L’intelligence émotive: un processus créateur à la base de la compassion.

Par Sheila Mason, Ph.D Université Concordia
Équilibre en tête, Vol. 17 no.1

J’aimerais vous dire combien j’apprécie l’occasion qui m’est offerte de vous faire part de ce que je considère comme l’une des meilleures réflexions philosophiques sur la souffrance et l’idéal de compassion.

Le rôle du philosophe est d’accompagner et d’encourager le questionnement sur d’importantes dimensions de l’expérience humaine. Les philosophes tentent de prendre du recul et de réfléchir sur ce qui est normalement considéré comme allant de soi dans une société ou dans une institution. Ils constituent ainsi un rappel des possibilités d’excellence oubliées. Comme le dit la philosophe française Michèle LeDoeuff dans son livre L’étude et le rouet (Paris, 1989): « J’ai trouvé assez de plaisir pour considérer que gagner ma vie à lire de la philosophie, à l’enseigner, à en écrire, c’est le plus beau métier du monde ». Pour sa part, le philosophe canadien Louis Marcil Lacoste précise que « nous devons nous mettre en aval d’une idée trop étroite de la rationalité ».

Alors, comment prendre ce recul et acquérir cette nouvelle perspective sur les normes et les catégories mentales déjà existantes? Ce n’est pas un exercice facile, étant donné qu’aucun système de pensée ne peut englober la richesse, la profondeur et la fluidité de l’expérience humaine. Cependant, lorsque les catégories mentales limitent au point d’exclure trop de ce qui est important dans la vie, il arrive des « étincelles » qui viennent nous rappeler qu’il est temps de repenser ce que nous considérons comme acquis.

Même si notre civilisation a atteint un degré de maîtrise et de contrôle inimaginable pour nos prédécesseurs, et même pour nous-mêmes, l’expérience humaine n’en est pas moins remplie de surprises et renferme probablement plus de ces étincelles résultant de collisions et de ruptures que nous pouvons en prendre. Si une plus grande attention était portée aux remous de l’expérience vécue, nous pourrions développer des manières de comprendre plus complètes et plus englobantes ainsi qu’une plus grande créativité dans nos réponses face à la souffrance.

Je souhaite vous présenter une idée, une notion avec laquelle penser l’interdit de la souffrance : l’intelligence émotive. Chaque fois que nous sommes en présence de la souffrance, nous pouvons nous demander comment une personne vraiment intelligente, une personne intelligente émotionnellement, répondrait? Mon but est de fournir un portrait vivant de ce que serait une telle personne. L’idée de l’intelligence émotive constitue une notion très utile lorsque nous sommes confrontés à la souffrance parce qu’elle remet à leur place les émotions; elle les récupère du bannissement dont elles sont victimes par ceux qui considèrent qu’être rationnel, c’est supprimer toute émotion. Les institutions ont besoin de règles claires et de codes de conduite afin de fonctionner. Cependant, les classifications et les codes sculptent les attitudes que nous adoptons face aux individus auxquels nous avons affaire. Les classifications nous semblent rationnelles parce qu’elles organisent la diversité en catégories mentales avec lesquelles nous pouvons travailler. Le prix à payer pour cette organisation et cette classification est l’élimination de l’unique, du créatif et de l’individu. En effet, ce sont des individus uniques qui souffrent et une réponse créatrice à la souffrance est notre meilleure chance. Trop souvent nous sommes confrontés à la conception que la raison, la logique et la technologie nécessitent l’exclusion de l’émotion, à l’idée qu’être rationnel, c’est être libéré de l’influence des émotions et que raison et émotion sont deux catégories distinctes et opposées. Cependant, la souffrance n’arrive pas sans l’émotion. L’intelligence émotive est nécessaire afin de pouvoir reconnaître et répondre à la grande variété d’émotions impliquées par les diverses formes de souffrance. Si le modèle de la rationalité est erroné, une très riche capacité de compréhension se trouve éclipsée et on ouvre la porte à un éventail de réponses inhumaines.

J’amènerai deux perspectives à cette discussion : tout d’abord, une théorie morale provenant de la pensée d’Aristote et connut sous le nom d’éthique des vertus et par la suite, mon expérience d’un traitement intensif de six mois pour un cancer du sein, période pendant laquelle j’ai amplement souffert et ai eu l’occasion d’observer la variété de réactions des gens face à ma souffrance, incluant la diversité de mes propres réponses.

