Le suicide chez les jeunes sans-abriSean A. Kidd
Département de psychologie
Université de Windsor Sean Kidd est candidat au doctorat dans le cadre du programme de psychologie clinique de l'Université de Windsor. Il est également lauréat d'un Prix pour les étudiants diplomés, l'un des Prix pour la recherche sur les politiques au Canada pour l'année 2002. Ses intérêts fondamentaux en recherche portent sur l'étude du suicide chez les jeunes sans-abri. Au moyen de méthodes qualitatives, il a mené des entrevues en profondeur auprès de jeunes sans-abri de Toronto et de Vancouver, et a travaillé à l'élaboration de politiques de même qu'à des argumentaires basés sur cette recherche. À l'heure actuelle, il termine son stage en milieu clinique au Département de psychiatrie de l'Université Yale, à New Haven, au Connecticut. Le suicide chez les jeunes sansabri est un problème répandu en Amérique du Nord, où l'on compte de un à deux millions de jeunes vivant dans les rues des villes américaines et canadiennes (Emblach, 1993). Les tentatives de suicide parmi ces jeunes se produisent cent fois plus souvent que la moyenne nationale (Adlaf et coll., 1996). Le taux de suicides s'élève à au moins dix fois celui de la moyenne nationale (Hwang, 1999) et le taux de mortalité générale équivaut à environ 40 fois celui des autres jeunes du même âge (Roy et coll., 1998). À partir de ce sombre portrait ainsi que de l'observation du fait que les quelques articles portant sur le suicide des jeunes sans-abri consistaient en des études descriptives limitées, hors contexte et déconnectées de l'expérience des jeunes sans-abri, j'ai continué à explorer cet aspect de la question dans le cadre de mes études supérieures. Dès 1998, j'ai donc commencé à mener 117 entrevues en profondeur portant sur le suicide des jeunes sans-abri de Toronto et de Vancouver qui gagnent leur vie dans la rue (Kidd, sous presse; Kidd, 2002; Kidd et Kral, 2002). Dans mes travaux, j'ai adopté une approche assez rare en recherche sur les jeunes sans-abri et sans précédent dans les études axées sur le suicide au sein de cette population. En effet, j'ai demandé aux jeunes leurs histoires, leurs points de vue sur ce qui se passait et ce qu'ils voulaient que je fasse pour les aider. Il s'agissait d'une approche habilitante pour les participants et qui présentait également un tableau imposant de données puisées à même les expériences socioculturelles et individuelles de ces jeunes. Il en est ressorti des éléments qui n'avaient été que peu ou pas du tout traités dans la documentation relative au suicide et très peu dans la documentation générale. Parmi les 117 jeunes que j'ai interviewés, il y a 72 garçons et 45 filles, dont l'âge varie entre 14 et 24 ans, la moyenne étant de 20 ans. En général, ils sont sans-abri, sans-emploi et peu d'entre eux ont terminé l'école secondaire. Ils gagnent leur vie de diverses facons, notamment comme mendiants, laveurs de pare-brise et prostitués. Les entrevues duraient environ une heure; elles étaient enregistrées, puis transcrites. Par la suite, les transcriptions ont été analysées à partir d'un processus d'analyse qualitative du contenu qui fait ressortir les catégories et thèmes transpirant des récits. J'ai donc ainsi pu établir les divers facteurs et processus relatifs au niveau élevé de comportements suicidaires parmi ces jeunes. Il ressort des descriptions du passé des participants ainsi que des discussions portant sur les expériences qui les ont amenés à se sentir suicidaires une enfance empreinte de violence et de perturbations. La violence et la négligence sont au coeur des récits de la moitié des jeunes sans-abri qui gagnent leur vie en mendiant; les trois quarts des jeunes qui vivent de la prostitution ont, pour leur part, décrit