Les adolescents homosexuels

profils et scénarios

Deux profils:

Les précoces et les tardifs

Chez les jeunes que nous avons rencontrés, deux profils se dessinent: les précoces et les tardifs. Les précoces sont ceux que l'entourage a identifiés en tant qu'homosexuels relativement tôt, c'est-à-dire entre l'âge de 6 à 14 ans. Pour identifier une orientation homosexuelle chez un jeune, son entourage s'appuierait sur des stéréotypes physiques et psychologiques, tels que le fait d'être moins habile dans les sports ou d'avoir des attitudes que l'on associe au féminin.

Les précoces

Les précoces ne savent pas comment précisément ils ont commencé à se faire identifier comme homosexuels. Il semble néanmoins que l'école primaire soit un lieu où peut très tôt pointer l'intolérance face à cette différence et par conséquent la prise de conscience de cette dernière.

Les tardifs

Les tardifs, quant à eux, sont ceux que leur milieu a identifié en tant qu'hétérosexuels et en conformité de genre (un garçon masculin), mais qui se révéleront pourtant homosexuels, généralement à la surprise de leur entourage, vers la fin de l'adolescence ou au début de l'âge adulte. Pour les tardifs, il y a une "sortie" ou révélation publique à faire, en quelque sorte, car leur homosexualité est demeurée cachée aux yeux de leurs proches et de leurs pairs. Cette sortie est cependant longuement précédée puis accompagnée de la peur du rejet.

Quatre scénarios

Les précoces et les tardifs développent différentes stratégies de survie que nous avons appelées des scénarios adaptatifs au rejet. Comme nous le verrons, hélas, faute de pouvoir évoluer vers un dénouement positif, la plupart de ces scénarios ont conduit nos répondants à une impasse. Il s'agit des scénarios du parfait garçon, du fif de service, du caméléon et du rebelle. Nous allons maintenant tracer un portrait de chacun.

Le parfait garçon

Le parfait garçon veut répondre aux attentes sociales, qu'il voit comme une injonction. Il veut être aimé. Or, décevoir d'emblée son entourage en se révélant homosexuel ne lui apparaît pas comme la meilleur façon d'être aimé. C'est le garçon qui se veut parfait à tous les égards. La plupart du temps, c'est un tardif, donc insoupçonnable, jusqu'à preuve du contraire, d'avoir des attirances homosexuelles (quitte à passer pour asexué).

Le fif de service

Celui que nous appelons le fif de service est toujours un précoce, puisque identifié très tôt comme garçon homosexuel par son entourage. À la maison, dans les lieux publics, à l'école, il est la cible de moqueries, de harcèlement, de violences psychologiques ou physiques. Devant l'inaction des adultes qui l'entourent face à ce qu'il endure, il se sent impuissant face à sa situation et finit parfois par considérer son sort comme une fatalité.

Le caméléon

Le caméléon se perçoit tantôt comme un simulateur, tantôt comme un imposteur. Il joue à être ou à se montrer hétérosexuel en dépit de ses fortes attirances homosexuelles. C'est toujours un tardif, c'est-à-dire un jeune dont les attitudes et comportements précédents ne laissent en rien présager une orientation homosexuelle. Le caméléon peut donc jouer une rôle sans trop être inquiété, du moins dans un premier temps, avant que la pression à la conformité et au mensonge étant devenue trop forte, il finisse par ne plus vouloir jouer cette comédie qui l'étouffe.

Le rebelle

Nous n'avons identifié que très peu de cas de cette catégorie, car le rebelle est celui qui, refusant l'homophobie, développe une résistance qui le protégera en quelque sorte de la dépression ou des idées suicidaires.

Scènes de vie

Quatre secteurs de la vie de nos répondants ressortes clairement comme jouant un rôle déterminant dans leur malaise face à leur orientation sexuelle et dans leur idéation puis leur tentatives de suicide ultérieures. Ce sont: la famille, l'école, le territoire dans lequel ils évoluent, enfin les représentations sociales de l'homosexualité, en particulier dans les médias.

