Relations mères-filles: Il y a de l'espoir!

Qu’elle soit douce, autoritaire ou absente, notre mère nous marque à jamais. Notre relation avec elle est à la base de toutes les autres, comme disait Freud... Depuis les années 70, comment s’est transformée la relation mère-fille? Bonne nouvelle: l’énergie déployée par toute une génération pour s’épanouir à la fois dans le travail et la maternité commence à donner de très beaux fruits...
Par Martine BatanianParution
Juillet-Août 2005

On raconte que les femmes qui discutent entre elles ont deux sujets de conversation favoris: leur mère et leur chum! Et en effet, pour ce reportage, nous avons reçu beaucoup d’appels de filles qui s’entendent à merveille avec leur mère et qui voulaient en témoigner. Pourtant, être la fille de sa mère, ce n’est pas toujours idyllique. Certaines ont même de la difficulté à en parler... Cela dit, il n’y a qu’à regarder autour de soi pour voir qu’en général, les relations mère-fille s’améliorent. Nous avons donc pris le parti de vous présenter de beaux modèles: des mères dynamiques, qui réussissent sur bien des plans, et leurs filles qui partagent la route avec elle.

Épanouies de mère en fille

Huguette est de celles qui ont su concilier travail et rôle maternel, contribuant à faire évoluer la relation mère-fille. «Entre ma profession de médecin et la maison, je travaillais très fort, mais je gagnais mon autonomie et j’apprenais à me connaître. C’était important pour moi de prendre conscience de mes rêves et de mes deuils pour ne pas les imposer à mes enfants. Mieux on se connaît, moins on cherche à faire de ses filles des copies de soi.» Cette brillante omnipraticienne de 58 ans est mère de deux jeunes femmes sûres d’elles et resplendissantes: Pascale-Audrey, née au début des années 80, étudiante en psychologie, et Marie-Eve, sa sœur de 30 ans, qui œuvre dans les milieux de la télévision et du cinéma. «Elle est notre pilier, notre référence, c’est une bonne mère», disent ses filles sans détour.

Comme les autres femmes de sa génération, Huguette n’a pas eu de modèle pour apprendre à concilier travail et famille. «Ma mère a mis sa vocation d’infirmière de côté pour éduquer ses enfants. Toutefois, elle m’a appris qu’être mère est un métier merveilleux. Ma priorité a toujours été d’élever mes filles, de faire en sorte qu’elles s’épanouissent et deviennent des individus à part entière.»

La vague féministe a grandement amélioré les relations mères-filles, dit Francine Descarries, directrice universitaire de l’Allian-ce de recherche de l’Institut de recherche et d’études féministes (IREF) et de Relais-Femmes, à l’UQAM. «À mon avis, depuis 30 ans, les filles ont dominé la peur d’être maman. Quant aux mères, elles ne craignent plus que leurs filles vivent la même souffrance ou la même solitude qu’elles», explique cette sociologue. Pourquoi? «Entre autres parce qu’être mère aujourd’hui n’empêche pas d’avoir un projet de vie bien à soi.

Grâce à cette possibilité, les mères peuvent entretenir avec leur fille une relation qui n’est pas marquée par le sacrifice et l’oubli de soi, comme c’était généralement le cas avant. Lorsque la mère avait consacré sa vie entière à sa famille, la dette était lourde à porter pour la fille... »

Trois générations, une solidarité!

Dans la famille de Lucette, Christine et Catherine, trois générations de femmes sont unies par une formidable complicité. Les tirades culpabilisantes, du genre: «Comment peux-tu me faire ça, après tout ce que j’ai fait pour toi?», cela les fait rire. «C’est sûr que j’aurais aimé travailler, confie Lucette, une octogénaire pleine d’énergie. Mais j’ai dû quitter mon emploi de secrétaire lorsque je me suis mariée. Selon moi, c’est entre ma génération et celle de ma fille Christine qu’il y a eu des changements radicaux dans tout: l’éducation, le travail, la possibilité de choisir.»

Christine, de la génération des baby-boomers, est d’abord restée au foyer, pour élever ses deux filles pendant quelques années. Puis, l’achat d’une maison et l’augmentation des charges financières ont amené cette diplômée en éducation à devenir une excellente administratrice, tout en menant son rôle de mère avec brio. À présent, cette femme active et volontaire qui s’est battue pour qu’on ouvre une garderie dans l’école primaire de sa fille, est directrice générale d’un centre de la petite enfance.