un passé où régnait la violence (la violence sexuelle en particulier). De plus, des sujets tels que le sentiment d'être « coincé », bon à rien, seul et désespéré ressortent des récits. Ces éléments se retrouvent d'ailleurs déjà dans la documentation qui présente un taux élevé de violence familiale, de pauvreté, de vie scolaire et familiale perturbée, d'abus et de négligence parmi les antécédents des jeunes sans-abri (Maclean et coll., 1999). Pour moi, la maison, c'était mon père qui me battait et ma mère qui snifait de la coke. Et mon père qui quittait la maison, et les chums de ma mère qui, à leur tour, me battaient, et qui battaient ma mère qui était sur la coke. Même affaire. J'ai été pas mal battu pendant mon enfance. À la maison, c'était pas facile. On était pauvres. Ma mère était du genre à ramener des chums à la maison, et d'la dope, et d'la merde, et foutre le bordel. J'sais pas... ma tante s'est tuée quand j'avais trois ans. Parfois, j'ai des rêves très morbides, par exemple, je vois des gens qui meurent et c'est comme (sanglots)... oh! merde! C'est pas mal difficile à oublier! Un élément important dans les récits des participants, absent dans presque toute la documentation portant sur les jeunes sans-abri, est l'effet profond que le stigmate social a sur la vie de beaucoup de ces jeunes. En effet, ceux-ci ont décrit une pluie quotidienne de commentaires cruels, de regards dégoutés et de nombreuses expériences d'agressions, de même que des refus pour des emplois ou des appartements, et de la brutalité policière. C'est ce processus constant de dénégation et de déshumanisation qui pousse les jeunes à se sentir coincés dans la rue et qui constitue un facteur pouvant les mener au suicide. Certaines personnes passent leur vie dans la rue. Ils recoivent très peu de respect de la part des gens qui s'adressent à eux en leur disant : « Pourquoi ne trouves-tu pas une maudite job? » Ce genre de merde, tu comprends? Et ils répondent : « Comment est-ce que je peux trouver une job si je n'ai pas de diplomes? Comment est-ce que je peux trouver une job si le monde me regarde et me repousse? » Il y a tellement de raisons pour lesquelles les gens vivent dans la rue. Et il y a tellement de gens qui ne vont jamais nous sacrer la paix. Pour certains jeunes, ca leur va directement au coeur. Ils deviennent déprimés à cause de toutes les conneries que les gens leur disent, comme d'aller se trouver du travail ou encore : « Fiche le camp! Ce n'est pas ta place ici! » Ils deviennent tellement déprimés qu'ils en viennent à penser que leur vie ne vaut rien. Et ils pensent à faire des conneries, comme le suicide. Les gens dans la rue qui sont suicidaires, ca fait un boutte qu'ils vivent dans ces conditions-là et ils sont rendus à un point où ils s'en sacrent parce que les autres se sacrent d'eux. Et ils ont en tête que si les autres s'en sacrent, pourquoi pas eux aussi? Selon plus de la moitié des jeunes interviewés, la toxicomanie représente un grand problème dans leur vie et peut les amener à se suicider. Toutefois, il convient de préciser que la toxicomanie est le résultat de nombreux problèmes sociaux et psychologiques, et ne constitue pas le problème principal de ces jeunes, comme les médias se plaisent souvent à l'affirmer. Beaucoup de jeunes sans-abri souffrent de dépendances qui les poussent à se sentir « coincés » dans la rue et désespérés, à l'intérieur d'un milieu social qui peut être manipulateur et superficiel. De plus, de nombreux participants ont parlé d'un « suicide lent » dans lequel ils ont tout laissé tomber et se sont placés dans des situations dangereuses, puis ont souffert progressivement de surdoses plus aigues. Tandis que l'usage des drogues a déjà été associé au suicide et à la dépression des jeunes sans-abri (Rotheram-Borus, 1993), la possibilité que la toxicomanie soit une forme de suicide, quant à elle, ne l'a pas été. J'ai connu des gens qui ont vécu la misère dans la rue et qui ont tenté de se tuer ou qui sont en train de le faire en se prostituant ou en fumant du crack et en buvant trop. Ils se tuent à petit feu. Ils essaient d'alléger la souffrance. Ils ne disent pas : « Oh! Je vais m'ouvrir les veines! », comme certaines personnes que j'ai connues. En fait, c'est beaucoup plus lent que ca... et presque plus douloureux. On peut les voir dépérir. Dépérir complètement, tout le temps. Les traumatismes causés par la violence dans les rues ainsi que le stress d'être pauvres sont des éléments que les jeunes associent fortement au suicide, en particulier chez ceux qui se prostituent. Ils décrivent la pauvreté comme « empirant les choses », et associent les expériences de violence dans les rues au chagrin, à cause de la perte d'amis, et à des sentiments de nullité et d'impuissance suite à des agressions. La victimisation est commune chez ces jeunes, elle est traumatisante et a été associée à la dépression, à l'abus d'intoxicants et à des problèmes de comportement (Whitbeck et coll., 2000). Dans le présent travail, le lien avec le suicide était plus explicite et la nature traumatisante de la prostitution, pour nombre de jeunes, était prédominante. Beaucoup de suicides sont commis par des prostitués « à bon marché », parce que chaque fois que tu te prostitues - parce que je le fais aussi - chaque fois que tu te prostitues, c'est comme si ca rongeait une partie de toi. T'es assis là, et un vieux pervers veut avoir des relations sexuelles avec toi, et tu veux pas faire ca, mais t'as besoin d'argent pour des tas de choses. Il y a des jeunes qui pensent que c'est drole de vivre dans la rue. C'est pas drole pantoute, il y a plein de gens qui te font des affaires vraiment dégueulasses et méchantes. Tu te sens tellement bafoué que ca te fait dépérir lentement. Le thème principal dans les récits portant sur le suicide est l'expérience d'être ou de se sentir « coincé ». Cette expérience est d'ailleurs fortement liée au peu d'estime de soi, à la solitude et au désespoir. Pour ces jeunes, le fait d'être « coincés » signifie qu'ils sont incapables de réduire les sentiments négatifs et de fuir les situations intolérables. Le suicide permet donc d'échapper à l'encroutement. Pour eux, le fait de se sentir « coincés » et de devenir suicidaires est un processus. En effet, les jeunes fuient ou sont mis à la porte de chez eux, et petit à petit, ils se retrouvent dans une position de plus en plus douloureuse et pénible physiquement et émotionnellement, à un tel point qu'il semble n'y avoir aucune autre issue à la souffrance que la mort. Selon les jeunes avec lesquels j'ai parlé, certaines situations entrainent cet effet d'être « coincés », notamment la dépendance aux drogues, le manque de ressources sociales et gouvernementales, l'oppression et les préjugés sociétaux ainsi qu'un contexte social dans la rue qui n'encourage pas à se « décoincer ». Parmi les jeunes sans-abri qui mendient auxquels j'ai parlé, 46 % disent avoir commis au moins une tentative de suicide. Le taux de tentatives de suicide chez les jeunes prostitués s'élève à 74 %. Le suicide, quand tu vis dans la rue... c'est essentiellement la dernière facon de s'en sortir. J'ai moi-même pensé au suicide, mais je n'ai jamais tenté de me suicider, justement parce que c'était la dernière facon de s'en sortir. Quand il n'y a plus rien vers quoi tu peux te tourner. T'as pas de famille d'accueil. Le gouvernement ne va pas t'aider. Tes parents non plus. Tu n'as personne pour t'aider. Et après avoir vécu dans la rue pendant un certain temps, tes rêves commencent à disparaitre. Aussi