Pédophilie dans le sportLes liaisons dangereusesMONTRÉAL, 22 mai 2001 - La pédophilie chez les entraîneurs sportifs! La chose n'est pas nouvelle. À tout bout de champ, un nouveau scandale éclate. Chaque fois les médias en parlent. Tout le monde se scandalise, des programmes de sensibilisation – tels que Protégeons nos enfants (1992) et Dis-le (1997) provenant des fédérations provinciale et nationale de hockey ou encore le guide de prévention et d'interprétation Les abus sexuels dans le sport amateur (1994) du gouvernement québécois – sont mis au point puis... ça recommence. On en reparle, on se rescandalise, etc. Il y a un mois, le cas de l'entraîneur de hockey Graham James a refait surface. L'abuseur de Sheldon Kennedy, un ancien joueur de la Ligue nationale de hockey, était engagé en Espagne pour s'occuper de jeunes hockeyeurs. Là-bas, on ne semblait pas se formaliser ou s'inquiéter de son passé; ici on avait la nausée. Des pédophiles, on en trouve dans toutes sortes de milieux. Ce ne sont pas tous des vieux désoeuvrés au chômage ou à la retraite du genre croquemitaine. Ils peuvent aussi être jeunes et bien élevés ou encore hommes «respectables» et bien habillés. Attirants et aimables. D'après les chiffres du service de la police de Montréal, environ 500 plaintes pour pédophilie sont rapportées chaque année, et d'après ceux de la Fondation Marie-Vincent, un organisme voué à la défense des enfants abusés, environ 80 % des cas d'abus sexuels contre les enfants sont le fait de membres de la famille ou de gens proches d'eux. C'est normal pour un enfant de faire confiance à un oncle, à un prêtre, à un chef scout, à un entraîneur. Ils ne demandent pas mieux que l'on s'occupe d'eux. Ils ne se méfient donc pas. Voici le premier article d'une série de sept sur le cas de l'entraîneur d'escrime Jean-Pierre Le Coz. Quatre de ses victimes ont porté plainte pour agressions sexuelles. Il a plaidé coupable, et le juge l'a condamné. Une thérapie utile "Je suis très fier d'être passé à travers toute cette histoire. Je suis délivré d'un immense poids et bien content que ce soit fini. Je ne souhaite à personne de vivre chose pareille: d'abord l'abus, le déni, la révélation puis la plainte à la police, la peur du procès et des qu'en-dira-t-on. C'est du passé maintenant et, curieusement, je n'en veux plus à Jean-Pierre», raconte une des victimes de l'entraîneur d'escrime pédophile Jean-Pierre Le Coz. Appelons cette victime Sébastien afin de préserver son anonymat: «J'aime mieux que l'on se souvienne de moi en tant qu'ancien olympien plutôt qu'ancienne victime d'un pédophile.» Jeune professionnel dans la trentaine, marié avec deux jeunes enfants, Sébastien a replongé dans ses souvenirs d'enfance au moment d'une thérapie. Il souffrait d'un manque de confiance qui revenait à répétition. Au cours d'une des séances, le sujet de la sexualité a été abordé. La thérapeute, soupçonnant un abus sexuel de la part de l'entraîneur, lui a proposé un jeu de situation: «Supposons que tu pars en fin de semaine avec ta femme et que tu demandes à Jean-Pierre de garder ton petit garçon... Laisserais-tu Félix dormir chez lui?» Sentiment de panique. Crise de larmes. Tout d'un coup, Sébastien se rend compte que ce qu'il a vécu, une vingtaine d'années plus tôt, il ne le voulait pas pour son petit Félix. Les jeux anodins ou parfois dangereux, les allusions dans les douches, les attouchements, les revues et les films pornos, les peep shows au cours des voyages à l'étranger. Tout lui remontait à la mémoire. Il n'était absolument pas question que Félix subisse pareilles choses. Du coup, il s'apercevait qu'il avait été victime d'un pédophile et que d'autres enfants devaient subir la même chose pendant qu'il discutait avec sa thérapeute. À partir de là, les événements se sont bousculés. Une bombe n'aurait pas fait plus d'effet. Il communique avec les amis escrimeurs de son enfance et leur lance tout de go: «J'ai été victime d'abus sexuels de la part de Jean-Pierre. Est-ce que tu l'as été, toi aussi?» Presque tous ses amis avaient été abusés. À des degrés divers et plus ou moins longtemps. Certains par-dessus leurs vêtements (leurs plaintes n'ont pas été retenues par la justice) et d'autres de façons beaucoup plus explicites. Ils se sont rendu compte que le maître d'armes avait instauré un système de cloisonnement qui les isolait du monde adulte. «C'était nous contre eux, se rappelle Sébastien. Il nous faisait faire des choses interdites pour nous inciter au silence comme conduire sa voiture ou aller au cinéma porno. Nous n'avions que 12 ou 13 ans! On se disait qu'il faisait notre éducation sexuelle.» «Parfois, c'était carrément fou. Absolument dangereux. En pleine Côte-Sainte-Catherine, dans la neige, il faisait des tête-à-queue avec sa voiture. D'autres fois, c'était face à des murs... On s'arrêtait à cinq centimètres. On