L’éthique des vertus affirme l’importance de trouver la balance entre les extrêmes dans chaque situation particulière. Ce fut recevoir des réponses émotionnellement intelligentes qui a renouvelé mon intérêt pour l’éthique des vertus et ma passion pour la philosophie.

Dans le cas de la souffrance, l’idéal est de trouver la balance entre le déni et l’évitement d’un côté et la réaction excessive de l’autre. Cependant, il n’existe ni formule, ni code à suivre afin d’y arriver. À la place d’abstraits principes rationnels, nous avons besoin d’un savoir « narratif ». Savoir ce que l’individu ressent et pense d’une situation donnée et comprendre en quoi cela nous rejoint permet de répondre d’une manière appropriée. Comment la personne qui souffre interprète-t-elle ce qui lui arrive? Quels sont les éléments qu’elle perçoit et ceux qu’elle omet de percevoir? L’information dont nous avons besoin dépend de « l’expérience présente dans la salle ». Et comme nous le verrons, tout ceci nécessite l’intelligence émotive, une écoute lente et attentive afin de saisir « l’expérience présente dans la salle ».

Cette conférence regorge de questions implicites qui peuvent être abordées par l’entremise de cette seule idée, l’idée de l’intelligence émotive. Quelques-unes de ces questions sont :

Qu’est-ce que l’intelligence émotive?

Si nous ouvrons la porte à une conscience plus aiguë de la souffrance, ne courons-nous pas le risque de cultiver une tolérance excessive ou une indifférence face à celle-ci? C’est l’ouverture d’esprit que vous connaissez tous, suite à vos expériences comme professionnels dans le domaine de la santé mentale. Une ouverture d’esprit qui est trop souvent supprimée dans nos institutions construites sur un genre de pensée tout à fait différent : catégorique et catégorisant, utilitaire, rationalisé. La mentalité institutionnelle doit mettre la priorité sur l’efficacité et la constance. L’intelligence émotive, quant à elle, échappe aux catégorisations générales et établies de l’institution et accentue l’attention accordée au particulier, à l’individu, à l’unique et au personnel. L’intelligence émotive est créatrice, imprévisible et ne peut être emprisonnée dans un algorithme, un ensemble de règles ou un code de conduite. De plus, elle peut être développée. C’est ainsi que nous avons quelques fois besoin de nous faire rappeler, comme le fait cette conférence, cette autre dimension de l’intelligence humaine qui, contrairement à la puissance de l’intelligence scientifique, technologique et bureaucratique, nous semble souvent éphémère, vague et intangible.

L’expression intelligence émotive fut inventée par Daniel Goleman dans son livre Emotional Intelligence. Ce livre est le résultat de la rencontre entre Goldman et Howard Gardner, psychologue à la Harvard School of Education. Gardner a développé la théorie des intelligences multiples dans son livre Frames of mind : the Theory of Multiple Intelligence (NY, 1983). Par la suite, ce livre fut l’inspiration d’un projet éducatif appelé Project Spectrum à l’Université Tufts. Celui-ci consistait dans un programme d’éducation qui mettait la priorité sur le développement de multiples sortes d’intelligence. Gardner a identifié sept sortes d’intelligence sur plus d’une vingtaine possibles :

Les deux dernières formes d’intelligence furent celles qui intéressèrent Goldman qui les réunit sous le titre intelligence émotive. L’intelligence interpersonnelle se rapporte à la conscience et à la compréhension que nous avons de l’expérience des autres, alors que l’intelligence intra personnelle concerne la connaissance de nous-mêmes, la connaissance que chacun possède de ses sentiments, de ses émotions et de ses attitudes.

Selon Gardner, « moins une personne comprend ses sentiments, plus elle en devient la proie. Moins elle comprend les sentiments, les réactions et les comportements des autres, plus elle risque d’interagir d’une manière inappropriée envers eux. »
On peut contraster l’intelligence émotive avec une extrême et relativement rare condition de « alexithemia émotionnelle ». Éthymologiquement, « a » veut dire « sans », « lexis » se rapporte à « mots » et « thymos » à « émotions ». (50). Goleman illustre cette condition par la description de celle d’un brillant chirurgien qu’il qualifie comme «l’homme sans émotion ».
Cette description, bien qu’extrême, possède un intérêt certain dans une société comme la nôtre qui est grandement influencée par l’idéal philosophique d’une rationalité excluant toute émotion de la raison et tentant de naviguer le fleuve de la vie sur la base de la raison pure.

