille, en utilisant des métaphores parlantes. Par exemple, le " toutou " est celui qui dit oui à tout et ne se fait pas respecter. Le " toutou loup ", lui, dit oui à tout, mais n’en fait qu’à sa tête et ment pour s’en sortir. Le but : corriger ces comportements afin de devenir une personne capable d’affirmer ses sentiments avec sincérité. Après chaque jeu de rôle, les enfants font part de leurs observations sur ce qui a été correctement réalisé, ce qui peut être amélioré et ce qui doit changer, tant sur le plan comportemental que verbal. Ils apprennent ainsi à se voir dans le regard de leurs pairs sans se sentir jugé. Cette thérapie est efficace à long terme si les apprentissages sont appliqués au quotidien. C’est pourquoi, entre chaque séance, les participants ont à accomplir une " tâche " dont ils feront un compte rendu. Résultat ? Une nette amélioration des comportements sociaux et des résultats scolaires.

Débat : l’individualisme est-il dépassé ?

A notre époque post-moderne, chacun est devenu le législateur de lui-même, estime Gilles Lipovetsky. Il n’y a guère d’autonomie, on observe plutôt la fusion, le regroupement en tribus, rétorque Michel Maffesoli.

S’affirmer, face aux autres, sans culpabilité, est une prérogative moderne. Or l’individu n’a pas toujours eu droit de cité, car il dérangeait un ordre social collectif, aux règles uniformes pour tous. Encore aujourd’hui, le mot "individualisme" peut, selon l’interlocuteur, évoquer l’aboutissement heureux d’un combat millénaire pour la liberté, l’autonomie et l’épanouissement de chacun ; ou… une dérive regrettable et égoïste, voire narcissique, néfaste pour une vie harmonieuse en commun, et corrosive pour le lien social. D’où l’intérêt d’un débat entre deux penseurs de qualité, qui divergent pourtant sur le rôle et l’avenir de l’individualisme en ce début de siècle. Gilles Lipovetsky et Michel Maffesoli ont mené cette discussion en public, à “Psychologies magazine”. En voici l’essentiel.

Agrégé de philosophie, Gilles Lipovetsky mène, à Grenoble, une carrière d’enseignant. Depuis son premier livre, “L’Ere du vide” (Gallimard, 1983), il explore l’individualisme contemporain. Il s’intéresse également aux influences de la mode dans les sociétés modernes (“L’Empire de l’éphémère”, Gallimard, 1987) et au rôle " révolutionnaire " des femmes (“La Troisième Femme”, Gallimard, 1997).

Sociologue, Michel Maffesoli est professeur à la Sorbonne. Il a en particulier étudié, dans “Le Temps des tribus” (Méridiens-Klincks, 1988, épuisé), le déclin de l’individualisme dans les sociétés de masse. Il a fondé le laboratoire de sociologie du Centre d’études sur l’actuel et le quotidien. Dans son dernier livre, “L’Instant éternel”, qui vient de sortir chez Denoël, il décrit la " nouvelle intensité de l’imprévisible dans l’instant et l’acceptation lucide de l’éphémère ".

Jean-Louis Servan-Schreiber : Je placerai cette discussion sous une citation de l’ancêtre de tous les individualistes, Michel de Montaigne, qui disait : " Mon opinion est qu’il faut se prêter à autrui et ne se donner qu’à soi-même. " Pour lancer le débat, pourriez-vous, l’un et l’autre, nous dire l’idée que vous vous faites de l’individualisme ?

Gilles Lipovetsky : Ce que j’ai essayé de montrer depuis maintenant une vingtaine d’années, c’est que les sociétés occidentales démocratiques sont entrées dans un nouveau cycle de la culture individualiste, que j’ai appelé la " seconde révolution individualiste " et que je rattache à l’avènement de la consommation et de la communication de masse, à partir des années 50. Une seconde révolution individualiste, parce qu’elle s’inscrit dans la continuité des valeurs et de la modernité démocratique en cours depuis les XVIIe et XVIIIe siècles : à savoir, la valorisation de l’individu autonome, libre, égal à ses semblables. Mais cet individualisme restait fortement encadré par la morale, les grandes idéologies, des mœurs rigides, lesquelles contrecarraient l’autonomie individuelle. C’est précisément ce qu’a fait voler en éclats l’époque de la consommation et de la communication de masse. Dès lors, la spirale de l’individualisme s’est généralisée et coïncide, avec le recul des encadrements sociaux lourds, à l’émanation de l’individu. D’où cette promotion de la vie en self-service qui caractérise l’époque postmoderne : chacun est devenu le législateur de lui-même (au moins en principe).

