Faire face à nos angoissesLa gorge serrée, les jambes qui tremblent, l’estomac qui se noue, nous connaissons tous. Ces marques de l’angoisse, ponctuelles, surgissent le plus souvent pour un rien : un coup de fil qui ne vient pas, un entretien à préparer, la nuit qui tombe… Et puis, les médias nous martèlent chaque jour les nombreuses menaces – attentats ou maladies mortelles – qui pèsent sur nos têtes. Comment vivre sans penser à tout cela ? « J’ai survécu à de nombreux naufrages… qui n’ont jamais eu lieu », racontait l’écrivain Mark Twain, dont l’humour d’anxieux chronique parlera à beaucoup d’entre nous. Dans ce dossier, nous découvrirons que nos angoisses, tellement inconfortables, sont aussi la preuve de notre capacité à penser, à imaginer et à aimer. Elles peuvent même devenir des moteurs de création. Et s’il s’agissait, au lieu de les fuir, de les transformer ? Vincent de Gaulejac : « Notre époque fabrique du mal-être » Peur du chômage, de l’échec, de l’exclusion, des attentats, du sida et même, peur d’avoir peur… Nos angoisses ont aujourd’hui plusieurs visages, paradoxe d’une société qui ne s’est jamais autant souciée du bien-être. Le sociologue Vincent de Gaulejac nous livre ses réflexions. Vincent de Gaulejac, professeur de sociologie et directeur d’un laboratoire d’étude des changements sociaux à l’université Paris-VII, est l’auteur des “Sources de la honte” et de “L’Histoire en héritage” (Desclée de Brouwer, 1996 et 1999). Objectivement, notre époque est bien moins terrible que d’autres, relativement récentes, notamment les années 30-40, où nous étions pris en tenaille entre le nazisme et le stalinisme. Aucune autre ne s’est autant souciée du bien-être et du bonheur des individus. Face au risque du chômage, de la maladie, nous disposons de couvertures sociales. Certes, le sida assombrit l’horizon de la sexualité, mais il n’est en rien comparable à la peste ! Pourtant, globalement, nous sommes, en France, beaucoup plus anxieux que d’autres peuples qui n’ont pas aussi facilement que nous accès aux soins médicaux et aux institutions d’aide… Faut-il en conclure que nos angoisses sont illégitimes ? A mon sens, une angoisse est toujours légitime. Les nôtres sont issues d’un certain nombre de phénomènes contemporains qui, juxtaposés, produisent un climat d’insécurité personnel et collectif . En premier lieu, le développement de l’individualisme. Facteur d’isolement, il pousse de surcroît à considérer le moi comme un bien à faire fructifier, un capital dont l’individu est seul responsable. D’où l’obligation permanente d’être “soi-même”, de se réaliser, sur tous les plans – professionnel, personnel, affectif. Notre moi est devenu un fardeau pour chacun de nous. Face à cette situation, certains se replient sur eux-mêmes – le chômeur, le jeune en recherche d’emploi par exemple, qui se pensent entièrement responsables de leur exclusion, n’ayant pas su faire le nécessaire pour s’intégrer. D’autres fuient dans l’hyperactivité et l’agitation permanente. L’angoisse n’est pas une émotion nouvelle. Pris entre ses désirs, illimités, et les frustrations imposées par la cohabitation avec ses semblables, l’individu y est non seulement exposé, mais condamné. Elle fait partie de la condition humaine. Mais pour qu’elle reste vivable, encore doit-on pouvoir la déverser, l’exprimer d’une manière socialement acceptable. Par exemple, en s’investissant, dans de grands idéaux collectifs facteurs d’espoir, promettant un avenir meilleur. Or, notre époque ne nous en propose plus, si ce n’est un idéal de réussite basé sur l’enrichissement et la carrière professionnelle qui soumettent la réalisation de soi à des critères purement économiques. De plus, tous les rites traditionnels, les défoulements collectifs (le carnaval, etc.) qui permettaient aux émotions négatives, violentes de s’exprimer, sont en train de disparaître. Aussi, chacun reste seul avec ses angoisses ! Des angoisses diffuses, mais qui trouvent à se focaliser sur les motifs de peur que la société nous indique. Ainsi, les attentats, surtout depuis le 11 septembre, figurent parmi les premières causes de peurs. Pourtant, il y a nettement plus de risques que nous mourrions en voiture. Et le fait est que, depuis quelques années, le plan Vigipirate n’est plus un état d’exception : nous sommes en alerte rouge permanente, ce qui apporte la pénible sensation que la menace est partout… L’état d’angoisse de notre société s’explique aussi par le décalage entre nos attentes fantasmatiques et la réalité. Les progrès scientifiques, techniques, les avancées du droit nous avaient fait croire que nous allions vers une société de plus en plus harmonieuse, sans conflits, qu’il nous serait possible de maîtriser nos destinées. Des mots d’ordre tels que : “Il faut être positif, ouvert, accueillant”, ont rendu le malheur, la souffrance inacceptables. En fait, nous avons vécu dans l’illusion d’un monde aseptisé, anesthésié. Et voilà le sida qui vient briser la belle image de la sexualité, lieu de liberté, d’épanouissement de soi, forgée dans les années 60-70. Aujourd’hui, le sexe doit être protégé, car il est susceptible de tuer. Autres scandales : on peut attraper des maladies graves dans les hôpitaux destinés à nous guérir ; l’école, traditionnellement lieu d’intégration, est devenue un espace de violence, de racket, d’insécurité. Les institutions ne jouent pas leur rôle protecteur, du moins subjectivement. Quelle folie d’imaginer que la souffrance, la maladie, la violence, puissent être évacuées. L’épreuve, la destruction, la mort, font pleinement partie de la vie. Elles habitent le plus intime de notre être, avec cette pulsion que les psychanalystes freudiens appellent la pulsion de mort. Or, plus on cherche à nier la négativité, plus elle revient en force. Et d’une manière insupportable. Finalement, la société ne nous propose plus des voies pour être bien ensemble, elle fabrique un “mal être ensemble” qui sert de caisse de résonance à nos angoisses individuelles. » NOS PEURS SONDEES : Nos angoisses ne ressemblent en rien aux terreurs abstraites et baroques de l’an 1000. Selon un récent sondage Louis-Harris pour le quotidien “Libération” (daté du 19 novembre 2002), 78 % des Français s’attendent à un conflit militaire majeur ; 76 %, à une catastrophe écologique ou naturelle de grande ampleur et à une forte récession économique ; et 75 % estiment que, dans les mois à venir, eux-mêmes ou un proche pourraient se retrouver au chômage. Pour de nombreux psys et sociologues, nos angoisses intérieures sont accrues par le style dramatique des journaux télévisés qui nous assènent, sans recul, des tragédies en cascade. Cette accumulation ne peut que nous inciter à croire que des forces irrépressibles, démoniaques, s’acharnent à détruire la planète sans que nous puissions réagir. Qu’est-ce qui vous angoisse ? TEMOIGNAGES Alain, 41 ans : « Le climat social »