avait une peur bleue, mais ça nous excitait. Il fallait donc ne rien dire.» La loi du silence était instaurée. L'abuseur pouvait agir en toute sécurité. Les parents ne voyaient donc rien? Et les autres adultes qui les entouraient? Tous ces hommes et femmes qui s'entraînaient dans la même salle d'armes qu'eux et qui participaient aux mêmes compétitions, que ce soit au pays ou à l'étranger, n'ont donc rien soupçonné? Et les autres entraîneurs des clubs d'escrime rivaux? Et les responsables des fédérations sportives québécoise et canadienne? Il y a eu parfois des soupçons et des questions. Mais, toujours, les réponses de l'abuseur ou même des victimes étouffaient l'affaire. «Il y avait du déni de la part de l'entourage, explique Sébastien. Il y avait pourtant beaucoup d'indices. Beaucoup... Il était toujours avec des enfants, des petits gars. Il nous amenait au McDo, nous faisait des cadeaux. Les gens auraient pu s'en rendre compte.» «Mes parents étaient très proches de moi. Quand ils ont voulu faire mon éducation sexuelle, je leur ai répondu que ce n'était pas nécessaire. Que Jean-Pierre s'en était occupé. Ils n'ont pas aimé ça. Un jour mon père m'a même carrément demandé si Jean-Pierre m'avait déjà touché. J'ai répondu NON.» Sébastien a répondu NON pour protéger le maître, mais aussi parce que c'est très difficile d'avouer ce genre de choses. Et c'était la même chose pour tous ses amis. Avouer qu'on se laisse toucher par un homme est très tabou. Surtout entre gars. Et c'est comme ça que chacun de ces petits garçons, formant un clan très serré, n'a jamais rien dit. Le secret existait même entre eux. Il y avait des cloisons même entre eux. Ils ne savaient pas qu'une fois ou plusieurs fois l'un ou l'autre avait été abusé. Ni quand. Ni où. Ni combien de temps. Le mystère existe toujours, d'ailleurs. Malgré toutes les discussions qu'ils ont eues depuis la «révélation» de Sébastien, malgré la plainte à la police, jamais ils ne se sont avoué explicitement, l'un à l'autre, les détails de ce qu'ils avaient subi. Par pudeur, ils ne veulent pas le savoir: c'est allé de très peu de choses à des actes beaucoup plus poussés. «L'homophobie de la société est sûrement un facteur qui fait que c'est si difficile pour un garçon de parler de l'abus sexuel dont il est victime. La façon dont on l'élève aussi: il ne doit pas pleurer ni se plaindre», rajoute Sébastien. Sébastien ne semble pas trop amoché par ce qu'il a vécu. Il peut en parler plutôt facilement, ce qui n'est pas le cas pour certaines autres victimes qui ont encore maintenant beaucoup de difficulté à bien vivre. Peut-être l'abus était-il moins grand dans son cas. Il veut tourner la page. Tourner la page dans son cas ne veut pas dire oublier et passer à autre chose. Pour lui, tourner la page, c'est plutôt écrire un livre sur le sujet. C'est parler, entre hommes dans des groupes de discussion, de la pédophilie. C'est briser les tabous pour qu'il n'y ait plus de «Jean-Pierre pédophile» et de «petits Sébastien».Le pédophile acculé au murQuand une gang de gars se rend compte qu'elle a été victime d'abus sexuels de la part d'un entraîneur et que la solidarité existe dans le groupe, ça peut faire BOUM! C'est ce qui s'est passé chez ces escrimeurs pour qui le maître d'armes, Jean-Pierre Le Coz, était presque une idole. Pour certains d'entre eux, il faisait même figure de deuxième père. Pour d'autres, il était le grand copain à qui ils racontaient tout. Il avait été reçu dans les familles, invité pour les repas d'anniversaires et parfois... hébergé. Le loup était dans la bergerie, et les parents ne s'en apercevaient pas. «C'était un si bon gars», confirme une de ces mères. Ça a donc fait BOUM! Cela a pris près de vingt ans pour que le pot aux roses éclate. Les retombées n'allaient pas se faire attendre. Il faut dire que les victimes en question, maintenant adultes, étaient plutôt bien outillées pour se défendre. Ces hommes sont tous des professionnels, avec des baccalauréats, maîtrises ou doctorats. Assistés d'un intervenant social et d'un parent (pour bien lui montrer qu'il y a eu des parents floués là-dedans), ils ont donc invité l'entraîneur à une... réunion. Quelle réunion! Ils lui ont lancé au visage toutes leurs récriminations. Coincé, il a essayé de se défendre: «Oui! mais je ne vous ai pas fait de mal. Je vous aimais. Vous avez eu du plaisir. Je vous demande pardon. Je ne le referai plus. J'enseignerai l'escrime et je n'accompagnerai mes athlètes qu'en présence d'au moins un parent. Etc.» Rien n'y fit. État d'urgence! Des jeunes étaient alors sous sa coupe. Il fallait arrêter le massacre. La gang lui a ordonné de quitter immédiatement le club d'escrime et de ne plus y remettre les pieds, d'envoyer au plus tôt des lettres de démission aux fédérations québécoise et nationale d'escrime, de s'éloigner à tout jamais des jeunes escrimeurs, de ne