Platon et Kant, deux philosophes extrêmement influents dans notre société, ont considéré les émotions comme des obstacles à la pensée rationnelle. De plus, plusieurs de nos modèles de prise de décision dans les sciences sociales reposent sur cette notion. « L’homme sans émotion » pouvait discourir éloquemment des sciences et des arts, mais il restait « vide émotionnellement », « complètement insensible à toute démonstration d’émotions » (50). Puis, lors d’une thérapie conjugale, il apparut que cet homme préférait ne pas parler d’émotion parce qu’il n’avait aucune idée de ce que ses propres émotions pouvaient être, il semblait ne pas en ressentir et n’avait pas le vocabulaire pour en parler.

Ne possédant pas le vocabulaire pour décrire les émotions, les leurs et celles des autres, de telles personnes éprouvent de la difficulté à distinguer les émotions des sensations corporelles. Elles peuvent parler de palpitations, de sueurs, de vertiges, mais ne pas savoir qu’il s’agit d’anxiété. Les émotions pour elles sont déroutantes et accablantes.

Dans certaines circonstances, nous souffrons tous de lacunes au niveau de l’intelligence émotive et agissons comme étant émotionnellement illettrés. Il existe trois attitudes pouvant signaler la présence d’illettrisme émotionnel :

L’intelligence émotive, quant à elle, implique « la capacité à prendre son temps afin de mieux comprendre et à définir de façon mutuelle » ainsi que la nécessité d’être prudent afin d’éviter la supercherie des vérités normalisées. Cependant, une fois que notre esprit s’ouvre à la présence des émotions, il s’ouvre également à la présence de la souffrance. Il est impossible de demeurer émotionnellement intelligent dans une situation où nous choisissons uniquement les émotions réconfortantes que les gens éprouvent. Nous devons être prêts à souffrir de l’appréhension de la souffrance. Tel est le chemin à prendre afin d’acquérir les multiples atouts de l’utilisation de l’intelligence émotive, incluant entres autres:

Si nous sommes trop absorbés par le mode de pensée rationnelle, scientifique, il est probable que nous ne reconnaissions pas le besoin de cultiver une intelligence émotive, obsédés par la conception des émotions comme des irruptions irrationnelles dont il faut se méfier dans une vie menée par la raison. Cependant, une nouvelle compréhension du rôle des émotions pénètre graduellement le domaine de la philosophie morale où prédominent les théories de Kant, l’utilitarisme, la théorie déontologique et le contractualisme : théories accentuant la raison et excluant l’émotion. D’un point de vue rationaliste, l’émotion semble désordonnée, dérangeante, imprévisible et embarrassante.

En cultivant l’intelligence émotive, nous serons beaucoup plus aptes à découvrir la bonne attitude à adopter face à la souffrance, à trouver l’équilibre entre le déni et la réaction excessive. L’intelligence émotive n’entraîne pas de conséquences chaotiques. Comme Aristote l’a constaté, il est question de discerner les subtilités de l’expérience spécifique des individus et d’y trouver la réponse appropriée : apprendre à répondre de la bonne façon, au bon moment, pour les bonnes raisons et de façon juste. Pour Aristote, nous apprenons tout au long de notre vie à cultiver les émotions appropriées à chaque situation et à être profondément voués à des formes particulières du bien.

J’aimerais maintenant continuer à élaborer sur l’idée qu’il existe souvent (toujours?) des désaccords émotionnels importants, mais subtils, concernant la souffrance. L’échec à reconnaître ces désaccords émotionnels nous dépossède de la faculté à réagir de façon appropriée à la situation. J’aimerais maintenant vous proposer un court récit que m’a présenté, il y a quelques années, une étudiante d’une de mes classes d’éthique qui était infirmière aux soins intensifs dans un hôpital pour enfants.

L’histoire de Mary McQuillan

J’ai admis aux soins intensifs une petite fille très malade, très émaciée et pas tellement jolie. En dépit de son état de santé (il ne lui restait plus qu’un petit poumon en bon état), elle criait d’une voix très perçante qui causait des migraines à quelques uns de mes collègues et intimida même les médecins. Elle avait aussi des dents très acérées, qu’elle savait utiliser très efficacement.

Au cours de plusieurs hospitalisations subséquentes, Évangéline et moi avons développé une amitié très spéciale, et nous avons appris à se connaître et à nous faire confiance. J’étais souvent la seule personne à qui elle permettait d’approcher. Ceci étant rendu en partie possible grâce à notre lecture du Petit Prince. Nous relisions souvent cet épisode ou le petit prince apprivoise le renard.