« Le climat social est angoissant. On entend parler de suppression d’emplois, de violence. Sans être personnellement touché par cette instabilité économique, je suis très sensible à l’atmosphère qu’elle crée, cette menace, ce stress qu’elle fait peser sur les gens. Elle les rend vulnérables et… angoissés. »--------------------------------------------------------------------------------Monique, 53 ans « Les attentats »
« Quand je lis les journaux, quand je regarde les infos et que je découvre ces attentats qui se multiplient, je suis profondément perturbée. Je me dis : “Ça arrive à d’autres, ça peut nous arriver à nous aussi”, et c’est cela qui m’effraie, voir que l’on n’est plus à l’abri d’une catastrophe. »--------------------------------------------------------------------------------Nicolas, 24 ans : « Mon devenir »
« Savoir si je serai à la hauteur de ce que j’ambitionne de devenir, de ce que je pense être et de ce que les autres attendent de moi… Ce rapport entre ce que j’ai envie de devenir et ce que je deviens vraiment, ça, c’est angoissant. »--------------------------------------------------------------------------------Eric, 36 ans « La maladie »
« J’ai peur de la maladie, parce que je fais partie d’une communauté touchée par une pandémie et que j’ai beaucoup d’amis gays qui en sont atteints. Je suis célibataire, j’ai envie de rencontrer quelqu’un, mais quand je vois comment la maladie progresse, j’ai peur. »--------------------------------------------------------------------------------Victoria, 30 ans : « L’écologie » « Quand je vois ce que l’on fait de notre planète, quand j’apprends cette indifférence de la part des puissants, notamment des Etats-Unis, qui refusent de suivre des mesures écologiques finalement pas si draconiennes, j’ai peur… j’ai très peur pour l’avenir… »--------------------------------------------------------------------------------Bernard, 28 ans : « Le terrorisme » « La menace terroriste et les conflits : c’est ça que je trouve très angoissant. Parce que je suis né à Beyrouth pendant la guerre et que je ne veux pas la vivre à nouveau. »--------------------------------------------------------------------------------Samira, 20 ans : «La peur d’échouer »
« De mes frères et sœurs, je suis la seule à faire des études. Du coup, toute ma famille attend beaucoup de moi, et ça m’angoisse… cette pression que je sens sur moi, la peur d’échouer. Mais c’est aussi une angoisse qui motive, qui me donne envie de réussir, par fierté personnelle et pour qu’eux soient fiers de moi. » -------------------------------------------------------------------------------- Richard, 61 ans : « La guerre »
« La possibilité d’une guerre contre l’Irak, c’est ma grande angoisse actuelle. Ça m’inquiète pour les conséquences que cela aurait, non seulement pour mon pays, les Etats-Unis, mais aussi pour l’Irak et pour le reste du monde. J’ai peur, parce que je pense que ce serait le déclenchement de la troisième guerre mondiale. »--------------------------------------------------------------------------------Sébastien, 20 ans : « Mes études »
« Comme je suis dans ma dernière année d’études, toutes mes angoisses tournent autour de cela : “Vais-je réussir mes concours ? Vais-je faire un bon rapport de stage ? Et surtout, après, saurais-je intégrer le marché du travail et être performant ?” »--------------------------------------------------------------------------------Lætitia, 30 ans : « La vieillesse »
« Depuis cinq ans, je prends conscience du temps et de l’âge et ça me terrifie. Se regarder dans la glace et se voir vieillir, je ne connais pas plus horrible. Parce que même en prenant soin de soi, on ne peut pas lutter : on sait, on voit qu’on vieillit. »--------------------------------------------------------------------------------Anne-Laure, 22 ans : « La paranoïa médiatique » « Ce que je trouve vraiment angoissant, ce n’est pas tant la menace du terrorisme que toutes ces informations morbides dont on nous assomme, cette paranoïa autour des kamikazes, des tueurs, que les médias répandent. C’est étouffant, effrayant. »--------------------------------------------------------------------------------Vincent, 30 ans : « La délinquance »
« Tous ces jeunes qui dégénèrent, qui se droguent, qui violent, qui volent… Ces jeunes qui deviennent de plus en plus mauvais, toute cette délinquance, c’est une vraie angoisse dans notre société. Moi, ils ne m’ont jamais rien fait, je n’ai pas de raison de leur en vouloir. Mais je pense au jour où j’aurai des enfants… »--------------------------------------------------------------------------------Alexis, 25 ans : « Ne rien fonder »
« Ce qui me fait flipper, c’est quand je me dis que peut-être je me réveillerai à 80 ans et que je me rendrais compte que je n’ai rien fondé… Je n’ai pas envie de découvrir que l’on s’est servi de moi, que l’on m’a tout pris et qu’il ne me reste rien. »--------------------------------------------------------------------------------Béatrice, 45 ans : « La solitude » « S’il y a bien une chose que je trouve angoissante c’est la solitude. Je n’en souffre pas aujourd’hui, mais cela m’est déjà arrivé, puis je vois beaucoup de gens qui y sont confrontés. C’est ce qu’il y a de plus violent : vivre en se sentant seul. »--------------------------------------------------------------------------------Marielle, 29 ans : « La politique » « Les hommes politiques – ceux de mon pays, l’Argentine, autant que ceux d’ici ou d’ailleurs – m’angoissent par leur hypocrisie et leur égoïsme. J’ai peur quand je vois qu’aucun d’entre eux ne se donne les moyens de lutter contre la souffrance et l’injustice. »--------------------------------------------------------------------------------Christophe, 35 ans : « L’angoisse d’être angoissé »