pas chercher à entrer en contact avec les gars de la gang, de suivre une thérapie et de ne plus jamais se mettre en situation de rechute en enseignant quelque sport que ce soit à des jeunes. La gang l'aurait à l'oeil. S'il remplissait toutes les conditions de ce pacte, les victimes ne porteraient pas plainte à la police. «Nous le trouvions assez puni comme ça. Pour lui, sa vie, c'était l'escrime. C'était un excellent maître d'armes, il faut lui donner cela... C'était son gagne-pain. Maintenant il vit de l'aide sociale. Et puis, Jean-Pierre a aussi été abusé dans sa jeunesse. Tout découle de ça. À cette époque, il n'a pu trouver d'aide, et par la suite non plus. Jamais il n'a pu parler du mal qui le rongeait. Malgré tout, ce n'est pas un homme méchant», explique Sébastien, la première victime à avoir réagi. Une fois le loup chassé, les gars de la gang se sont chargés d'annoncer la nouvelle à toutes les possibles victimes actuelles ainsi qu'à leurs parents. Ils ont aussi communiqué avec les anciens athlètes, et ils ont trouvé d'autres victimes. Des victimes, il y en a plein. Certains ne veulent pas le dire, par peur des qu'en-dira-t-on d'un milieu petit-bourgeois ou pour ne pas remuer la vase au fond de leur mémoire, et d'autres ne veulent rien savoir de la démarche de la gang. Tout cela est bien légitime. Même qu'une des «victimes» ne se sent pas du tout concernée: «Je n'ai pas été abusé. C'est plutôt moi qui l'exploitait. Il me payait pour ça. Je pouvais m'acheter mon alcool et ma drogue avec cet argent-là.» Un mal plus fort que tout Jean-Pierre Le Coz est disparu du monde de l'escrime du jour au lendemain. Pour plusieurs, ce fut la commotion: «On s'est fait avoir. On n'a rien vu. On avait parfois des doutes, mais il avait toujours une bonne explication à donner pour expliquer son célibat: “Avec mes problèmes de dos, je vais bientôt être en chaise roulante. Je ne veux pas imposer cela à une femme. Pour moi, ma famille, ce sont les escrimeurs.” On l'a cru ou on a bien voulu le croire en faisant l'autruche.» Si les choses en étaient restées là, il n'y aurait pas eu de plainte à la police. Mais voilà! le pacte a été rompu. Pour gagner sa vie, Le Coz s'est tourné vers sa seconde passion: le golf. Il s'est mis à l'enseigner dans un club de la région de Montréal. Parmi ses élèves, de jeunes garçons. Le pacte avec la gang était donc rompu. Le processus judiciaire s'enclenchait. Arrestation, comparution, plaidoyer de culpabilité, sentence: deux ans moins un jour d'emprisonnement avec sursis et 240 heures de travaux communautaires. Les victimes étaient d'accord avec les avocats de la défense au sujet de la sentence: «Il a plaidé coupable, ce qui nous a évité de subir le procès, commente Sébastien. La prison n'aurait rien fait pour son problème, rien réglé. Il aurait été battu et violé par les autres prisonniers. Il serait sorti de là encore plus croche qu'avant. Il a besoin d'une thérapie, mais j'ai de gros doutes sur sa guérison.» «Depuis qu'il a été abusé lui-même, il a mis le mal qui le ronge dans une bouteille avec un gros bouchon pour essayer de le contenir. Quand le mal prend de l'ampleur, la bouteille se met à sentir mauvais: il ne peut plus se contrôler et abuse de quelqu'un. Il a beau mettre la bouteille dans un sac de plastique pour cacher l'odeur, puis dans une boîte de métal, ça pue toujours. Il a beau essayer de se contrôler, le mal veut toujours sortir de la bouteille... Et il abuse tout le temps de quelqu'un d'autre.» La prison ne pouvait, en effet, probablement rien pour lui. Mais il faut protéger les enfants. Il faut le garder à l'oeil. Il y a lui, mais il y a aussi tous les autres pédophiles qui, comme des prédateurs, rôdent dans les milieux où les enfants se retrouvent. Il faut parler, parler et parler de la pédophilie, avertir les enfants, et informer les parents ainsi que les dirigeants sportifs. Toute la société est concernée par ce fléau. La pédophilie dans le sport est un sujet tabou. Dans ce milieu performant, homophobique et, aussi pas mal souvent, macho, avouer que l'on a été victime d'un pédophile est très difficile. «Sur les quelque 500 plaintes officielles d'abus sexuels sur les enfants que nous recevons chaque année, nous n'en avons peut-être que 1 ou 2% qui s'appliquent au sport. Nous ne tenons même pas de statistiques, mais nous savons qu'il y en a plus que ça. Les victimes se taisent ou, après avoir commencé des démarches, laissent tomber devant la lourdeur des procédures et la peur de la médiatisation. Dommage! car, grâce à la médiatisation, les gens sont plus sensibilisés et la prévention est plus facile», commente le lieutenant-détective Pierre Leduc, de la division des agressions sexuelles de la police de Montréal. Demain, la version d'une mère qui s'est fait dire par ses deux fils qu'ils avaient été abusés. Cela s'est passé autour de la table