En fait, un jour alors que j’étais assise de l’autre côté de la pièce, silencieuse, elle annonça à sa mère qui entrait dans la pièce, tout comme le petit prince avait fait « Shhht, Mary m’apprivoise. Bientôt, je devrais être moins sauvage. »

Chaque hospitalisation était longue et douloureuse pour Évangéline et chaque fois elle subissait des traitements qui l’endommageait davantage. Ses maladies prolongées avaient rendu problématique l’administration d’antibiotiques par intravéneuse et l’alimentation parentérale.

Plus je la connaissais, plus je développais une grande admiration pour la force, la foi et l’intégrité de chacun des membres de sa famille, des fermiers qui faisaient la culture biologique.

Je me souviens d’un rapport écrit par un de mes collègues qui disait : « la famille est étrange, l’enfant mord , alors faites attention et demeurez à l’écart si vous pouvez ». Et je me rappelle de m’être dit que cette personne n’avait aucune idée de qui était Évangéline et, qu’en restant à l’écart, n’avait aucun désir de savoir. Quel dommage!

Au cours d’une de ses hospitalisations, après que 7 personnes eurent, sans succès, essayé 23 fois d’implanter une intraveineuse, on m’appela à la maison pour me demander de venir. Évangéline était complètement hystérique et criait : « Aide-moi Mary, ils sont en train de me tuer. Dis-leur que je ne suis pas un lapin, que je suis une petite fille ».

Lorsque j’ai pu lui dire au téléphone que je serais bientôt là, elle cessa de pleurer. À mon arrivée, elle m’annonça, très à propos, qu’ils l’avaient retenue au lit, bien qu’elle ait promis de ne pas bouger, et qu’ainsi, elle les avait mordus. Nous avons fait un rituel, qui avait été établi au cours d’une de ses premières hospitalisations, alors que nous avions longuement parlé des choses qui, pour chacune de nous, étaient négociables et de celles qui ne l’étaient pas (qui devaient simplement être ainsi).

Elle savait que je devais faire l’intravéneuse. Je savais qu’elle devait crier. Elle promit qu’elle ne bougerait pas, si je promettais que personne n’essayerait de l’immobiliser. Elle promit aussi qu’elle allait mordre si on essayait de l’immobiliser. Elle ajouta aussi que si je chantais sa chanson, elle accepterait de s’excuser par la suite. À ce moment, deux gardes de sécurité vinrent pour aider à la maintenir. Lorsque je leur ai demandé de quitter la pièce, Évangéline leur souri gentiment, très fière d’elle. Ils sont sortis en riant et en disant qu’ils seraient à l’extérieur et disponibles pour m’aider à la contenir. Mais Évangéline et moi savions et nous nous comprenions. Elle a dit : « Je vais crier tu sais ». « Oui je sais Évangéline, mais promets-moi seulement de ne pas bouger ton bras ». « Oui, je te promets mais seulement si tu chantes ma chanson ». « Oui, je te promets Évangéline ».

Si on avait pu regarder dans la pièce, on aurait vu une petite fille hurler du haut de son seul et unique poumon, tenant son bras absolument immobile et une infirmière en sueur, introduisant l’intravéneuse et chantant « Jésus m’aime ». Au cours de cet événement, qui m’a fait dresser les cheveux sur la tête, je chuchotais ma propre prière : « Mon Dieu, ne me laisses-pas, aide-moi à l’avoir du premier coup ». Lorsque j’ai eu terminé, elle sourit et dit : « Merci, je suis désolée d’avoir crié si fort ». Je dois admettre que j’ai quitté la pièce plutôt fière de moi. J’ai fait un grand sourire aux gardes de sécurité qui avaient l’air tout à fait étonnés.

Analyse de l’histoire de Mary McQuillan : l’intelligence émotive dans un contexte institutionnel Le récit constitue l’un des meilleurs véhicules pour exprimer l’intelligence émotive. Dans celui-ci, nous avons une histoire à l’intérieur d’une histoire, ainsi que plusieurs histoires périphériques non dites chevauchant la principale. Nous pouvons comparer ces récits explicites et implicites selon l’intelligence émotive qu’ils manifestent ou échouent à manifester. Une fois que notre recherche est cadrée comme étant une investigation d’histoires, nous réalisons que le problème n’est pas de blâmer les autres pour leur échec. Nous ne pouvons faire porter le blâme avant d’avoir entendu leurs histoires et pouvons assurément affirmer que chaque individu impliqué aura une quelconque histoire à raconter sur cet incident. Ce sur quoi cette conférence nous invite à réfléchir est si oui ou non nos institutions nous fournissent suffisamment d’espace pour raconter nos histoires de souffrance pour qu’ainsi nous puissions collaborer à développer des réponses émotionnellement intelligentes; réponses qui seront la balance entre une insuffisance et un trop-plein d’émotions, réponses qui démontreront « une conscience sensible (fine awareness) et un riche sens des responsabilités ».