« Je suis dans une période où tout va bien pour moi. Est-ce que cela va durer ? C’est ça la question ! Oui, en fait, ma seule angoisse, aujourd’hui, c’est que je puisse avoir des raisons d’être angoissé ! J’ai l’angoisse d’être angoissé… Parce que cela voudrait dire que je ne suis plus aussi heureux que maintenant. » Entretien avec Alain Braconnier : pour ruser avec son angoisse On peut transformer son trop-plein d’anxiété en énergie positive ! C’est la thèse développée par Alain Braconnier dans “Petit ou grand anxieux ?”. Parce que vivre dans une inquiétude permanente n’est pas une fatalité, le médecin psychanalyste nous donne des pistes pour y faire face au quotidien. Médecin et psychanalyste, Alain Braconnier dirige le centre de consultations et de soins Philippe-Paumelle, à Paris, destiné aux personnes souffrant de troubles psychologiques ou psychiques. Il est l’auteur notamment du “Guide de l’adolescent”, du “Sexe des émotions” (Odile Jacob, 2001 et 2000) et des “Bleus de l’âme” (LGF, 1997). Psychologies : Selon vous, il y aurait une “bonne” forme d’anxiété ? Alain Braconnier : Oui, l’anxiété est positive lorsqu’elle est stimulante ! Cette anxiété normale, naturelle, nous permet de pressentir le danger et de déclencher l’action adaptée à la situation. Elle a aussi d’autres particularités : elle est passagère, elle est source de curiosité, de créativité et d’intuition, elle développe la faculté d’empathie. Elle peut générer l’humour, le recul sur une situation difficile, pour faire obstacle à la souffrance. A l’inverse, la mauvaise angoisse est un état d’esprit permanent et incontrôlable. Elle engendre la négativité, les fausses projections, le déni, le clivage de la personnalité, l’incohérence, le manque de confiance en soi, des réactions de défense inappropriées, jusqu’à l’autodestruction. Je dis souvent que l’anxiété est la température de l’âme : pas assez d’angoisse, c’est trop froid, et on risque de ne pas réagir à des situations qui auraient eu besoin d’être anticipées ; trop d’angoisse, c’est trop chaud, et on risque une fièvre psychique parce que l’on bouillonne de manière excessive… Est-il possible de faire face à son anxiété par soi-même ? Tout dépend du type d’anxiété. Certaines, en effet, sont pathologiques. Quand on n’est plus libre d’agir, c’est le signe que l’angoisse est trop forte. Au fond, la santé psychique, c’est avoir une palette de possibilités de penser et d’agir suffisamment large pour que, dans une situation donnée, on se sente apaisé. La souffrance survient lorsque l’on est limité par ses propres possibilités, quelle que soit la situation. Auquel cas, il est préférable de se faire aider par un spécialiste qui exerce, par exemple, dans le domaine des thérapies comportementales. Sinon, comme pour toute démarche d’évolution personnelle, si notre comportement nous pose des problèmes, on peut s’engager dans un travail sur soi pour le changer. Et commencer par apprendre à mieux utiliser ses mécanismes de défense en mettant en place ce que l’on appelle des "stratégies d’ajustement". L’un des moyens les plus faciles est de détourner son attention des pensées obsédantes en se plongeant dans un livre. Lire permet de déplacer ses soucis sur un personnage auquel on pourra s’identifier. Il en va de même pour tous les processus créatifs : nombre d’artistes sont des anxieux qui ont créé un espace transitionnel entre leur monde interne, peuplé d’inquiétudes, et le monde externe. L’art, même si l’on n’est pas un grand peintre ou un grand musicien, permet d’utiliser son imaginaire d’une façon positive. N’est-ce pas une fuite ? Non. Dans ce cas, c’est une façon de gérer l’anxiété. En revanche, s’abrutir de travail est une forme de gestion obsessionnelle qui n’est pas constructive. Entre autres, parce que l’on a tendance à maltraiter son corps en l’oubliant : beaucoup d’anxieux passent de mauvaises nuits et profitent de leur insomnie pour travailler ! Le sommeil doit être une priorité absolue. Il n’est pas inutile de rappeler quelques conseils basiques, comme dîner légèrement ou ne pas s’éterniser devant la télévision. Quant aux vertus de la relaxation, elles ne sont plus à démontrer. Cette technique permet de mieux contrôler ses émotions, de se déconnecter de son environnement, d’éviter l’accumulation des tensions. Il est en de même pour d’autres pratiques, comme la méditation… Les personnes qui ont une philosophie de vie spirituelle sont-elles moins anxieuses ? Oui, parce que tout être humain a besoin de se construire une cohérence, non seulement pour sa propre représentation du monde, mais aussi pour ce qu’il est dans le monde. Lorsqu’on a un appui, on est plus rassuré. Chaque fois qu’il se produit un événement très angoissant, il y a un grand mouvement vers les religions ou les traditions spirituelles : les églises de New York n’ont jamais été aussi pleines qu’après le 11 septembre… Les stratégies pour faire face à l’anxiété ne dépendent-elles pas de notre personnalité ? Bien sûr ! Un "préoccupé", plutôt que de se réfugier dans des quantités de vagues projets, devra passer à l’action pour en réaliser au moins un ; un "inquiet", qui ne sait pas identifier clairement l’origine de ses craintes, devra apprendre à en donner une représentation concrète pour mieux les contrôler et les combattre. Quelle que soit la méthode, il faut redonner du sens au moment présent. J’aime dire que les dépressifs vivent en permanence dans le passé recomposé ; les anxieux, dans le futur incertain. Et il ne faut jamais oublier que le caractère anxieux n’est pas établi une fois pour toutes, qu’il existe des possibilités réelles de lutter et d’apaiser sa tendance à se soucier de tout. ANXIEUX : Créatif, réflexif ou combatif
Pour mieux s’y retrouver dans la multitude des caractères anxieux, Alain Braconnier les a répartis en trois familles. 1) Les "créatifs" : ce sont des "craintifs" qui ont une vision plus ou moins négative d’eux-mêmes et des autres. Timides, manquant de confiance en eux, susceptibles, ils vivent dans une sorte de déception permanente et craignent le jugement des autres. Exemples célèbres : Beethoven, Samuel Beckett, Francis Bacon… 2) Les "réflexifs" : ce sont des "préoccupés" qui ont une vision ambivalente des autres et d’eux-mêmes. Facilement envahis par le doute, indécis, parfois passifs, ils sont lucides sur eux et les autres (Montaigne, Kafka, Proust…). 3) Les "combatifs" : ce sont des "inquiets" qui ont une vision positive d’eux-mêmes, mais plus ou moins négative des autres. Ils sont en quête de gratification, bien qu’apparemment sûrs d’eux-mêmes. Poussés à anticiper en permanence, ils voient la vie comme un challenge (Vivaldi, Victor Hugo, André Malraux…). A LIRE :
“Petit ou grand anxieux ?” d’Alain Braconnier.