familiale, il y a deux ans. Elle y pense encore chaque jour. Pour elle aussi, la seule solution au problème est d'en parler, de conscientiser les gens: Culpabilité, colère et encore de la colère.Culpabilité, colère et encore de la colère«Il ne faut pas que l'on ait honte de parler. On n'a pas le droit de se taire. Dès que j'ai l'occasion de dire à des parents de sportifs ce qui s'est passé avec mes garçons, dès que je peux les avertir de se méfier pour les leurs, je le fais, même si j'ai le coeur serré. C'est mon devoir. C'est la seule solution que j'aie trouvée pour contrer la pédophilie», déclare Michèle Lachapelle, mère de deux des victimes du pédophile Jean-Pierre Le Coz. Madame Lachapelle veut parler pour éviter que le drame vécu par sa famille ne se reproduise, mais, paradoxe légitime, sous un faux nom: ses garçons ont pu conserver leur anonymat dans cette histoire et les membres de sa famille sont trop vieux pour apprendre et comprendre ce qui leur est arrivé. Disons seulement que madame Lachapelle est mère de deux escrimeurs, victimes du pédophile, et de deux escrimeuses, victimes par la bande. Ils sont tous adultes maintenant. Michèle Lachapelle et son mari n'avaient rien vu venir. «Un beau jour, mes deux garçons téléphonent et préviennent qu'ils s'en viennent pour nous annoncer quelque chose de difficile à dire. On s'assoit tous autour de la table de la salle à dîner, et Alex lance tout de go: “Jean-Pierre est un pédophile.” Quand j'ai entendu ça, j'ai réagi fortement en donnant un grand coup de poing sur la table. “Comment ça se fait que j'ai jamais rien vu? Qu'est-ce qu'il vous a fait?”» Le loup dans la bergerie «Mon mari et moi, nous étions toujours là. On allait les reconduire à la salle d'armes et on les ramenait à la maison, on allait les encourager en compétition. Je ne sais pas combien de fois Jean-Pierre est venu manger à la maison. Même que parfois, il dormait à la maison. Imaginez! Imaginez! Je n'ai pas mis mon autorité à la bonne place... J'ai été bonasse et je me suis laissée prendre. Il était très manipulateur.» Le loup dans la bergerie. C'est une tactique bien connue, semble-t-il: le pédophile se fait ami avec les parents, gagne leur confiance et peut ensuite agir en toute liberté. «Les garçons ne nous ont pas raconté les détails, continue-t-elle. Alex nous a dit que c'était plutôt insidieux, mais je pense que pour Paul c'était beaucoup plus direct. Il semble que ça se passait surtout lors des voyages. On ne pouvait pas les suivre partout dans le monde! Je préfère ne pas en savoir plus. Ça me ferait trop mal. C'est mieux comme ça pour eux aussi. Si aujourd'hui mes gars sont capables de me regarder dans les yeux, je n'ai pas d'autres choses à leur demander. Je comprends et respecte leur pudeur.» Du plus vieux au plus jeune Alex a été le premier à tomber dans les pattes du maître d'armes. Il se sent donc coupable de n'avoir rien dévoilé aux parents, ce qui aurait permis à Paul, le plus jeune de la famille, de s'en tirer. Les deux soeurs s'en veulent aussi, car elles n'ont rien vu, rien suspecté. Les parents se mordent les poings jusqu'aux coudes... mais auraient-ils pu être plus vigilants? «À un moment donné, nous avons coupé les ponts avec Jean-Pierre, continue-t-elle. Il nous disait que nous élevions mal nos enfants, qu'on les mettait dans la ouate. Que mes filles étaient comme ceci et comme cela. Que nous brimions Alex et Paul. Il aurait voulu tout régenter dans la famille. Son influence était très forte sur les garçons. Pour eux, Jean-Pierre avait toujours raison, et nous, nous étions les méchants. C'est allé tellement loin qu'Alex a même quitté la maison à cause de lui.» Quand la pédagogie dévie «Le pire là-dedans, c'est qu'il était un très bon pédagogue, continue-t-elle. Excellent même! Mais... quand il voulait et avec qui il voulait! Il s'occupait bien de mes garçons. Ah! ça oui! Mais mes filles, il les négligeait, les traitaient de pas bonnes. Je voyais bien les injustices envers elles, mais je ne savais pas pourquoi. D'une certaine manière, elles aussi sont des victimes.» «Quelle tristesse! Il avait une belle instruction. Il enseignait si bien l'escrime. Il l'avait, l'affaire. Il n'était pas fou. Malade! mais pas fou! Quand je regarde les Jeux olympiques, maintenant, je me pose toujours la question: Est-ce qu'ils sont tous pareils, ces entraîneurs qui ont des athlètes qui réussissent?» «Je lui cracherais au visage que c'est un traître» Bien avant que l'affaire n'éclate au grand jour, Paul avait déjà commencé à régler son problème. «Il semble qu'il avait déjà rencontré un psychologue depuis un bon moment et parlé du problème avec sa blonde, explique Michèle. Je ne sais pas exactement quand il y a eu rupture avec Le Coz, mais je me suis rendu compte qu'il ne l'encourageait plus en compétition. Il ne le conseillait plus. Ils ne se serraient même plus