Une rencontre inattendueIl est 4 heures du matin, un vendredi, le 30 avril 1993, nous partons, Louise et moi, pour Cap Hatteras, en Caroline du Nord. Nous en avons pour une journée et demi à rouler avant d’atteindre cette bande de sable qui s’étire en pleine mer le long de la côte américaine. Ce sont des kilomètres de plages que nous ne pouvons pas voir de la route parce qu’elles sont cachées par les dunes de sable. Il n’y a pas d’arbres, que des arbustes. Des brindilles d’herbes asséchées par le soleil se balancent de gauche à droite au gré du vent. On y voit plein d’oiseaux de toutes sortes qui ne semblent pas dérangés par notre présence. Ils peuvent se sentir en toute sécurité parce qu’ils vivent dans un parc national où la flore et la faune sont protégées. Enfin, nous voilà rendus au terrain de camping. Il est grand, collé sur la mer et peu fréquenté en cette période de l’année. Nous avons loué une maisonnette. Nous ne voulons pas revivre l’expérience d’y a deux ans où sous la tente nous avions passé une semaine à braver les orages et les vents violents. Ça été des vacances infernales. Cette fois-ci, pas question d’utiliser la tente. Louise tenait à revenir à Cap Hatteras parce qu’elle trouvait le coin joli et sauvage. Elle voulait sûrement exorciser les mauvais souvenirs de nos mésaventures, en particulier, cette fracture de l’avant-bras gauche qu’elle s’est faite en trébuchant sur le petit poêle au charbon de bois que j’avais laissé traîner. On se promettait donc de passer une semaine de soleil, de marches sur la plage, d’excursions et de lectures. On se préparait également à passer une semaine à faire l’amour. Eh oui! Nous avons toujours été des amants d’un jour depuis plus de 20 ans. C’est ici et maintenant! Malgré le fait que nous étions bien installés, nous nous sommes mis à la recherche, pendant une demie journée d’un chalet sur le bord de la mer. Nous voulions être encore plus collés à la mer, la voir d’un balcon, au déjeuner, au dîner et au souper. Nous avons trouvé mais après des hésitations, nous décidâmes de rester au camping. Nous y sentions bien. Nous passions donc cette semaine de mai sur le bord de la mer et nous avions droit à du temps ensoleillé le jour, à des nuits étoilées qui ont été à quelques reprises, cachées par les nuages. Nous avons même profité de quelques soirées de pleine lune. Je me suis d’ailleurs dit que j’allais me lever assez tôt un matin pour voir, en même temps, la nuit se coucher et le jour se lever. C’est à l’avant-veille de notre départ que je réussissais l’exploit de me lever si tôt, 4 heures du matin. Il faut dire que nous étions si fatigués à notre arrivée que nous dormions facilement 12 heures par nuit. Nous nous faisions bercer par le bruit régulier des vagues qui se jetaient sur la grève. Ce matin-là, je me levai frais et dispos et bien intentionné à voir ce spectacle unique de la rencontre du jour et de la nuit. Je me rendis à la plage lentement, en regardant le ciel étoilé et la lune qui s’éloignait vers l’horizon. J’ai franchi les dunes en passant par un sentier ensablé. Puis sur la plage, je me suis arrêté pour bien voir ce ciel, cette mer et cette plage. J’écoutais en même temps le bruit de la mer qui m’enveloppait. Les dunes formaient un rempart qui m’isolait pour me laisser enfin seul avec l’univers. J’ai décidé d’entreprendre la marche sur la plage de façon à voir la lune en face de moi pour bien la voir, elle et sa nuit étoilée. De temps en temps, je me retournais du côté de l’horizon, au fond de la mer, pour scruter l’arrivée du jour. Graduellement, des nuages au fin fond de l’horizon se mirent à s’éclairer discrètement. Je continuais ma marche, en respirant bien l’air salin et en écoutant le bruit incessant des vagues. Je savourais des yeux la luminosité de la lune sur les dunes. Je me retournais toujours pour voir progresser le jour. Je savourais également la luminosité des nuages à l’horizon qui prenait de l’orange pâle marbré de blanc. Je me suis mis à penser à Simon, mon fils décédé de la leucémie 4 ans plus tôt à l’âge de 10 ans. Je me suis mis à avoir envie de crier son nom. C’était une occasion inespérée de hurler ma peine sur les flots. Je m’étais jamais permis de le faire parce que je n’osais pas. Je rongeais ma peine en silence. J’avais peur de ce que diraient les gens autour de moi : un gars qui crie sa douleur, pas capable de la contenir. Je me suis placé dos aux dunes et face à la mer. Dans le bruit assourdissant des vagues j’ai crié Simon…Simon…Simon, je t’aime! Puis, je me suis arrêté. Je sentais dans mon être la charge émotive de mon cri. Je continuais à regarder l’horizon, et la lumière s’étendait de plus en plus. Je me retournais pour voir aller la nuit qui fuyait lentement sous l’éclairage du jour. Je me suis mis de nouveau à crier : Simon…Simon…Simon, je t’aime! C’était des cris secs et violents à la fois. J’ai dû répéter ces cris une dizaine de fois. Puis, je me suis mis à marcher en ayant cette fois le jour en face de moi et la nuit dans le dos. Je me sentais libéré de m’avoir vidé le cœur. Après quelques pas, je me suis arrêté pour admirer ce fond de ciel ennuagé qui venait de prendre un coup d’orange plus foncé. Puis, une boule ronde, partiellement couverte par un nuage est apparue. C’était beau à voir. Le soleil s’est mis à tracer une ligne rosée sur le bleu de la mer jusqu’à moi. C’était total! J’ai eu le réflexe, au même moment, de jeter un coup d’œil à mes pieds. Quelle ne fut pas ma surprise de voir parmi les milliers de petits coquillages qui traînent toujours sur le bord de mer, un petit coquillage en forme de cœur, sculpté par la mer. Je l’ai pris dans ma main. La forme du cœur était si remarquable que je me suis mis à pleurer, épris d’une émotion si intense. Simon avait répondu à mon appel. J’étais au rendez-vous pour cette rencontre inattendue avec mon gars. Était-ce le destin? Un signe de mon fils! Était-ce le hasard? Je me serais retrouvé là, à la bonne place et au bon moment! Un phénomène semblable s’était produit lors du décès de mon fils sur le lit de l’hôpital pendant que toute l’équipe médicale tentait de le réanimer d’un arrêt cardiaque. Suite à une injection dans une veine de la cuisse, une gouttelette de sang en forme de cœur est apparue lors du retrait de la seringue. J’ai regardé l’infirmière pour lui demander si elle voyait bien ce que je voyais puis je me suis ravisé. Était-ce une hallucination? Je ne sais pas. Je suppose que j’ai vu et senti ce que je voulais sentir au fond de moi-même. Ce matin-là, au bord de la mer, j’étais probablement très réceptif à ce qui m’entourait. Je me sentais serein, le cœur ouvert et l’esprit centré sur la nature. Mon côté sensible et mon côté spirituel se sont donnés la main et j’ai senti l’invisible : moi et lui dans l’univers. Salut, ti-loup! Pierre Gareau, RHQ Montréal - Le Bulletin, septembre 2000 Source : http://rhq.ca/temoignages.html
Témoignage d'un père
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