Le psychanalyste établit une classification originale des anxieux et donne des clés pour faire de l’anxiété une force (Odile Jacob, 2002). Le sens des mots : angoisse ou anxiété ? “Je suis angoissé”, “Il a l’air anxieux” : dans le langage courant, on emploie indifféremment le premier terme ou le second. Or, ils recouvrent des réalités très différentes. Problème ponctuel mais très intense d’un côté, plus diffus mais constant de l’autre, la souffrance n’est pas la même. Définitions et éclaircissements avec Christophe André, psychiatre. Les deux phénomènes ont des points communs. Tout d’abord, une même racine étymologique, le mot latin angere, qui signifie serrer et qui renvoie aux conséquences physiques de ces états mentaux. L’appartenance à une même famille émotionnelle ensuite, celle de la peur : angoisse et anxiété en sont l’anticipation (on redoute un danger avant qu’il ne survienne) ou peuvent en être la conséquence (comme séquelles d’un choc psychologique par exemple). Mais un certain nombre de différences les séparent également. =>En général, on parle d’angoisse pour renvoyer à une expérience psychologique ponctuelle, déstabilisante et intense, faite d’un sentiment de perte de contrôle et d’imminence d’un danger grave. L’angoisse s’accompagne le plus souvent de signes physiques pénibles : oppression thoracique et gêne respiratoire, accélération cardiaque, sensations de boule dans la gorge et l’estomac… Au plus fort d’une crise d’angoisse, il n’est pas rare que l’on puisse éprouver un sentiment de "déréalisation", une impression de sortir de soi-même, de n’être plus tout à fait dans la réalité. En psychiatrie, les attaques de panique, ressenties notamment par les personnes agoraphobes, en représentent un exemple assez pur : tout à coup, la personne se sent envahie par un malaise physique incontrôlable, et a le sentiment qu’elle va mourir sur le champ ou devenir folle. =>On utilise plus volontiers le terme d’anxiété pour désigner un état moins déstabilisant mais plus chronique, consistant en un souci difficile à contrôler. Les aspects psychologiques (inquiétude, pessimisme) sont au premier plan, même si les conséquences physiques de l’anxiété sont bien connues (tensions et douleurs musculaires, tendance à hyperventiler, c’est-à-dire à adopter une respiration haute, rapide et superficielle). Alors que l’angoisse rend en général impossible la continuation de ses activités, l’anxiété reste compatible avec la vie quotidienne. Il est même fréquent que la personne anxieuse ne soit pas clairement consciente de sa propre anxiété, qui peut ne se manifester que de manière indirecte : irritabilité, fatigue, tensions musculaires, réactions de sursaut… En psychiatrie, le trouble anxieux généralisé (TAG) illustre bien ce qu’est l’anxiété poussée à son comble : des soucis constants et incontrôlables à propos de tous les détails de la vie quotidienne (famille, travail, santé, argent…). Angoisse et anxiété peuvent donc être différenciées, mais peuvent aussi être associées : des crises d’angoisse peuvent survenir sur un fond d’anxiété (ce que Freud nommait la "névrose d’angoisse"), on peut ressentir l’anxiété d’avoir de nouvelles crises d’angoisse (c’est la "peur d’avoir peur"), etc. Enfin, et contrairement à ce que l’on a pu dire, ni l’angoisse ni l’anxiété ne sont une "peur sans objet" : on peut ressentir de l’angoisse en pensant à sa mort ou à celle des gens que l’on aime, on peut être anxieux et préoccupé à propos de difficultés bien réelles comme la maladie ou des problèmes financiers. Elles sont simplement une préoccupation inquiète de l’avenir, aiguë (l’angoisse) ou chronique (l’anxiété), et témoignent toujours du sentiment, plus ou moins conscient et justifié, de sa propre fragilité. Puiser sa force dans l’instant présent Questions sans réponses, préoccupations : notre esprit est en constante ébullition. Chut ! On arrête tout. Exit le passé, l’avenir. Place au présent, aux nouvelles sensations, à la conscience de soi. Et à l’émergence d’une paix intérieure… Ce dossier est difficile. Je n’y arriverai jamais », « Pourvu que le bus soit là ! », ces pensées qui traversent notre esprit comme des comètes perdues forment à la longue un magma envahissant, une sorte de "radio mentale" branchée en permanence et ayant pour seul effet de nous couper du réel. Hantés par le passé et obnubilés par l’avenir, nous nous vidons alors des forces vives nécessaires pour affronter au mieux les événements. « La vie, c’est ce qui est en train de passer pendant que l’on est occupé à autre chose », disait le chanteur John Lennon. Belle manière de décrire ce quotidien des anxieux, en grande partie parasité par les préoccupations et la peur. Comment faire taire ce bavardage inutile de l’angoisse ? Depuis la nuit des temps, philosophes et maîtres spirituels – toutes traditions confondues – proposent une clef libératrice : vivre au présent. Ce sésame, révélé dès les premiers textes sanskrits ou chez Horace, est d’une grande actualité. Pour preuve, le succès que connaît depuis trois ans celui que l’on qualifie "d’enseignant spirituel le plus branché d’Amérique", Eckhart Tolle. Son invitation à faire du présent autant un refuge qu’une source de puissance n’est pas originale. Cette pensée lui vient de ses lectures – entre autres Jiddu Krishnamurti (philosophe et maître spirituel indien du siècle dernier). Mais vécue et approfondie par lui, elle répond aux attentes d’une population encore plus angoissée depuis le choc du 11 septembre 2001. « On sait que le couperet peut tomber n’importe