Cette culture individualiste se caractérise par un certain nombre de traits fondamentaux : l’expansion de l’autonomie subjective, le culte hédoniste du présent, le culte du corps, le culte psy et relationnel, l’effondrement des grandes idéologies de l’Histoire. Il faudrait ajouter à cela, plus récemment, le culte de la consommation et du marché. C’est cette conjonction de traits, qui autorise à parler d’un " nouvel individualisme. "

J.-L.S.S. : Pour vous, ces évolutions constituent-elles un progrès ?

G.L. : Ça dépend des paramètres retenus. En ce qui concerne le droit à se gouverner soi-même, à construire sa propre vie, cela me semble incontestable. Maintenant, il y a de nombreux problèmes qui accompagnent cette expansion de l’individu : la communication, les exigences réciproques, le rapport au travail, la construction identitaire. Mais qui souhaiterait revenir en arrière ? Qui souhaiterait un Etat où les femmes n’auraient pas la maîtrise de leur corps ? Qui souhaiterait le retour en force des impositions traditionnelles ou idéologiques ?

Michel Maffesoli : C’est l’une de mes idées obsédantes que de considérer que cet individualisme, qui a été en quelque sorte le pivot explicatif de nos sociétés, paraît – je pèse mes mots – saturé. On voit bien, dans les deux ou trois siècles qui viennent de s’écouler, comment se constitue " l’invention " de l’individu. Descartes : cogito ergo sum, c’est là une sacrée révolution qui fait que " J’existe à partir du fait que “je” pense ", alors que préalablement on était pensé. On ne pensait qu’en communauté, et il n’y avait de pensée que communautaire. Autre secousse, la Réforme, qui revendique le libre examen, à partir duquel tout un chacun va pouvoir établir une relation personnelle avec Dieu. Tout un chacun va pouvoir lire par lui-même la Bible, alors qu’il y avait lecture collective ecclésiale. Le pas suivant est franchi, au XVIIIe, par les Lumières, et les deux livres de Rousseau : l’“Emile” et “Du contrat social”. Rousseau y montre que le summum de la civilité, c’est l’autonomie : autonomos, " Je suis ma propre loi ". Et c’est quand je suis capable d’être ma propre loi que je peux, par un contrat social, m’associer avec d’autres individus autonomes. A partir de là s’élaborent ces grandes notions qui nous sont coutumières – contrat, démocratie, liberté – sur lesquelles s’appuie notre conception de la modernité.

Mais, aujourd’hui, je constate que cette grande catégorie de l’individu et de l’individualisme fait eau de toutes parts. Dans les articles journalistiques, universitaires, politiques, quand on ne sait que dire, on lance les mots " individu " ou " individualisme ". Cette tarte à la crème me paraît être une projection des gens de nos générations. Or ce que l’on observe, de façon empirique, c’est plutôt le fait qu’il n’y a guère d’autonomie. Je n’existe que dans et par le regard de l’autre. Ce qui est plutôt de l’ordre de la fusion. On l’observe, en particulier, dans les pratiques juvéniles. J’ai proposé des catégories pour essayer de rendre compte de cette fusion, notamment la notion de tribu. Plutôt que de garder le mot " individu " et de le nuancer comme le fait Gilles Lipovetsky, je proposerais la notion de " personne ". Plus que l’individu, la personne est plurielle. Elle peut choisir des masques grâce auxquels elle peut être à la fois ceci et autre chose. L’idée rimbaldienne de " Je est un autre " me paraît se répandre dans l’ensemble du corps social. Voilà où me semble passer le débat.

J.-L.S.S. : Pour simplifier, vous ne dites pas " Je suis contre l’individualisme ", mais " Il y a moins d’individualisme qu’il n’y paraît. " Qu’en pense Gilles Lipovetsky ?