Dans cette histoire, nous assistons aux éléments d’une attitude intelligente et émotive envers la souffrance. Cela nous invite à percevoir plus clairement le contraste entre la pensée institutionnelle et l’intelligence émotive. La pensée institutionnelle tend à s’appuyer sur des classifications applicables de façon générale ainsi que sur l’application de règles de procédures. Elle tend à réduire ou à éliminer toute information concernant ce qui est pertinent relativement aux individus dans la situation, à « l’expérience présente dans la salle ». L’intelligence émotive est essentielle afin de percevoir l’inattendu, le créatif, l’imprévisible. Cela implique le risque, le doute, la possibilité de l’échec ainsi que la construction mutuelle (coconstruction) du sens dans l’incertitude. Mais la coconstruction du sens requiert un certain degré d’engagement émotionnel. Rien de tout ceci ne peut être codifié et tout cela introduit le risque du chaos et du désordre que les institutions sont censées contrôler. Ainsi, le rôle des individus au sein des institutions est de balancer ces éléments : l’imprévisible et le spontané avec le prévisible et le planifié, l’humour et la créativité avec le sérieux et la structuré. Dans le récit de McQuillan, nous constatons la reconnaissance de la détresse psychologique d’Évangeline, courageuse enfant de grandes souffrances, retenue contre sa volonté. Nous observons une admiration, un respect et une appréciation pour la souffrance de cet enfant. Rien de ceci ne peut coller à la description des tâches d’un emploi, pas plus que nous ne pourrions qualifier ces éléments tels que « lire le Petit Prince », « être assis tranquillement près du lit » ou « inventer des métaphores partagées » comme des stratégies. Il reste cependant que ces éléments pourraient constituer de bons rappels de la possibilité de d’autres réponses créatives s’appliquant à d’autres personnes dans d’autres situations. Le jeu, l’humour, la créativité tout comme la tristesse, la compassion et l’enthousias-me ne peuvent être prescrits parce qu’ils proviennent d’une autre partie de l’âme.

S’opposant à l’idéal d’une réflexion détachée sur des principes universels abstraits, plusieurs philosophes ont fait valoir l’importance de cultiver notre imagination morale, notre habileté à voir les autres avec une intelligence émotive, intelligence ouverte aux émotions, qui les respecte comme source de sagesse. Ce type d’approche rend moins nécessaire toute procédure formelle de la décision s’inspirant de la rationalité scientifique, puisque dans une approche basée sur la sollicitude [intérêt réel dans l’expérience émotionnelle, la sienne ou celle des autres)] les gens sont plus susceptible de bien réagir [Baier 1993, Nussbaum 1990, Mason, 1997, Mason 1998, Bowden 1997, Murdoch 1970, Noddings 1984 et Little, 1995]. La sollicitude est un état ou une attitude où nous manifestons un intérêt ou une inclination pour quelqu’un ou pour quelque chose et, quand nous le ressentons profondément, nous sommes comme remplis de la réalité qui est l’objet de notre sollicitude [Noddings, 1984, 9]. Certaines vérités ne peuvent être appréhendées qu’à partir d’un engagement affectif [Little, 1995, 118]. Même dans le cas où nous souhaitons appliquer un principe moral à une situation donnée, il est nécessaire que nous maîtrisions bien les principales caractéristiques de cette situation. Une telle maîtrise demande une attention particulière aux interprétations que font les individus de leur expérience d’une situation donnée. «Il y a un nombre indéterminé de choses qui peuvent être moralement pertinentes dans une situation donnée.» [Little, 1995, 122]. Mais nous ne pouvons pas savoir à l’avance où porter notre attention puisqu’il n’existe pas de liste d’épicerie des principales caractéristiques morales inhérentes aux diverses situations que l’on pourrait utiliser a priori. Dans les situations morales, nous ne pouvons nous borner à promouvoir des principes ou des idéaux moraux car nous devons porter une attention toute particulière aux personnes mêmes [Little, 1995,123].

Source : http://www.acsmmontreal.qc.ca/publications/equilibre/intelligence.html




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