où, n’importe quand, explique Eric, 60 ans, élève californien d’Eckhart Tolle. Lui nous enseigne simplement à vivre ce que l’on voit et à voir ce que l’on vit. On en retire une grande force. » Travailler sur soi Ce "vivre au présent" auquel invitent thérapeutes et maîtres spirituels est le fruit d’un travail intérieur exigeant. Il n’a rien à voir avec le gaspillage de jours sans lendemain de ceux qui confondent le carpe diem épicurien avec le "no future"» punk. Vécu en conscience, le présent s’atteint à force d’ascèse – méditation, thérapie ou arts martiaux – car il ne nous est pas naturel. « Toute notre éducation judéo-chrétienne nous a appris à déserter la réalité présente, commente la psychothérapeute Brigitte Martel. A l’adolescent, on n’a de cesse de répondre systématiquement : “Passe ton bac d’abord !” Plus tard, on répète : “Le bonheur, c’est avoir plus, mieux, plus cher.” A force, ces injonctions empêchent de profiter de la réalité. » Comme le prétend Brenda Chenovitz, héroïne radicale de la série télévisée culte du moment “Six Feet Under” : « Le futur ? C’est un concept inventé pour nous empêcher de savourer le présent. » Le passé n’est pas un meilleur allié. Sous forme d’idées reçues, de croyances, il nous incite à plaquer ce que l’on a déjà vécu sur nos nouvelles aventures. « En ce sens, la névrose – que Freud définissait comme l’incapacité à s’affranchir de ses parents, donc de son passé – est vraiment une conformation de l’esprit qui empêche d’être dans le présent », intervient le psychanalyste Christian Jeanclaude, auteur de “Freud et le concept de l’angoisse”. La cure analytique peut alors être comprise comme une "école de destruction des illusions" : « Elle permet à la personne de faire fi de ces miroirs déformants – les fantasmes, l’inconscient, le passé – pour sortir d’une pensée magique – l’infantile – et devenir enfin capable de ne plus interpréter. » Débarrassé peu à peu de ces voiles qu’imposent expériences du passé et rêves du futur, peut-on encore construire, créer ? « Beaucoup mieux », répondent les adeptes de cette philosophie qui jamais n’interdit à quiconque d’avoir des projets, au contraire. « Si tu fais des études ou si tu cotises pour la retraite, c’est pour préparer ton avenir, et tu as bien raison. Mais c’est au présent que tu étudies ou cotises, non au futur », précise le philosophe André Comte-Sponville dans sa préface aux “Pensées sur le temps” (Albin Michel, 1999). S’ancrer dans chaque journée Eckhart Tolle enseigne lui aussi à faire la différence entre "temps-horloge" et "temps psychologique". Le premier est celui des actions pratiques nécessaires pour faire avancer un projet, comme téléphoner à l’agence de voyages ou rechercher sur Internet l’adresse d’un hôtel à réserver. Le second, le "temps psychologique", risque sans cesse d’envahir la réalité présente : entièrement tendu vers ce prochain voyage sous les tropiques, on ne peut plus, alors, rien apprécier de son quotidien. Dans chacune de ses journées, et bien ancré dans son présent, on peut donc tout à fait travailler à son avenir. Il suffit de rapatrier son énergie en se demandant : « Que puis-je faire aujourd’hui pour alimenter mon projet ? », tout en évitant de se perdre dans des anticipations inutiles et génératrices d’anxiété. C’est le fameux "tuyau" du maître zen Taisen Deshimaru à l’écrivain américain Jim Harrison, qui se plaignait auprès de lui de ne pas avancer son livre en cours : « Il faut se concentrer et se consacrer entièrement à chaque journée, comme si un incendie faisait rage dans vos cheveux. » (in “Entre chien et loup”, 10/18, 1994). Exister plutôt que vivre à moitié L’ancrage dans les vingt-quatre heures, véritable moteur d’énergie, est toujours un outil thérapeutique très puissant. Notamment utilisé dans les groupes dits des "Douze Etapes", fondés sur le modèle des Alcooliques anonymes, il aide des millions de toxicomanes, boulimiques, fumeurs et autres personnes dépendantes à s’abstenir de consommer, sans autre promesse que celle d’y parvenir "une journée à la fois". « Je veux bien l’épreuve, la souffrance, mais rien que pour aujourd’hui », chantait sainte Thérèse de Lisieux à son Dieu compatissant. Le message est clair : ce que l’on ne peut supporter la vie entière, on le peut ce jour. S’il est un refuge, un repère pour habitants d’un monde de plus en plus incertain, le présent est également une formidable ressource, un puits de vitalité. Il incite à s’ouvrir : s’ouvrir à ce qui se passe en soi d’abord, pour s’ouvrir consciemment au monde, aux autres, ensuite. « Aujourd’hui, les gens ont de plus en plus de difficultés à être dans leur corps, explique la psychothérapeute Brigitte Martel. Ils zappent d’un affect à l’autre, ce qui est une forme de survie. Vivre le présent les invite au contraire à rencontrer pleinement leurs émotions. » Ecouter ses émotions Il est en effet difficile d’accepter ses émotions quand on ne sait pas quoi faire d’une telle expérience. Pour Catherine Aimelet-Périssol (auteur de “Comment apprivoiser son crocodile”, Robert Laffont, 2002), psychothérapeute : « Tout change dès lors qu’on peut se dire : “Cette émotion veut me dire quelque chose d’important pour moi.” » Elle invite donc à « se mettre à l’écoute de ses émotions et à les regarder comme avec une lampe de poche ». Selon elle, l’angoisse, comme la colère ou la dépression, nous signalent des besoins fondamentaux bafoués. Tout comme Eckhart Tolle, elle enseigne à devenir "l’observateur" de ce qui se passe en soi, une aventure passionnante dans laquelle le moment présent