La famille ou devenir étranger chez soi

La réprobation de la famille immédiate ou élargie est toujours anticipée parmi les répondants, qu'ils soient précoces ou tardifs; trop souvent, elle s'avérera effective. Des messages répétés, entendus depuis la plus tendre enfance, à l'effet que l'homosexualité est la pire chose qui puisse arriver à l'un des leurs, provoquent la peur de l'abandon chez les jeunes qui se sentent d'orientation homosexuelle. Quand les parents découvrent effectivement l'orientation sexuelle de leur fils, un climat de drame s'installe souvent. Le fait de n'avoir aucun appui ni aucune référence pour traverser cette crise peut participer à des idéations suicidaires chez les jeunes concernés. Très souvent, les jeunes hommes homosexuels quittent plus tôt que leurs frères et soeurs hétérosexuels le milieu familial. On pourrait même dire, plutôt, qu'ils fuient un milieu familial qui les réduit au silence, à l'invisibilité et qui, parfois, les ostracise.

L'école ou l'apprentissage du mépris

Pour nos répondants, l'école fut, hélas, un haut lieu de harcèlement, voire de violences psychologiques, sinon physiques. À l'école, le jeune identifié comme homosexuel est potentiellement en danger permanent de se faire harceler et violenter par les autres garçons. Pire: il ne trouve de soutien ni auprès de ses compagnons de classe, ni auprès du personnel de l'école, ni même auprès de ses proches. Cela dit, même les garçons relativement invisibles - ceux que nous avons appelés les tardifs - vivront néanmoins dans la peur d'être découverts et de subir le même sort que leurs collègues déjà visibles, que nous avons appelés les précoces. Au besoin, il se montreront eux-même homophobes, question de dissiper les doutes tout de même possibles à leur sujet.

Après l'isolement, la honte et la stigmatisation: un épuisement moral

Les aléas, les malheurs, voire les traumatismes de la vie font partie de l'expérience des 32 répondants, hétérosexuels comme homosexuels, de cette recherche. Aussi, pouvons nous à bon droit nous demander ce qui caractérise le vécu des 24 jeunes homosexuels en rapport avec les circonstances de leurs tentatives de suicide. En fait, deux choses. D'abord, un épuisement moral lié à l'isolement psychologique (parfois physique)auquel la plupart ont été confrontés depuis leur jeune âge du fait de leur "différence", de l'incitation à la honte d'être ce qu'ils sont et de la stigmatisation (réelle ou anticipée) qu'ils encourent en raison de leurs désirs. Ensuite, dans la plupart des cas, on constate l'absence d'écoute, d'aide ou de soutien qui leur permettraient de confier à quelqu'un leur désarroi, d'obtenir du réconfort et de nourrir l'espoir de jours plus heureux.

Pourquoi certains jeunes résistent-ils mieux
que d'autres bien que traversant les mêmes difficultés?

Tous les jeunes qui se découvrent des attirances homosexuelles ne veulent pas se suicider, il importe de le dire et de le répéter. Afin de connaître pourquoi certains semblent mieux résister que d'autres à des difficultés pourtant similaires, nous avons interrogé, en dehors de notre échantillon composé d'ex-suicidaires, quelques jeunes hommes homosexuels qui n'avaient jamais songés au suicide. De ces entrevues ressortent deux choses. D'abord, l'ampleur de l'isolement, de l'incitation à la honte et de l'ostracisme vécus joue certainement un rôle dans le cheminement d'un jeune homosexuel...
Ensuite, il est certain que divers facteurs, que nous appellerons ici "facteurs de protection", semblent aider les garçons qui se révèlent homosexuels à mieux passer au travers des difficultés et des aléas qui les attendent.

Alors que la découverte de son homosexualité peut être perçue comme le fait de porter une tare - et la plupart des messages reçus de la famille, de l'école et des médias vont dans ce sens - elle peut aussi être vue comme un signe positif d'unicité. Autrement dit, la "différence" homosexuelle peut être perçue autant comme un plus que comme un moins par le jeune lui-même... Une saine détermination à critiquer ou contrarier l'opinion des autres, ... une certaine indépendance de pensée, ... un sens de l'humour même dans l'adversité, ... une créativité qui permet aux rêves de compenser la réalité,

des relations significatives déjà bien installées, ... une conscience ou une valorisation de ses potentiels malgré le dénigrement des autres... sont autant de facteurs qui semblent pouvoir aider un jeune à affronter l'adversité en minimisant ses séquelles sur son équilibre et son moral.

Des jeunes homosexuels, qui ont aussi subi des violences, voire des traumatismes, peuvent refuser de rester passifs devant le sort qui leur est fait et devenir, plus encore que des rebelles, des résistants, sinon des combattants pour leurs droits et libertés.