Sa fille aînée, Catherine, est mère de deux bambins et occupe le poste de responsable administrative dans un centre de loisirs. «J’ai fait le choix d’avoir un horaire flexible, explique-t-elle. Trois jours de travail par semaine, une journée de bénévolat à l’école primaire de ma fille et une autre pour m’occuper de moi!» En adoptant ce mode de vie, Catherine tente de concilier de son mieux travail et famille, et laisse de l’espace à son conjoint pour qu’il se rapproche de ses enfants. Justement, la place du père, de plus en plus grande dans les familles, est aussi un élément très sain, qui contribue à améliorer la relation mères-filles.

Entre ces trois générations de femmes, il semble s’être installé une admiration mutuelle, un grand respect et de l’entraide. Le lendemain de notre rencontre, grand-maman Christine allait garder les petits de Catherine. D’ailleurs, la sociologue Francine Descarries estime que la relation avec une mère qui ne s’est pas consacrée uniquement au service des autres est en général plus sereine.

Qui plus est, plusieurs filles de 20 ou 30 ans voient leur mère comme une amie. «Lorsque mère et fille s’épanouissent dans les sphères privée ET publique, on dirait qu’elles vivent moins de compétition. Et cette amélioration dans les rapports mère-fille crée de nouveau lieux de solidarité. En effet, aujourd’hui, on voit poindre une nouvelle solidarité transgénérationnelle. La mère, c’est avant tout le roc, la personne sur qui on peut compter.»

Filles de féministes

Ariane Émond est cofondatrice de La vie en rose, un magazine féministe publié entre 1980 et 1987 qui bousculait les idées reçues. Cette année, le magazine fête le 25e anniversaire de sa création et fera paraître pour l’occasion un numéro hors série dans lequel on abordera, entre autres, l’évolution des relations mère-fille dans les dernières décennies. «Entre la génération de ma mère et la mienne, dit-elle, la vie des femmes a radicalement changé, mais je suis persuadée que nos filles ont encore évolué par rapport à nous, estime cette féministe dans la cinquantaine, mère d’une fille de 28 ans. Elles s’affirment davantage, sont plus conscientes d’avoir accès à l’ensemble du terrain de jeu social. Mais il est vrai qu’être fille de féministe, c’est faire face à des modèles assez lourds, à des femmes qui ont réponses à tout et qui sont extrêmement vigilantes. Reste que nous avons transmis à nos filles l’importance de se faire une idée, de réfléchir. Pour qu’elles deviennent, à leur tour, des modèles de femmes et de mères.» Ma mère, mon modèle

«Ma mère est un modèle pour moi, affirme Isabelle, jeune maman de 26 ans et travailleuse sociale dans un CLSC. J’apprécie le respect qu’elle a pour les autres et j’admire surtout sa persévérance: il lui a fallu croire beaucoup en la vie pour se rendre là où elle est.» La maman d’Isabelle, Monique, elle aussi de la génération des baby-boomers, est retournée sur le marché du travail lorsque ses enfants ont commencé à fréquenter l’école primaire.
Dans sa solitude, elle a réalisé qu’elle avait peut-être mis tous ses œufs dans le même panier mais elle ne regrette rien. «J’ai eu mes enfants très tôt parce que être mère et rester à la maison avec eux c’était vraiment une priorité pour moi. Mais je n’ai jamais perdu de vue que j’étais femme avant tout. Quand j’ai ressenti le besoin de m’épanouir sur le plan professionnel, je me suis lancée.» À 46 ans, après avoir gravi les échelons un à un, Monique est aujourd’hui adjointe administrative.

Malgré leurs grandes différences, ou plutôt grâce à leur complémentarité, Monique et Isabelle se considèrent comme des complices. Elles magasinent ensemble, jouent au scrabble en pariant des cornets de crème glacée et depuis qu’Isabelle est adulte, elles se conseillent mutuellement. De plus, la fille fournit sa mère en recettes de cuisine tandis que la mère apprend à sa fille à être un peu moins raisonnable! Monique est aussi très présente auprès des jumelles, tout en respectant l’espace familial de sa fille et du conjoint de celle-ci.

«Pour moi, c’était aussi très important d’avoir des enfants, confie Isabelle. Sur ce plan, je suis bien la fille de ma mère! Aujourd’hui, Jessica et Marianne, sont les pôles de ma vie mais je ne m’oublie pas pour autant, là-dedans! Par exemple, je ne me gêne pas pour aller prendre une bière avec des copines et poursuivre des études en scénarisation. Je veux réaliser mes rêves. Le travail social m’apporte une stabilité, mais j’aimerais beaucoup faire un film!», confie-t-elle, les yeux brillants.