devient une voie pour mieux se connaître. Cette façon qu’il a d’amener à se sentir vivant, enraciné dans son corps, ses émotions, va bien à notre époque. Le présent est l’indispensable toile de fond des "plaisirs minuscules" décrits par Philippe Delerm (in “La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules”, Gallimard, 2002) ; l’espace dans lequel Oscar, formidable petit garçon cancéreux du dernier roman d’Eric-Emmanuel Schmitt peut vivre toute une vie ; et le socle sur lequel Roger-Pol Droit installe ses “101 Expériences de philosophie quotidienne” (Odile Jacob, 2001) : on s’arrête, stop, une pause, et on s’exerce à vivre des choses étonnantes qui ne prennent que quelques secondes, comme « Marcher dans le noir », ou « Prendre une douche les yeux fermés »… Goûter, sentir, toucher : des moyens accessibles de faire cesser l’angoisse ? Pour peu que l’on y mette de la conscience, le réel peut alors devenir intense et réjouissant, car il est nourri du sentiment d’exister. Pied de nez à l’angoisse de la mort qui se profile et transcendé par cette perspective qui donne plus de couleur à la vie, le présent trouve alors un nouveau sens. UNE FIN EN SOI : “Mettre en pratique le moment présent”, d’Eckhart Tolle (Ariane, 2002), est une invitation à profiter de chaque instant. Extrait. « Dans votre vie quotidienne, vous pouvez vous y exercer durant n’importe quelle activité routinière, qui n’est normalement qu’un moyen d’arriver à une fin, en lui accordant votre totale attention afin qu’elle devienne une fin en soi. Par exemple, chaque fois que vous montez ou descendez une volée de marches, portez attention à chacune des marches, à chaque mouvement et même à votre respiration. Soyez totalement présent. Ou bien lorsque vous vous lavez les mains, prenez plaisir à toutes les perceptions sensuelles qui accompagnent ce geste : le bruit et la sensation de l’eau sur la peau, le mouvement de vos mains, l’odeur du savon […] Remarquez la silencieuse mais puissante sensation de présence qui se manifeste en vous. Un critère certain vous permet d’évaluer si vous réussissez ou non dans cette entreprise : le degré de paix que vous ressentez alors intérieurement. » ECKHART TOLLE : Nouvel apôtre du présent Il connaît depuis trois ans un immense succès grâce à son livre, “Le Pouvoir du moment présent” (Ariane, 2000). Plus de trois cent mille exemplaires vendus – sans compter le deuxième volume, plus pratique, qui vient d’être publié (“Mettre en pratique le pouvoir du moment présent”, Ariane, 2002).. Traduit dans plus de quinze langues, son enseignement est aussi dispensé dans des ateliers très courus outre-Atlantique, qui accueillent jusqu’à trois cent cinquante personnes. TEMOIGNAGES : Véronique, 41 ans, attachée de presse : « En évitant les projections, j’ai permis à mon histoire d’amour de s’accomplir » « Quand j’ai rencontré l’homme qui allait devenir mon époux, il était déjà marié. Au début, je me suis beaucoup battue “intérieurement” contre cette situation. Je n’avais aucune envie de tenir le rôle de la maîtresse. Mais, peu à peu, nous nous sommes rendus à l’évidence : nous nous aimions profondément. J’ai alors compris que je n’avais aucune marge de manœuvre, sinon celle de me raccrocher au moment présent. Par exemple, lorsque venaient me hanter des pensées comme : “Va-t-il la quitter ? Et qu’est-ce qui se passera alors ?”, je me forçais à les évacuer. A la place, je me disais : “Aujourd’hui, il n’est pas avec moi. Ça ne durera peut-être pas, mais c’est ainsi. Je vais profiter pleinement des rares moments que je passe avec lui.” Du coup, notre relation s’est intensifiée. Nous évitions les conversations qui fâchent, n’échafaudions aucun rêve, profitions du plaisir de chaque rencontre. Un jour, il a débarqué chez moi avec ses valises. Si je n’avais pas pris le présent comme seul point d’appui, je suis certaine que cela n’aurait pu s’accomplir. »--------------------------------------------------------------------------------Christophe, 41 ans, artisan : « La maladie m’a enseigné à vivre dans l’ici et maintenant » « Il y a quinze ans, le médecin qui m’a annoncé ma séropositivité m’a lancé : “Vous avez cinq ans à vivre.” J’étais sonné. En sortant de son cabinet, je me souviens avoir croisé un handicapé. En voyant passer cet homme sans jambes, je me suis dit : “Moi, je n’ai rien pour l’instant, je vais bien.” Cette prise de conscience m’a porté plusieurs années et, grâce à elle, je m’en tenais à ma réalité présente. Mais récemment, j’ai contracté une méningite foudroyante. Je suis resté quatre mois à l’hôpital. J’ai vraiment senti le souffle de la mort. De retour chez moi, une surdité partielle me rendait très fragile aux bruits. Je ne pouvais donc plus sortir dans les lieux animés ou aller voir mes amis. Un jour, alors que je me lamentais, une voix intérieure m’a dit : “Tu es vivant. Tout ce qui t’est donné, c’est d’être là, ici et maintenant. N’est-ce pas, en soi, extraordinaire ?” Cela a résonné si fort en moi que j’en ai pleuré. Mon corps, dans sa réalité, avec ses limites, avait comme arrêté mes projections mentales et me poussait à apprécier le présent. Depuis, ma vie a vraiment pris une autre intensité. Mon fils de 6 ans est un maître pour moi : quand il joue, il est vraiment là. S’il pleure, c’est fini cinq minutes après. Avec lui, je le vérifie sans cesse : mieux vaut être vraiment présent pendant dix minutes que perdu pendant des heures dans les affres du mental. Le goût de la vie en sort transformé. » A LIRE : • “Tarir la source de l’anxiété” de Louise Reid.