Curieusement, certains jeunes qui ont déjà eu à traverser des problèmes (divorce des parents, deuils, etc.) et à leur trouver des solutions avant que ne survienne pour eux la question de leur homosexualité semblent parfois mieux préparés à bien se sortir des crises alors déclenchées.

Comme l'interprétation de ce qui nous arrive est au moins aussi importante que les faits eux-même, il est certain que les jeunes qui refusent d'interpréter leur homosexualité de façon négative préservent leur estime d'eux-mêmes, fût-ce dans l'adversité, et se montrent généralement plus combatifs.

Certains jeunes homosexuels abandonnent l'école parce qu'ils prennent en aversion un milieu qui les ignore, les rejette ou qui ne sait pas les protéger. Certains, à l'inverse, persévèrent envers et contre tous, en se disant que leur ultime vengeance sera leur réussite sur le plan scolaire puis sur le plan social.

Enfin, il est important de souligner à quel point le sentiment d'appartenance à une communauté ou à une collectivité solidaire est importante pour les jeunes en général et, plus que les autres encore, pour les jeunes d'orientation homosexuelle.

Pour certains de nos répondants, mais aussi pour des jeunes non suicidaires, l'idée qu'il existait des lieux en quelque sorte protégés où ils pourraient rencontrer de leurs semblables leur a donné du courage longtemps même avant qu'il y mettent les pieds (et qu'ils aient l'âge pour le faire). L'existence de regroupements réservés aux jeunes... apparaît d'autant plus importante qu'elle comble un vide réel.

Quelques pistes de prévention du suicide chez les adolescents et jeunes hommes homosexuels ou identifiés comme tels

Briser l'isolement par la main tendue et la solidarité En finir avec la honte par l'égalité et la reconnaissance sociale, Contrecarrer la stigmatisation par le respect de la diversité humaine

Lieu pivot de la socialisation, l'école devrait être un endroit privilégié d'apprentissage du respect de soi et des autres. Or, pour les garçons homosexuels ou "féminins" qui s'y retrouvent marginalisés, mais aussi pour les jeunes qui y donnent sans réserve libre cours à leur homophobie, c'est trop souvent l'inverse qui se passe. Par ce qui est dit - ou pas dit - sur la sexualité en général et sur l'homosexualité en particulier, l'école participe trop souvent au maintien de l'ignorance sur laquelle repose désespoir et angoisse, d'une part, tabou et préjugés d'autre part. Par son inaction, trop souvent, devant des propos et des conduites sexistes ou homophobes chez des élèves ou des membres de son personnel, elle contribue au malaise, voire à l'exclusion des jeunes homosexuels ou identifiés comme tels. Nombreux sont même les jeunes répondants à avoir abandonné l'école, de façon temporaire ou permanente, parce qu'ils "n'en pouvait plus".

Il est curieux mais peut-être symptomatique que l'école, qui se fait de plus en plus un devoir de réfléter la diversité sociale, ethnique ou culturelle, demeure dans bien des cas l'un des lieux les plus fermés à la diversité sexuelle. Alors que les jeunes homosexuels manquent cruellement de "modèles positifs", très peu de professeurs avec lesquels ils sont en contact au quotidien laissent transparaître leur orientation homosexuelle ou bisexuelle. On dira qu'il s'agit après tout de leur vie privée. Pourtant, leurs collègues hétérosexuels hésitent-ils autant à révéler qu'ils ont un ou une partenaire, qu'ils ont des enfants, qu'ils ont passé un week-end d'amoureux avec leur conjoint(e) et ainsi de suite? Il y a là un deux poids, deux mesures qui fait en sorte que l'homosexualité ou la bisexualité continuent d'être vécues, y compris par nombre d'adultes, dans ce milieu privilégié de socialisation et d'ouverture à l'autre qu'est l'école, comme quelque chose de plus ou moins honteux qu'il est préférable de cacher, voire comme un "mauvais exemple" pour les jeunes.