G.L. : Il faut qu’une théorie rende compte des faits. Or quel autre modèle que le modèle individualiste peut permettre de comprendre l’éclatement de la famille, la désyndicalisation, la désertion des Eglises institutionnalisées ? Comment comprendre les pratiques de la sexualité libre, l’obsession de la santé et de l’épanouissement individuel, le nouveau rapport à l’alimentation ? Qu’il y ait des communautés, des réseaux, des affects de groupe, est indéniable. Mais si les individus s’intègrent dans des réseaux, c’est à des fins individuelles, pour être eux-mêmes, pour se chercher et s’affirmer ; ils y adhèrent sans contrainte, à la carte, de manière provisoire et changeante. Les individus, aujourd’hui, se définissent par une polyappartenance qui laisse la priorité au moi. C’est contraire au tribalisme, lequel, dans sa définition ethnologique, exprime l’absorption de l’individu dans le collectif. Par ailleurs, je pense que ces phénomènes de tribalisme sont plus marqués à l’adolescence ou la postadolescence qu’après. Observe-t-on des phénomènes de tribalisme chez les retraités ? La catégorie de néotribalisme n’est pas fausse, mais c’est une vue courte de ce qui est en jeu dans la postmodernité.

J.-L.S.S. : Une des manifestations les plus voyantes de cette mobilité n’est-elle pas celle de la mode ?

G.L. : Chez les jeunes, la manière de s’habiller, de porter leur casquette ou leurs baskets, constitue bien des modes de groupe souvent éphémères. Mais la norme ici reste forte. En revanche, une jeune femme peut s’habiller en jeans l’après-midi, en Gaultier le soir. A quelle tribu appartient-elle ? Il y a toujours des modes, mais qui sont moins directives, moins unanimistes, moins contraignantes. On choisit moins ses vêtements parce que c’est une mode que parce qu’on les aime.

J.-LS.S. : Ce que dit Gilles Lipovetsky est-il contradictoire avec ce que vous avez dit précédemment ? M.M. : La mode est, en effet, un bon moyen d’observer ce que j’appelle la tribalisation. Ce " devenir mode " du monde s’observe dans tous les domaines, vêtements, langage, musiques, etc., où l’on s’ingénie à faire " comme l’autre ". Généralisation de la " loi de l’imitation ". Il suffit d’étudier ces situations paroxystiques que sont les grands rassemblements techno pour se persuader que ce qui domine est bien le désir de se fondre, de se " perdre " dans l’altérité. C’est ce qui me fait parler d’accentuation de la " viscosité " sociale.

J.-L.S.S. : Sous le regard de la psychologie, ce qui, en principe, permet à chaque individu d’exister pleinement, c’est l’affirmation de soi et la déculpabilisation. Aujourd’hui, plus de trente ans après Mai 68, les thérapeutes constatent que, pour la majorité des gens, il reste beaucoup à faire dans ce domaine. N’est-ce pas cela qui explique ce besoin de s’agglomérer d’une tribu à l’autre ou d’un groupe à l’autre ?

G.L. : La culpabilité n’est plus une grande figure structurante de la personnalité postmoderne. Ce qui domine, c’est l’instabilité, la déprime, l’insécurité. La quête de l’épanouissement et d’une identité peut certes conduire à s’intégrer dans des groupes et à en changer. Mais elle se concrétise plus encore dans l’investissement de la sphère privée (sports, enfants, loisirs, amour, voyages) et, pour certains, de la sphère professionnelle.

M.M. : Oui, la réalisation de soi est une préoccupation anthropologique constante, puisqu’on la retrouve dans tous les ensembles sociaux. Mais cette préoccupation va prendre des formes différentes. Dans la modernité, cette réalisation sera celle du " petit soi ", privilégiant certains paramètres de l’individu. Car je distingue deux schémas : la réalisation de soi dans le cercle fermé de l’unité de l’individu, et, à d’autres moments, la réalisation de soi dans quelque chose qui est beaucoup plus vaste. Je dis cela en référence à Jung ou aux philosophies orientales. Il s’agit de quelque chose qui intègre plus que moi-même : la dimension plus vaste du cosmos, du territoire et du groupe.