L’auteur explore les sources inconscientes de l’anxiété et lui redonne sa juste dimension (Québécor, 2002). • “Les Inquiets” de Jean Toulemonde.
Une réédition d’un ouvrage des années 50, qui analyse avec subtilité les catégories d’inquiets, du "scrupuleux" à "l’irascible" (Payot, 2002).
•“L’Anxiété et l’Angoisse” d’André Le Gall. Un ouvrage pratique et exhaustif qui scrute en profondeur ces deux états (PUF, 2002). • “Freud et la question de l’angoisse” de Christian Jeanclaude.
L’auteur met en évidence le rôle de l’angoisse comme principal organisateur de l’appareil psychique. Rigoureux et accessible (De Boeck, 2002). Leurs métiers sont anxiogènes Au quotidien, ils affrontent nos pires angoisses : la violence, l’enfermement, le risque, la douleur, la mort… Comment font-ils ? Témoignages d’hommes et de femmes qui bousculent nos idées reçues. e ne pourrais jamais ! » « Impossible de conserver son équilibre dans une telle profession ! » Ils ont l’habitude de ces réactions qui les agacent ou les font sourire en fonction de leur humeur. L’expérience leur a enseigné que leur métier ne pouvait pas s’exercer la peur au ventre s’ils tenaient à conserver intacte leur santé physique et psychique. Comment soigner, aider, soutenir, sauver… si l’angoisse l’emporte ? L’un des secrets que l’on devine au travers de leurs témoignages semble être leur profond respect de l’autre, quel qu’il soit. Collégien chahuteur de banlieue, famille endeuillée, criminelle en détention, blessé entre la vie et la mort, cet autre est toujours prioritaire dans la relation qui s’installe avec lui au quotidien. Car, si l’on peut devenir surveillant de prison ou thanatopracteur par hasard, on ne le reste pas sans passion et, surtout, pas sans humanité. Une humanité certes porteuse d’anxiété, mais tellement riche en émotions. Deux femmes et trois hommes nous racontent leur traversée de l’angoisse et les enseignements qu’ils en ont tirés. Mathieu Delestrain, 25 ans : Thanatopracteur aux pompes funèbres Roblot, à Nice
« Je suis devenu thanatopracteur par hasard, après avoir rencontré un homme passionné par son métier qui souhaitait agrandir son équipe. Je n’ai jamais eu d’angoisse à l’idée de me confronter quotidiennement à la mort. Mes parents travaillent dans le domaine médical et, à leur contact, j’y ai donc été sensibilisé très jeune, comme à la souffrance. J’ai éprouvé une admiration immédiate pour ces gens-là, pour le travail qu’ils faisaient afin de rendre toute sa dignité à un défunt, pour effacer les traces de souffrance et apporter du réconfort à sa famille. Notre rôle est de briser l’image négative de la mort : en rendant sa sérénité au visage du défunt, on casse la violence de la mort chez ses proches. Nos angoisses cèdent le pas devant l’utilité de notre rôle auprès des familles endeuillées. Faire ce métier n’a pas changé mon rapport à la mort, il a changé mon rapport à la vie. J’ai pris conscience de sa vulnérabilité et cela m’a rapproché des autres. Chaque instant qui nous est donné de vivre devrait l’être dans sa plus grande authenticité tant il est fragile. Bien sûr, il y a des moments difficiles, lorsqu’il faut s’occuper d’un enfant, d’un adolescent, de jeunes aux corps abîmés. On se dit que cela pourrait être nous ou l’un de nos proches. L’injustice est moins criante lorsqu’il s’agit d’une personne en fin de vie. Mais, si cela me trouble davantage, cela ne change rien à la qualité des soins que je donne au corps. Pour moi, ce ne sont pas des corps anonymes et froids. Ce sont des personnes à part entière qui possèdent leur identité d’homme et de femme. La mort fait partie intégrante de la vie ; la mort est complètement la vie. » Grégory Coupet, 30 ans : gardien de but à l’Olympique lyonnais et remplaçant de l’équipe de France de foot « La beauté du football, ce sont les buts ; moi, je suis là pour les empêcher ! J’ai une ligne à défendre, je suis dans mes cages et toute erreur est une sanction immédiate : je dois être physiquement irréprochable et mentalement très présent. Pour ça, quand aucun attaquant adverse ne vient m’inquiéter, je pense aux choses les plus importantes de ma vie : à ma femme et à mon fils, à la chance que j’ai de vivre intensément une passion et d’en avoir fait mon métier… D’autres fois, je suis habité par la rage parce que j’ai encaissé deux buts, mais je garde à l’esprit que mon équipe peut toujours l’emporter. Et puis il y a ces moments particuliers de face-à-face, quand la tension est plus présente : le penalty. Pour réussir l’exploit, pour l’arrêter, il faut davantage tabler sur une déficience du gars en face que sur soi. On essaye toujours de se remémorer très vite ce que l’on sait de lui, de quel côté il tire, de se rappeler les vidéos et images vues… Pour les spectateurs, le moment du penalty peut sembler le plus angoissant. Mais l’inquiétude principale n’est pas là. Elle est dans l’ambition d’être régulier, au top de sa forme pendant la quarantaine ou cinquantaine de matchs qui vont se disputer au cours de la saison. L’appréhension, elle, est dans l’éventualité du pépin physique. En équipe de France, je passe du rôle de titulaire à celui de remplaçant de Fabien Barthez. Pendant un match des Bleus, je ne vois pas le jeu, je suis fixé sur Fabien. Dès qu’il se tient la cuisse, qu’il semble avoir le moindre petit souci, je suis tendu, prêt à bondir hors du banc. Mais il n’y a pas d’angoisse particulière : s’il se blesse, je dois être prêt. » Gabrielle Godard, 27 ans : professeur de français-latin-grec dans un collège de