la main quand ils se rencontraient. Paul a arrêté de faire de l'escrime tout d'un coup. Il ne voulait plus entendre parler de ce sport-là. Maintenant ça va mieux, il n'irait pas voir une compétition, mais il est capable de parler aux escrimeurs qu'il rencontre par hasard.» Pour Alex, ça a été beaucoup plus difficile. «Il a eu de la misère. Il ne voulait même plus regarder ses garçons, ni leur donner le bain. Heureusement, maintenant ça va mieux. Il est beaucoup plus solide et il a plein de nouveaux projets en tête. C'est bon signe.» La vie de la famille Lachapelle en a pris un coup. Tranquillement le cocon se reforme, mais pas un jour ne passe sans que Michèle ne pense à ce qui s'est produit. La blessure n'est plus aussi vive, mais elle est là, à fleur de peau. «Leur vie a été brisée à un moment donné. Quand on amène nos enfants faire du sport, on s'attend à ce qu'ils subissent des fractures, des foulures, mais pas à ça. Je me sens toujours coupable et je donnerais encore des coups de poing sur la table. J'ai beaucoup de colère en moi. Il nous a attrapés comme des bonasses, il nous a leurrés, manipulés.» «Si je le rencontrais dans la rue, par hasard, je ne le battrais pas. Ce n'est pas mon genre. Mais je lui cracherais au visage que c'est un traître», conclue-t-elle. Demain, sur notre site Internet, le témoignage d'une victime «par la bande». Quand il était petit, cet escrimeur a souffert parce qu'il n'était pas parmi les chouchous de l'entraîneur. Il se sentait rejeté. À l'heure actuelle, il est plutôt heureux d'avoir été un «mal-aimé»: Victime par la bandeVictime par la bande«Est-ce que les pédophiles se rendent compte de ce qu'ils font? Réalisent-ils le pouvoir qu'ils ont sur des êtres humains sans défense? Sur quelle réalité sont-ils donc connectés? Je ne peux plus aborder les gens sans avoir en arrière-pensée que ce sont peut-être des écoeurants», raconte Georges Aubin, 37 ans. Celui qui parle est une victime non agressée, si on peut s'exprimer ainsi. Un laissé-pour-compte qui, à l'époque, n'a pas compris pourquoi, après avoir été dans les faveurs du maître d'armes, il avait d'un coup été délaissé comme un vieux mouchoir de papier. Comme beaucoup de gens, il n'avait rien vu ou rien compris: «Il y avait un film qui passait, et ce n'était pas celui que je voyais», explique-t-il. Comme tout le monde, il est tombé des nues en apprenant que le maître d'armes tant respecté était accusé et condamné pour pédophilie. Il a aussi compris plein de choses. De chouchou à p'tit pou En cinquième année du primaire, Georges Aubin a été séduit par l'escrime et par cet entraîneur si sympathique, si drôle et si bien attentionné. Dès qu'il avait cinq minutes, il sortait de l'école et courait à la salle d'armes de l'autre côté de la rue pour prendre une leçon ou faire un petit combat. «Je pouvais être là trois ou quatre fois par jour, se rappelle-t-il. J'adorais ça. Au moment des Jeux olympiques de 1976, j'avais des billets pour assister tous les jours aux compétitions d'escrime. Je réussissais à me faufiler sur les lieux d'entraînement et à approcher les athlètes. J'allais voir les Russes, pour leur acheter des lames de fleurets. Je me suis finalement fait prendre par les gardes de sécurité, mais comme je n'étais qu'un enfant cela a été sans conséquences. L'escrime était vraiment tout pour moi.» Georges aimait tellement ce sport qu'il a attiré des petits amis à lui à la salle d'armes. Mal ou «bien» lui en prit, car ses amis sont vite devenus les chouchous de l'entraîneur. «Maintenant que je sais ce qui s'est passé, je me trouve béni des dieux. Mais à ce moment-là cela m'a blessé énormément. J'avais toute l'attention de mon entraîneur, puis plus rien.» «J'ai pleinement réalisé l'abandon lors des Jeux du Québec, à Chibougamau. Normalement, il était près de la piste à m'encourager et à me coacher. Cette fois-là, en demi-finale, il n'y était pas. Il encourageait plutôt Pierre-Luc (un nom fictif), un peu plus loin. J'ai perdu mon match et il n'est jamais venu me consoler, me dire que ce n'était pas grave, que j'aurais l'occasion de me reprendre. Pierre-Luc a finalement gagné la médaille d'or et c'est lui qu'il a emmené au cocktail et au party. Les autres de l'équipe et moi, nous sommes restés dans le dortoir à écouter un film.» «J'étais démoli. Il avait été si près de moi, et là il me laissait tomber. Dans ma petite tête de 12 ans, je me disais que c'était parce que je n'étais pas assez bon, que je n'en valais pas la peine. Mon estime de moi en a pris un coup.» Un p'tit pou dangereux Mais pourquoi donc le petit Georges n'a-t-il pas été une des victimes de l'entraîneur? Il était pourtant aussi mignon qu'Alain et que toutes les autres victimes. «Je pense qu'il a eu peur de moi. J'étais pas mal turbulent et je faisais toujours des farces. Parfois, devant des adultes, je parlais des albums de photos