J.-L.S.S. : Pour terminer, je voudrais vous demander, à chacun, ce que, en tant que pères, vous dites à vos enfants, au début de l’an 2000, sur cette question toute simple et cruciale du modus videndi entre moi et les autres ?

G.L. : J’ai deux filles. Il me semble qu’à la maison nous avons véhiculé l’idéal de cette liberté individuelle niée par Michel Maffesoli. Leur mère et moi leur disons qu’elles doivent suivre leur voie, faire ce qu’elles aiment faire. C’est le modèle de l’accomplissement de soi, avec, cependant, une nuance un peu " productiviste ". Il y a maintenant une obsession des parents vis-à-vis de la réussite de leurs enfants, avec un " forcing " pour des éducations scolaires, parascolaires, sportives, musicales. Le néo-individualisme est fort peu dionysiaque : au plus est-il hédoniste et performatif, consumériste et constructiviste.

M.M. : Je considère que l’éducation consistant à " remplir " d’un savoir extérieur le cerveau, réputé vide de l’enfant, est un modèle tout à fait saturé. En revanche, le vieux modèle de l’initiation faisant ressortir le trésor que cet enfant possède en lui est, peut-être, en train de ressurgir. Initiation qui met l’accent sur l’expérience, et sur la vertu des bonheurs et des malheurs constituant toute vie. Pour moi, c’est cet apprentissage que je m’emploie à valoriser, que ce soit chez mes quatre filles ou chez mes étudiants. Non pas leur donner un savoir plein et préétabli, mais créer la condition qui leur permette de développer, dans le cadre communautaire, les aspects de leur personne.

CINEMA :

Le goût des autres
Nous fréquentons toujours des gens appartenant aux mêmes cercles, ayant la même culture intellectuelle que nous : des gens qui nous ressemblent. En ignorant ceux qui, pourtant tout près de nous, ont des valeurs et des centres d’intérêts différents. Nous abordons l’autre, des préjugés plein la tête. Dans “Le Goût des autres”, Agnès Jaoui a filmé le ridicule – et le pathétique – de nos a priori.

Elle nous rappelle que si goûts et couleurs ne se discutent pas, nous sommes tous sujets aux mêmes sentiments : désir, peur, tristesse. Et l’amour, surtout, ce magicien capable d’unir des êtres que tout oppose : ici, un chef d’entreprise inculte et une comédienne qui méprise ce qu’il incarne. Jusqu’où peut-on aller vers l’autre malgré ce qui nous déplaît chez lui, jusqu’où peut-on changer ? Des questions essentielles qui, avec le talent des scénaristes, explique l’énorme succès du film.

(Isabelle Taubes)
“Le Goût des autres” d’Agnès Jaoui. Avec Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri et Alain Chabat.

Jean-Louis Servan-Schreiber

Autres cultures : ces pays où le moi n’existe pas

Autonomie ou solidarité ? Le monde est partagé. En Asie ou en Afrique, pauvreté oblige, la collectivité, la famille, l’emportent sur l’individu. Dans l’Occident riche, c’est l’inverse. Etat des lieux par Catherine Clément (Philosophe, essayiste et ambassadrice, Catherine Clément vient de publier ”Jésus au bûcher”, au Seuil).

Depuis l'Inde des Veda et l'Egypte antique, cinq millénaires n'ont pas suffi pour rendre universelle une valeur qui, en Occident, va de soi : l'autonomie. Ne parlons pas même de liberté, mais simplement d'autonomie individuelle : la capacité à se donner à soi-même sa propre loi. Pour la moitié du monde d'aujourd'hui, l'autonomie contrarie une valeur plus ancienne, et qui a fait ses preuves : la solidarité. L'état premier des valeurs est en effet l'état de communauté, ensemble de familles constituant un groupe, ou une culture. Soit une communauté : pour exister matériellement et symboliquement, elle a besoin d'un ciment qui la fonde, et c'est l'échange. Echange de nourritures, de services, entraide pour les plus faibles, répartition du travail, échanges matrimoniaux sont les éléments qui soudent une communauté solidaire. Sur le plan métaphysique, cette solidarité sociale trouve son équivalent dans l'obligatoire dissolution du moi dans un absolu, maître à bord : fusion avec le divin, karma, ou fusion dans l'ordre de l'univers, c’est selon.