Des remèdes au «mal de mère»

«Des mères qui se consacrent à leur fille pour compenser des insatisfactions maritales ou calmer leurs angoisses et qui attendent que leur enfant soit leur unique source de bonheur peuvent étouffer l’enfant et entraver un développement sain en lui faisant jouer un rôle qui n’est pas le sien», estime la psychologue et psychanalyste Marie-Claude A.-Le Clair. Dans des cas extrêmes, au moment de l’envol de sa fille, la mère peut devenir dépressive ou développer une maladie. Rien pour faciliter l’entrée de son enfant dans le monde des adultes... «Si la relation est trop fusionnelle, la fille peut travailler selon ses capacités à résoudre le conflit, mais elle peut aussi essayer le dialogue. Encore faut-il que chacune désire ce dialogue. Par ailleurs, une thérapie peut aider mère et fille à couper le cordon ombilical de manière harmonieuse afin d’acquérir leur propre autonomie.»

De son côté, Marie Hazan, psychologue et professeure de psychologie à l’UQAM, estime que le meilleur truc à indiquer aux mères et aux filles qui vivent des difficultés, c’est de faire appel à un tiers! «Recourir au père ou au conjoint de la fille ou de la mère, surtout dans le cas d’une mère autoritaire, décoince pas mal de situations. Ça peut avoir l’air simpliste, mais ça marche vraiment!»

Ressources: Marie-Claude A.-Le Clair: 514 739-7320, Marie Hazan: 514 738-7604

Apprendre à être soi

En conclusion, qu’est-ce qui a changé dans la relation mère-fille, à part la conciliation travail-famille, difficile mais de plus en plus réussie, et ce retour qui s’esquisse à la solidarité intergénérationnelle? L’attention portée à l’enfant, à sa personnalité, à ce qui la distingue est un trait émergent.
«Je viens d’une famille nombreuse et ma mère nous traitait tous de manière égale, raconte Huguette. Selon moi, c’est un cadeau que mes filles aient des personnalités et des intérêts très différents et c’est important que je reconnaisse chacune comme elle est. Par exemple, si Marie-Eve ne se sent pas bien, je peux la serrer dans mes bras. Par contre, Pascale-Audrey, il ne faut surtout pas que je la touche, je dois lui donner du temps et de l’espace.»

«Les questions qu’Huguette me pose me trottent toujours dans la tête et j’adapte ses conseils à mon mode de vie et mes limites», explique Marie-Eve. Sa sœur, Pascale-Audrey, poursuit du même souffle: «Ma mère m’influence mais elle n’est pas mon gourou, je ne la suis pas aveuglément. Les baby-boomers se sont défaits de leurs chaînes, alors pour eux, ça allait de soi d’accorder une grande liberté à leurs enfants, de leur ouvrir les portes. Mais cette ouverture peut-être parfois angoissante...»

Dans un recueil paru récemment, la poète Hélène Monette écrit à sa fille: «Je t’ai toujours dit que je t’avais mise au monde pour te rencontrer, pour te connaître». Loin de vouloir que leurs filles soient leur copie conforme, ces mères leur accordent une grande latitude pour qu’elles puissent se réaliser comme elles le souhaitent.

«En fait, c’est une question de respect, ajoute Huguette. Je respecte mes filles en m’efforçant de les traiter comme des personnes différentes, qui n’éprouvent pas forcément ce que j’éprouve. Comme adultes, elles peuvent faire des choix avec lesquels je ne suis pas d’accord. Bien sûr, je vais leur donner mon point de vue, mais ensuite, si je me sens anxieuse, je garderai ça pour moi. Je leur fais confiance, elles vont faire leur chemin. Avec plaisir et souffrance, parce que la vie est ainsi...»

«Se mêler de ses affaires!» - Lucette

«Offrir du soutien.» -Christine

«Trouver l’équilibre entre un bon encadrement et l’écoute des besoins de l’enfant. Surtout, de l’écoute.» -Catherine

«Faire confiance à ses filles et les laisser aller vers les autres.» -Monique

«Prendre des décisions avec amour.» -Isabelle

«Leur permettre de grandir comme elles sont, avec leurs qualités propres, en les aidant à développer leurs talents. Pour les aider à savoir qui elles sont, leur poser des questions plutôt que leur donner des réponses.» -Huguette

«Ne pas être rigide. Par exemple, notre manière de plier des serviettes n’est pas la seule valable! Laisser l’enfant s’épanouir.» -Marie-Eve

«Être souple. Permettre à l’enfant d’avoir ses idées et en discuter. Mais préserver aussi une bulle extérieure à la relation mère-fille; je ne crois pas qu’une mère doive être une amie.» -Pascale-Audrey

Source : http://femme.canoe.com/societe/article1/2005/08/02/1156671-fp.html




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