de gars tout nus qu'il nous montrait dans son appartement. Il a dû réaliser que j'étais un danger pour lui.» «Progressivement, il s'est de moins en moins occupé de moi: il ne me donnait plus de leçons individuelles, il ne m'emmenait plus en voyage. Je n'avais plus les outils pour me développer.» «Il ne m'a donc jamais touché, mais il y avait toujours des allusions aux zizis quand on prenait nos douches tout le monde ensemble. Il a même amené l'un de nous au cinéma L'Amour! Ça, c'est un mystère pour moi: comment a-t-il fait pour faire entrer un gars de 12 ans dans un cinéma comme ça? C'était tout un manipulateur!» Un talent étouffé et une estime de soi bafouée Georges a arrêté l'escrime peu de temps après ces fameux Jeux du Québec. «Je n'aurais peut-être pas été un champion olympique, mais j'aurais pu être un très bon escrimeur. C'est comme si mon talent avait été étouffé.» «Par la suite, quand j'entreprenais quelque chose, dans un autre domaine, j'arrêtais toujours abruptement dès que je pouvais avoir un certain succès. Je ne me permettais pas de pousser plus loin, de peur d'être déçu. Il y a sûrement plusieurs facteurs pour expliquer ce blocage, mais cette histoire avec l'entraîneur est sûrement une grosse pierre dans la muraille.» Georges a travaillé son estime de soi et s'est trouvé une nouvelle passion: la photographie. Il l'a déjà enseignée dans une école secondaire et maintenant il explique la nouvelle technologie des appareils numériques aux photographes professionnels, aux agents de police et aux espions. Il adore ce qu'il fait, mais... «Je suis un bon technicien. Je réussis de belles images, mais il ne me viendrait jamais à l'idée que cela puisse être de l'art. J'ai plein de tableaux d'amis bien encadrés chez moi, par contre, mes photographies sont épinglées au mur, toutes racornies par l'humidité. Sans doute un relent de mon manque d'estime de moi.» «J'arriverai peut-être un jour à être assez fier de moi pour exposer mes photos et les vendre. Par contre, je ne suis pas certain de pouvoir un jour faire confiance aux gens qui s'occupent des jeunes. C'est dommage de vivre dans un monde où on se demande ce que les gens ont derrière la tête.» Demain, le point de vue de la Fédération québécoise d'escrime: Comme des autruchesComme des autruchesLe cas du maître d'armes pédophile est particulier, car les victimes, une fois adultes, se sont chargées de son cas. Ils l'ont confronté et chassé du club d'escrime Les Mousquetaires. Ils ont lavé et pansé leurs plaies entre eux avec l'aide de spécialistes. La Fédération d'escrime du Québec a eu vent de cette histoire bien tard. Ses dirigeants ont su, un beau jour, que Jean-Pierre Le Coz était parti du club d'escrime pour... raisons de santé. «C'était le mutisme complet. Les escrimeurs du club ne voulaient rien dire», se rappelle Stéphane Bolle, directeur technique de la Fédération d'escrime du Québec. «Et puis des mois plus tard, l'Association canadienne d'escrime a eu des échos que cela pouvait être un cas de pédophilie. On a donc mis sur pied un comité avec des représentants du provincial, du national, du club d'escrime Les Mousquetaires et un avocat-conseil. Mais on ne pouvait rien faire tant que les victimes ne portaient pas plainte elles-mêmes, car elles avaient plus de 18 ans maintenant. Elles avaient fait le pacte avec Le Coz de ne pas le dénoncer à la police tant qu'il se tiendrait loin des jeunes. Nous avons respecté leur démarche. Ça a traîné longtemps!» Environ un an plus tard, le hasard a voulu que le pédophile soit pris en pleine rupture de pacte. «Nous avons appris par la bande qu'il donnait des cours de golf à des jeunes. Ça a été le déclencheur. Les victimes ont alors porté plainte à la police, et le processus s'est enclenché. Il a été condamné.» Des indices repoussés Y avait-il des indices qui auraient pu laisser penser que cet entraîneur était pédophile? «Au cours des dix ans où je l'ai côtoyé, j'ai toujours eu un drôle de feeling avec Jean-Pierre. À cause des farces qu'il faisait, des histoires qu'il racontait, je croyais qu'il était homosexuel. Jamais je n'aurais pensé qu'il était pédophile», commente Bolle. Depuis, les dirigeants de la fédération ont fait une campagne de sensibilisation auprès des entraîneurs, des présidents de club et des jeunes escrimeurs. Ils ont fait parvenir des dépliants dans les clubs sur les abus et le harcèlement dans le sport que les responsables devaient distribuer aux athlètes. Mais, cette information a-t-elle vraiment été diffusée? Et est-ce bien sage de la faire distribuer par des entraîneurs... qui pourraient bien être des pédophiles et par le fait même être en conflit d'intérêts? «Je reçois des documents des fédérations nationale et provinciale pour m'expliquer ce que je dois faire ou pas en présence de mes athlètes. J'ai des dépliants pour les jeunes, mais ces documents devraient