banlieue « J’ai fait mes études au lycée Henri-IV, à Paris, puis j’ai intégré Normale sup et obtenu une agrégation à 25 ans. Je rêvais d’un poste à option théâtre dans un lycée parisien, je me suis retrouvée aux Ulis, dans l’Essonne, devant les ados d’un collège d’une banlieue réputée difficile ! J’avais un sentiment de gâchis. J’avais peur de la violence, peur d’être incapable d’assurer devant ces jeunes que les médias décrivent comme des enragés, peur de me faire manger toute crue… Et puis la peur au ventre finit par lâcher prise, sinon on change de métier… Au fil des jours, mes appréhensions ont été contenues et cadrées grâce au soutien de l’équipe pédagogique. Tous mes élèves, même les plus “durs”, ont besoin d’être reconnus dans leur singularité. Mais je ne suis pas leur copine, ils le savent. Mon investissement s’arrête à leur épanouissement intellectuel. Même si je prête attention aux moments de faiblesse, je garde une distance avec leur vie privée. C’est le seul moyen de les considérer comme des individus à part entière, sortis de leur milieu. Quand on se souvient combien nos mal-être sont intérieurs, combien on déteste le regard condescendant des adultes, c’est facile. Je veux juste leur prouver qu’ils sont meilleurs qu’on le dit et qu’ils le pensent. Ils ont en général confiance en moi, parce qu’ils savent que mon désir est de les emmener plus loin. Aujourd’hui, l’angoisse a disparu. J’ai vraiment du plaisir à faire cours. Il reste toujours une petite appréhension parce que rien n’est jamais gagné et chaque heure de cours est un défi. Mais si tu la perds, tu ne fais plus ton métier correctement. C’est comme le trac au théâtre : ça nourrit le plaisir. » Katia Yakovenko, 30 ans : surveillante de prison à la centrale de Rennes « Je connais peu de monde qui soit surveillant pénitentiaire par vocation. On réussit un concours, on suit une rapide formation et on attaque son premier stage sans rien savoir, la peur au ventre. Il m’a fallu un an pour prendre mes marques, pour apprendre à cerner la psychologie des détenues et à savoir faire face, en toutes circonstances. Encore aujourd’hui, le plus dur, c’est la nuit. La journée, je suis avec les autres, on parle, on gère le quotidien. La nuit, je soulève les œilletons des portes, les uns après les autres, sans jamais savoir ce que je vais trouver derrière. Rien ne nous a préparés au pire, c’est-à-dire la confrontation à la mort ou à l’automutilation. C’est dans ces moments-là que tournent en rond les mêmes questions : “Est-ce que je fais bien mon boulot ? Suis-je utile à quelque chose ? Qu’est-ce que j’apporte aux personnes incarcérées ?” Je ne supporterais pas d’arriver un matin et de découvrir qu’une détenue s’est suicidée parce que j’ai raté un signal d’alarme. Pour lutter contre ces angoisses, il faut trouver un équilibre précaire entre l’implication et la distance. C’est pour ça que je ne quitte jamais la prison l’esprit encombré. C’est un métier où il suffit parfois d’un sourire, d’un petit mot, d’un geste pour faire du bien à quelqu’un. Des liens se créent. En même temps, si les détenues perçoivent une faille, elles s’engouffrent dedans. C’est comme un jeu douloureux qu’elles remportent, parfois. Sinon, on sort beaucoup entre nous, parce que l’échange est plus facile avec quelqu’un qui sait… J’ai appris à aimer ce métier. La seule chose qui me pèse, c’est l’enfermement. Je rêve parfois d’un bureau d’où je pourrais voir le ciel. » Dominique Meyniel, 51 ans : chef de service des urgences à l’hôpital Tenon, à Paris « Dans le métier d’urgentiste, comme dans tous ceux liés à la santé, l’angoisse de mort est celle qui occupe le plus de place. Avec le temps et l’expérience, nous sommes plus ou moins immunisés contre l’angoisse induite par les morts “attendues” comme les longues maladies, les fins de vie. En revanche, nos angoisses personnelles sont entretenues plus intensément que dans tout autre métier par les morts injustes : un enfant en vélo, une femme enceinte… La mort fait alors brusquement et douloureusement irruption dans notre champ privé. Chez les urgentistes, elle mène parfois à une remise en question professionnelle, voire à une mise en cause personnelle : “Si j’avais été moins fatigué, plus attentif, plus présent, plus compétent, aurais-je pu faire mieux ?” De ce doute naît une angoisse sourde qui ne se dissipe pas avec les années. On apprend seulement à vivre avec. Paradoxalement, dans les grands services hospitaliers, les malades les plus graves ne donnent pas lieu à une grande angoisse professionnelle : ils sont pris en charge par toute une équipe spécialisée. Notre responsabilité est plus lourde lorsque nous laissons repartir un patient qui ressent une douleur banale de la tête, de la poitrine ou du ventre. Car nous savons que, deux ou trois fois par an, ce qui semble anodin se révélera être le premier signe d’une détresse vitale. En tant que chef de service, je suis désormais à l’abri de cette angoisse qu’inspire la violence délibérée, subie ou redoutée : patients psychiatriques ou alcooliques agités et agressifs, irruption dans les urgences de la violence des cités. A l’inverse, ma fonction de patron induit une angoisse et un questionnement très spécifiques : “A quel moment vais-je atteindre mon niveau d’incompétence. Et saurais-je le reconnaître ?” » Dominique Meyniel est l’auteur du “Couloir des urgences” (Le Cherche Midi, 2002). Source: http://www.psychologies.com/cfml/dossier/l_dossier.cfm?id=127
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