intimidantes et décourageantes que ces expériences puissent être, il y a beaucoup de force et d'ingéniosité dans la rue. Bon nombre de jeunes travaillent d'arrache-pied afin de maintenir leur estime d'eux-mêmes, de se construire une identité propre, de garder de l'espoir et de retirer un certain enseignement des conditions extrêmement difficiles auxquelles ils ont survécu. Les incidences politiques de cette recherche sont réparties en cinq catégories. Premièrement, il existe un besoin de protéger les jeunes Canadiens chez eux, puisque la plupart des jeunes issus de milieux violents se retrouvent dans la rue parce qu'ils se sont enfuis ou qu'ils ont été mis à la porte. Cette solution permettrait donc de fournir davantage de ressources aux organisations, comme les sociétés d'aide à l'enfance et les écoles, pour freiner l'abus et la négligence à l'avance, ainsi que des traitements en santé mentale pour les jeunes qui ont souffert dans de tels milieux. Deuxièmement, il est temps d'élaborer des programmes de formation et d'éducation pour les jeunes sans-abri pour ainsi améliorer leur estime d'eux-mêmes et les aider à se trouver du travail. Troisièmement, il est urgent de créer des logements à prix abordable et facilement accessibles pour les jeunes qui sont vulnérables. Quatrièmement, étant donné les problèmes de santé mentale de beaucoup de jeunes sans-abri, un meilleur accès aux soins de santé de même qu'aux traitements pour la santé mentale s'avère absolument nécessaire. Enfin, il faut prendre des mesures pour combattre le stigmate social envahissant auquel ces jeunes sont confrontés. Au lieu de les rejeter parce qu'ils lavent des pare-brise et qu'ils se prostituent, et au lieu de criminaliser leur comportement, nous devons reconnaitre notre propre part de responsabilité dans la politique sociale et les déclarations publiques. Références E.M. Adlaf, Y.M. Zdanowicz et R,G. Smart, « Alcohol and Other Drug Use among Street-Involved Youth in Toronto », Addiction Research, vol. 4, 1996, p.11-24. H. Emblach, « A One-Way Street? A Report on Phase I of the Street Children Project », Organisation mondiale de la santé, Programme de lutte contre les toxicomanies, Genève, 1993. S. Hwang, « Mortality among Homeless Men in Toronto, Ontario », article présenté à la 22e assemblée générale annuelle de la Society of General Internal Medicine, San Francisco, Californie, 1999. S.A. Kidd, (sous presse), « Street Youth Coping and Interventions with Street Youth », Child and Adolescent Social Work Journal. « A Qualitative Analysis of Street Youth Suicide », article soumis au Journal of Adolescent Research, 2002. S.A. Kidd et M.J. Kral, « Street Youth Suicide and Prostitution: A Qualitative Analysis », Adolescence, vol. 37, 2002, p. 411-430. M.G. Maclean, L.E. Embry et A.M. Cauce, « Homeless Adolescents' Paths to Separation from Family: Comparison of Family Characteristics, Psychological Adjustment, and Victimization », Journal of Community Psychology, vol. 27, 1999, p.179-187. M.J. Rotheram-Borus, « Suicidal Behavior and Risk Factors among Runaway Youths », American Journal of Psychiatry, vol. 150, 1993, p. 103-107. E. Roy, J.F. Boivin, N. Haley et N. Lemire, « Mortality among Street Youth », Lancet, vol. 352, 1998, p. 32. L.B. Whitbeck, D.R. Hoyt et W. Bao, « Depressive Symptoms and Co-occurring Depressive Symptoms, Substance Abuse, and Conduct Problems among Runaway and Homeless Adolescents », Child Development, vol. 71, 2000, p. 721-732. Source : http://policyresearch.gc.ca/page.asp?pagenm=v6n1_art_07&langcd=F
site créé par: Isabelle ![]()
Je n'accepte plus les courriels qui finissent par un
(.com) sauf ceux qui sont déjà abonnés, trop de pourriels.
Mon logiciel les détruira automatiquement. De retour à www.suicide-quebec.net