Le dividu

Dans ce système de valeurs, l’individu est si peu apprécié qu’un psychanalyste indien, Sudhir Kakar, propose un nouveau concept : le "dividu", c’est-à-dire le contraire de l’individu. Le dividu serait la valeur collective, professée au détriment des valeurs du moi. Chez nous, quelques philosophes, réputés austères ou grincheux, ont osé affirmer : "Le moi est haïssable", alors qu’ailleurs dans le monde, en grande majorité, ce rejet du moi est un fait moral fondamental. En Afrique, en Asie et chez tous les peuples premiers, la valeur de solidarité l’emporte largement sur la valeur d’autonomie individuelle : aucun acte ne se décide s’il ne sert pas à la communauté. Il n’y a pas d’individu, il n’y a que du dividu.

C’est le sens des immigrations venues des pays pauvres, où domine la valeur de solidarité. Immigrer dans un pays riche, c’est assurer la survie d’une cinquantaine de personnes dans la famille, voire l’économie d’un village entier : on n’émigre pas pour s’enrichir seul, mais pour enrichir la communauté d’où l’on vient. Tel est le cas des immigrés d’Afrique et d’Asie en Europe, du Penjab au Canada et aux Etats-Unis, et de la diaspora chinoise en Indonésie, en Californie et en France. Pour ces communautés, l’autonomie individuelle n’a pas de place ; autant dire que la liberté de choix n’existe pratiquement pas.

La liberté individuelle occidentale

A l’inverse, dans l’Occident riche, la liberté individuelle l’emporte depuis cinquante ans sur la communauté, fort réduite en nombre il est vrai : nous n’avons plus de ces familles élargies soudées dans la même entraide. Mais ce qui vaut dans l’Occident riche vaut également dans les couches enrichies des bourgeoisies des pays pauvres : partout, on constate un étroit rapport entre l’enrichissement et la progression de l’autonomie individuelle.

C’est bien beau, mais voilà : cette progression de la liberté individuelle se fait au détriment de la valeur de solidarité. Et chacun dans sa sphère rêve des valeurs de l’autre : le pauvre, écrasé par la valeur de solidarité, rêve d’indépendance et de liberté de choix, cependant que le riche, écrasé par la liberté de ses choix, peut avoir la nostalgie de valeurs solidaires, perdues avec l’enrichissement.

Valeurs solidaires contre valeurs libertaires

Ce chassé-croisé gigantesque, à l’échelle mondiale, entre valeurs solidaires et valeurs libertaires contient la matrice de tous les antagonismes moraux. Sur le versant solidaire, par exemple, il est inconcevable de se marier sur le seul critère du choix amoureux, car c’est la communauté familiale qui décide en fonction de ses intérêts ; sur le versant libertaire, il est inconcevable d’assurer matériellement l’avenir du petit cousin cancre, car il doit apprendre à être responsable en se débrouillant seul.

Au moment où l’Occident pousse les valeurs libérales – sens du combat, esprit d’entreprise, audace –, les pays traditionnellement solidaires protègent énergiquement leurs valeurs collectives – l’aîné des enfants travaille pour subvenir aux besoins de sa gigantesque parentèle, et le produit de son travail sera distribué par son vieux père. D’un côté, le partage est en voie de disparition ; de l’autre, à cause du chômage, il devient une lourde contrainte, insupportable aux jeunes générations des pays pauvres.

En fait, on le sait depuis longtemps. Que vaut la liberté sans le pain ? Que vaut la communauté sans tolérance ? Rien, dans les deux cas. Vieux comme le monde, ce problème devient dangereux depuis que s’enrichissent à vue d’œil les riches, à proportion de l’appauvrissement des pauvres. Mais cela, il est vrai, suppose une valeur qui pointe, mais à grand-peine : la justice, dure à faire entrer dans les têtes

Catherine Clément

Outil : “Demain, j’apprends à dire non”

Temps, énergie, argent, Danièle consacre tout aux autres. Résultat : elle se sent grignotée de tous côtés. Savoir dire “non” : un outil indispensable pour affirmer son identité.