Au moment où nous menions cette étude, nous avons entendu un directeur d'école justifier son inaction en matière d'information sur la diversité sexuelle et la lutte contre l'homophobie en raison des pressions, anticipées ou réelles, de parents. Il faut se demander si la réaction serait la même si des parents racistes, adhérant à une idéologie suprématiste blanche, exigeaient que l'on n'accorde pas la parité aux enfants de couleur. ...
Évidemment que non. Les parents ont droit à leurs valeurs, mais l'école doit promouvoir l'égalité et le respect de l'intégrité humaine. Si les souhaits et les valeurs des parents doivent être tenus en compte, ils ne sauraient prévaloir lorsqu'ils vont à l'encontre des valeurs prônées par l'ensemble des lois et des Chartes de la société canadienne et québécoise. ...
Si certains parents préféraient voir leur enfant mort plutôt qu'homosexuels, nous ne pouvons collectivement endosser un tel jugement. Il faut parler d'homosexualité et d'homophobie dans les écoles parce que cela aide les jeunes qui vivent ces réalités à mieux comprendre ce qui leur arrive et cela permet à leur confrères et consoeurs de développer tolérance, respect et solidarité envers eux.

Les jeunes garçons féminins et ceux, à tord ou à raison, identifiés comme homosexuels ont besoin d'une école sécuritaire, qui sache les respecter et les protéger adéquatement contre le harcèlement, les préjugés et les violences - comme c'est le droit de tout enfant. L'apprentissage de la haine de l'autre qu'est l'homophobie et de la haine de soi qu'est l'homophobie intériorisée ne saurait avoir de place dans les écoles québécoises. Il est consternant de constater le nombre de jeunes interviewés qui rapportent avoir été obligés d'abandonner leurs études au secondaire (ou du moins de changer d'école) simplement afin de fuir la haine et la violence qu'ils retrouvaient en milieu scolaire. Quand on connaît le haut taux d'abandons scolaires des garçons au Québec, on peut se demander si l'on peut se permettre d'ignorer le phénomène chez les jeunes homosexuels si, comme nous le croyons, les répondants de notre enquête sont indicatifs d'une tendance dont l'ampleur serait insoupçonnée.

Deux répondants de notre recherche nous ont dit à quel point la découverte d'une ressource comme Gai Écoute avait été déterminante pour eux, leur évitant de nouvelles tentatives de suicide. S'il est bien entendu que tout bon écoutant ou intervenant devrait être en mesure d'aider un jeune homosexuel, il arrive souvent que ces derniers tirent avantage de dialoguer avec quelqu'un "comme eux" - c'est souvent la première occasion qu'ils ont de le faire. En ce sens, un service tel que Gai Écoute qui serait accessible 24 heures sur 24 (il n'y a pas d'heure pour vivre une crise) sont un must. Ils devraient par ailleurs être publicisés dans tous les milieux où les jeunes peuvent en prendre connaissance, en particulier dans les écoles.

L'orientation homosexuelle ou bisexuelle des adultes qui les entourent étant généralement gommée sur le plan social, les jeunes n'ont guère accès à des aînés qui sont passés par les même difficultés qu'eux et s'en sont sortis. Or, une telle transmission d'expérience serait souvent précieuse. Ainsi, une jeune répondant nous a indiqué combien salutaire fut pour lui la rencontre d'un professeur qui ne faisait pas mystère de son homosexualité et qui lui a dès lors servi en quelque sorte de modèle positif: on pouvait être homosexuel, respectable et respecté. Heureux, de surcroît... Les conférences déjà dispensées par certains groupes jeunesse ou par certains groupes communautaires gais dans les écoles et les maisons de jeunes devraient non seulement être encouragées mais multipliées avec le concours de ressources financières adéquates. Contrer le silence et l'invisibilité en matière de diversité sexuelle exisge un effort supplémentaire. Qu'on nous comprenne bien: il ne s'agit pas, comme certaines personnes le craignent parfois, d'encourager ou de décourager, par l'information ou l'exemple, quelle que préférence sexuelle que ce soit, mais tout simplement de reconnaître que la diversité de genre et d'orientation sexuelle fait partie de la pluralité humaine et que l'intolérance est à proscrire. En agissant ainsi, il s'agit de démystifier les croyances erronées et de combattre les préjugés qui, hélas, contribuent tant à rendre difficile, voire impossible, la vie de très nombreux jeunes, jusqu'au point où certains songent à s'enlever la vie - ou le font effectivement.

Le suicide chez les jeunes homosexuels ou bisexuels est la conséquence directe et prévisible de l'absence de place qu'ils ont dans notre société. Tout, ou presque, concourt à leur passer le même message: on préférerait qu'ils n'existent pas. Certains d'entre eux ne comprennent que trop bien le message...

Source: Dorais, Michel et, Simon Louis Lajeunesse
2001  Mort ou fif, Montréal, Éditions VlB.

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