leur être envoyés à la maison», explique Bernard Boucher, entraîneur au Centre national d'entraînement. «Il y a une certaine sensibilisation qui se fait, mais ce n'est pas assez, continue-t-il. Les fédérations sportives doivent prendre cela plus au sérieux. Il y a un aveuglement général parce que cette histoire avec Jean-Pierre Le Coz aurait pu sortir plus tôt. Il y avait des indices, mais ils étaient repoussés de côté. C'était l'entraîneur national et les gens n'osaient pas s'attaquer à lui ou croire qu'il pouvait faire des choses pas correctes. Il y avait plein de bons jeunes escrimeurs qui partaient en compétition avec lui pendant deux ou trois semaines et qui abandonnaient l'escrime à leur retour. On aurait pu se poser des questions et chercher à savoir pourquoi.» D'anodins à inacceptables Jean-Marie Banos, ancien olympien et présentement entraîneur au collège Jean-de-Brébeuf, reçoit aussi la documentation, mais il ne la diffuse pas: «Je l'avoue franchement, je ne la donne pas à mes athlètes. Ce n'est pas aux entraîneurs de faire cela, c'est à des intervenants spécialisés. Je suis trop occupé à entraîner mes jeunes, à trouver de l'argent pour les déplacements de compétition et à gérer le club. Je suis tout seul pour mener ma barque et je manque de temps. Les fédérations devraient faire plus de prévention, mais pas avec des brochures que les jeunes jetteront à la poubelle dès le premier regard. Il faut que ce soit interactif.» «D'un autre côté, il faut aussi faire attention à notre façon d'agir. Depuis que cette histoire a éclaté, l'association nationale nous défend, lors des déplacements à l'étranger, de partager la chambre avec les athlètes. On le faisait pour économiser, maintenant il n'en est plus question. Et c'est bien comme cela!» «Je suis même devenu paranoïaque. Je sens le besoin de me protéger, moi! Je n'ose plus leur toucher le bras pour bien les placer et leur faire sentir le mouvement. Je ne leur donne plus de lift à moins qu'ils ne soient deux ou trois dans la voiture. Mon bureau est vitré et sans rideau, et, quand j'y reçois un athlète, je ne ferme pas la porte», conclue-t-il. Cette histoire a fait prendre conscience à tous qu'il y a des limites à respecter, mais que les contours de ces limites sont parfois flous. Des gestes anodins peuvent parfois être perçus comme répréhensibles alors que des situations apparemment candides peuvent devenir totalement inacceptables. Site intéressant à consulter: Le regroupement contre le harcèlement et les abus dans le sport www.harassmentinsport.com (anglais)La natation, une belle talleLes pédophiles recherchent des endroits ou des organismes où les enfants se regroupent. Et les équipes sportives sont de bien belles talles: toutes ces petites filles et petits garçons... Toutes ces manipulations pour guider le geste... Tous ces massages pour délier un muscle trop tendu... Toutes ces douches à prendre, après l'effort... Yvon St-Louis, directeur de la Fédération de natation du Québec, a eu à faire face à un cas d'entraîneur pédophile en 1995. Cet entraîneur de la piscine olympique, à Montréal, aimait bien les petites filles. Il faisait de soi-disant massages et attrapait au passage, sous les t-shirts, les seins des nageuses. Il faisait ça, sans vraiment se cacher, devant les autres nageurs et nageuses, comme si c'était normal. Un jour, une d'entre elles en a eu assez. Elle avait 18 ans et subissait les attouchements de cet homme depuis qu'elle avait une douzaine d'années. Elle en a parlé à l'une des responsables du club, car elle se rendait compte que d'autres enfants subissaient la même chose. Les jeunes filles qui refusaient ses massages étaient vite négligées, laissées seules à elles-mêmes, sans conseils et finalement écartées de l'équipe. Le club de natation a congédié le type, mais n'a porté aucune accusation. «Quand j'ai su ça, je suis allé à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) pour discuter du cas, se rappelle Yvon St-Louis. Comme la jeune fille et ses parents ne portaient pas plainte à la police, il n'y avait pas de possibilité de poursuivre l'affaire. De plus, on m'a fait comprendre que l'entraîneur n'aurait probablement pas droit à un procès juste et équitable, car l'événement avait déjà été fortement médiatisé – malgré l'absence de plainte. Il n'y a donc pas eu de suite. Mais chaque année, je surveille la liste des entraîneurs de Natation Canada, au cas où il essaierait de revenir comme entraîneur.» Pédophile reconnu au hockey, il s'essaie à la natation Quelque temps plus tard, un autre cas problème explose, en Abitibi. Cette fois-ci, c'est un officiel, et lui, ce sont les garçons qu'il aime. «Il arrivait du hockey, continue Yvon St-Louis. Il avait été accusé à Sherbrooke et avait fait de la prison. À sa sortie, il a déménagé en Abitibi et s'est impliqué en natation. Une mère de nageur a commencé