C’est un westy blanc qui m’a mis la puce à l’oreille. Je la voulais, cette petite boule de désespoir, griffant les barreaux de sa cage. Je l’ai imaginée, ravageant tendrement le canapé, inondant les tapis, et moi, en laisse, sillonnant les trottoirs. " Pas raisonnable, a grogné en moi ma moitié pondérée. Passe en revue tes journées avec lui. Après, on décide. "

D’où l’intérêt de s’inventer une vie de chien. A faire défiler la mienne, cela m’a mis d’une humeur de dog. Plus indisponible à soi-même, j’ai pas trouvé. Et pourtant, ce westy blanc, je le veux. Je tente le coup, je me dédouble : celle qui fait semblant d’ignorer mon impuissance à dire non et celle qui juge sévèrement ma chronique soumission aux autres. Allons-y !

Soirée théâtre

" Demain : soirée théâtre. Tu en fais quoi ? attaque ma part rationnelle.

— Elémentaire : je l’habitue à rester seul, rétorque l’insouciante.
— Ça commence mal pour lui. Ceci dit, l’an dernier, tu as vu en tout et pour tout un opéra, deux pièces de théâtre et quatre films ! Il n’y a pas de quoi alerter la SPA. C’est pour allumer le feu, les critiques de spectacles que tu entasses ? Reconnais que tes envies de sortir finissent souvent dans la cheminée.
— Disons que j’ai abandonné…
— Et pour cause : qui a annulé le dernier ballet à Garnier pour aider sa pauvre sœur à déménager ?
— C’était exceptionnel. Quant aux dîners réguliers, pas de problème, je l’emmène.
— Ton manque de disponibilité pour faire un peu la fête a déjà
découragé la moitié de tes amis, réattaque la lucide. Entre ceux qui ont tenu bon mais qui n’aiment pas les chiens et ceux dont tu écourteras la soirée pour les besoins de Mirza, il ne va pas rester grand monde.
— Pas disponible, moi ?
— Rectificatif ! admet ma moitié intraitable. J’oublie ton régiment d’inconditionnels. Entre tes copains en peine de cœur, instance de divorce, hospitalisés ou en rupture de job, qui te confient leurs angoisses — bizarre, t’es pas psy à ce que je sache ? –, et ceux que tu abreuves de conseils divers, relooking, déco, et pour qui tu joues les peintres en bâtiments ou les poseurs de rideaux, ton pauvre chien va finir neurasthénique… A moins qu’il décide de monter une entreprise de multiservices !
— Grossière caricature. J’exprime seulement un minimum de solidarité ! L’abbé Pierre et ses compagnons d’Emmaüs, c’est quoi pour toi ? Des receleurs ?
— Ils font de l’humanitaire. Toi, tu cherches plutôt à faire l’unanimité.
— Je suis seulement ouverte aux autres.
— A voir ! Tu as déjà entendu parler du syndrome de toute-puissance ? Que veux-tu leur prouver à tous ? Que tu es géniale, indispensable, aimable, parée de toutes les qualités ? " Elle n’a pas complètement tort. Ambigu, ce besoin d’être aimée et de dominer à la fois.
" Quelle est la solution ? Etre plus sélective, les envoyer promener ? — Ça, tu sais faire ! La violence, tu connais aussi bien que la métamorphose en carpette. C’est toujours ainsi que tes relations se terminent : porte claquée, téléphone muet, mur de réprobation. Tout ou rien. C’est le registre intermédiaire que tu ne maîtrises pas. Dire non simplement, gentiment.
— C’est au-dessus de mes forces. — Bon ! Passons aux voyages, déserts, randonnées à cheval, fantasmes d’aventures dont tu me rebats les oreilles. Qui gardera le chien ? Ta sœur, ta mère ?
— Je leur en ai déjà touché un mot. Elles ne m’ont pas laissée placer le deuxième.
— Ça, c’est le comble ! Ouvre ton agenda. Que faisais-tu à Noël, à Pâques et à la Trinité ? Du baby-sitting. Tes activités culturelles ou sportives durant les week-ends ? Ravitaillement, taxi, livraisons en tout genre pour tes proches. A ta place – et j’y suis, hélas ! –, je me sentirais flouée. "

Elle marque un deuxième point, non sans une certaine mesquinerie.
Trois enfants et des responsabilités professionnelles, c’est déjà prenant en soi.
" On dirait que tu as peur d’être libre. Que tu te charges des responsabilités des autres pour ne pas affronter les tiennes.
— Je me sens coupable de partir à dos de chameau et de les abandonner.
— C’est donc leur plaisir contre le tien. Méfie-toi, tu vas finir par les détester eux aussi.
— Actuellement, je suis plutôt au bord de l’asphyxie. Laisse-moi mes rêves. Au moins, ils ne dérangent personne. Et puis mon budget vacances est raplapla.
— Tu n’es pas obligée d’habiller et de couvrir de cadeaux tes neveux. Et ta sœur pourrait te rembourser la moitié de ce qu’elle t’a emprunté… à condition que tu lui réclames ! "
Je me sens cernée. Comme si j’étais sur un morceau de planète grignoté de tous les côtés.
" De quoi suis-je coupable ?
— De trop satisfaire aux demandes des autres. As-tu remarqué que notre amie Macha répond systématiquement non à toute demande de service, invitation, proposition qui lui est faite ? C’est sa technique de défense. Elle se donne un temps de réflexion. Est-elle disponible ? Cette proposition rentre-t-elle dans ses objectifs ? Lui fait-elle plaisir ? Cela ne l’empêche pas de revenir très souvent sur son refus, et elle a autant d’amis, elle est aussi aimée que toi, sinon plus. " Mon westy prend la fuite. Pas de place pour lui tant que la mienne ne sera pas nettoyée. Il ne serait qu’une contrainte de plus, celle de me soumettre à son bien-être, à ses besoins, à son bon plaisir. Au détriment des miens. Sœur Teresa dénoue les cordons de son tablier. C’est fou ce que l’envie un chien peut faire comme ménage !

DIRE NON :

Pourquoi est-ce si difficile ?

Savoir dire non permet de prendre du champ, un champ personnel par rapport aux innombrables sollicitations, aux demandes des autres, aux tentatives de capture qu’exerce très naturellement notre entourage. Pourquoi est-ce si difficile ? Parce qu’en ne s’opposant pas on comble l’autre, et c’est un pouvoir auquel on renonce difficilement. La peur de blesser, de déplaire, d’être rejeté, est un moteur puissant. Renvoyant peut-être à notre enfance où, quand nous avons dit non, nos parents n’ont pas su accueillir cette opposition, et que nous avons alors eu peur de perdre leur affection.

En grandissant, nous avons appris qu’il n’est pas convenable de faire passer ses besoins avant ceux des autres. Sauf que dire non n’est pas une marque d’égoïsme, mais, paradoxalement, une preuve de respect. Cette attitude permet d’installer un rapport plus sain et plus créatif avec autrui et, surtout, donne toute sa valeur aux " oui " que nous formulerons ensuite. (Diane Wulwek)

S'AFFIRMER :

Ça s'apprend

Différez vos réponses. "Prendre son temps permet de s’interroger sur ce que l’on ressent véritablement et de savoir ce que le oui et le non impliquent pour nous", explique la psychologue clinicienne Marie Haddou. Un moyen d’éviter frustrations et ressentiments envers ceux auxquels on n’a pas su résister.

Evitez de vous justifier : cela donne à l’autre la possibilité d’opposer ses arguments.

Entraînez-vous au quotidien. Dans les boutiques, à la maison, au bureau, dites non plusieurs fois par jour sur un ton juste, ferme, sans agressivité. " Ainsi, commente la psychothérapeute Isabelle Filliozat, on peut très bien refuser de donner 10 francs à un clochard en le regardant droit dans les yeux et en lui souriant. C’est une manière de comprendre que l’on peut dire non à l’acte mais oui à la personne. "

Inscrivez vous à un stage de développement personnel. La plupart des stages d’affirmation de soi comportent cette étape essentielle : "Apprendre à dire non" (adresses ci-dessous).

(Diane Wulwek)

Danièle Luc

Source : http://www.psychologies.com/cfml/dossier/l_dossier.cfm?id=27




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