à s'inquiéter quand il a demandé à son fils de venir couper son gazon et qu'il l'invitait à dormir chez lui alors que la maison familiale n'était qu'à deux coins de rue.» «Quelqu'un qui travaillait dans le milieu du hockey, là-bas, l'a reconnu. Les soupçons de la mère étaient donc confirmés, et il a été éloigné des jeunes. Il a menacé de poursuivre ces gens, car, selon lui, il avait payé sa dette à la société. Je lui ai vite fait comprendre de laisser tomber les jeunes et de faire du bénévolat chez les personnes âgées, s'il voulait rendre service. Je n'en ai plus jamais entendu parler.» «Et puis, il y a eu encore un autre bonhomme, un chronométreur. Il passait la main sur les fesses des filles en maillot. On l'a chassé et on ne l'a jamais revu. C'est inquiétant! Nous sommes dans un milieu où les athlètes sont en maillot et où il y a beaucoup de monde à gérer.» Depuis l'épisode de l'entraîneur, des mesures ont été prises à la Fédération de natation du Québec. «À chaque début de saison, nous envoyons à tous les clubs deux brochures du gouvernement provincial expliquant le phénomène des abus et des abuseurs, Les abus sexuels dans le sport amateur, Guide de prévention et d'intervention. Une pour l'entraîneur et une autre pour le président, et ils doivent en parler aux nageurs. Je ne dis pas que ça se fait partout, mais on demande que dans chaque club quelqu'un soit responsable de recueillir les plaintes d'abus ou les soupçons. Nous sensibilisons notre monde et leur disons d'ouvrir l'oeil. Nous ne pouvons pas tout voir, mais il faut être vigilant et ne rien accepter.» Un problème de société La pédophilie est un problème de société, et le sport n'y échappe pas. «Les gens du sport devraient se réveiller parce que leur milieu n'est pas différent des autres facettes de la vie», commente Pierre Beauchamp, psychologue du sport. «Quand un entraîneur traverse la ligne, il y a des conséquences très graves pour les jeunes. Il ne faut pas laisser aller les choses. Il devrait y avoir, dans un contrat signé, des règlements pour régir les comportements des entraîneurs avec les athlètes ainsi qu'une description de leurs tâches. Les fédérations ont une très grande responsabilité dans la sélection et la supervision de leurs entraîneurs. Elles ne doivent rien laisser passer.» Non seulement elles ne devraient rien laisser passer, mais elles devraient aussi assurer un suivi quand elles mettent à jour un cas de pédophilie. Policiers, psychologues, psychiatres, tous s'entendent pour dire que les pédophiles ne guérissent pas. Une fois sortis de prison, la plupart d'entre eux récidivent. Ils changent de province ou même de pays pour se... refaire une vie ailleurs. Yvon St-Louis surveille les listes d'entraîneurs de Natation Canada et les dirigeants de l'escrime ont publicisé partout dans le monde ce qui s'est passé avec leur maître d'armes pour qu'il ne recommence pas ailleurs. Mais que peuvent-ils faire si l'entraîneur change de sport? Pas grand-chose! Sauf qu'au moment du recrutement d'entraîneurs ou de bénévoles, les organismes peuvent faire appel aux services de police de leur municipalité et demander qu'une enquête sur le passé judiciaire des postulants soit effectuée. «À Montréal, nous recevons en moyenne 50 demandes d'enquête par mois d'organismes sportifs et communautaires, de garderies ou de parcs. Chaque formulaire de demande doit être signé par la personne concernée afin d'autoriser l'organisme à faire enquête auprès des corps policiers du pays. S'il ne veut pas signer, c'est déjà un bon indice que l'on devrait probablement engager quelqu'un d'autre.» «Malheureusement, s'il n'y a eu que signalement et non pas plainte officielle, s'il y a eu arrêt de l'enquête parce que la victime en avait assez des procédures et s'il n'y a pas eu de jugement, nous n'aurons rien de répertorié sur cet individu. Ce qui est bien dommage parce l'individu l'a bel et bien posé le geste sexuel. Si la cour ne l'a pas jugé, il est présumé innocent, jusqu'à preuve du contraire», souligne le lieutenant-détective Pierre Leduc, de la division des agressions sexuelles de la police de Montréal. Demain, le psychologue Pierre Beauchamp parle des limites à ne pas dépasser, des droits des enfants et des responsabilités des adultes qui les entourent: L'enfant n'est jamais coupableL'enfant n'est jamais coupableEscrime, natation, hockey. On pourrait aussi parler de patinage artistique, de gymnastique, de baseball, de soccer... La liste est longue. «Certains cas de pédophilie peuvent remonter jusqu'à il y a 20 ans. On le savait, mais on n'en parlait pas. Ça restait dans le cabinet du psychologue. Il y a eu des cas connus au hockey comme celui de Sheldon Kennedy. Il y en a eu plein d'autres dans la Ligue junior majeur de l'Ouest et dans celle du Québec», se rappelle Pierre Beauchamp, psychologue sportif. Pierre Beauchamp entraîne des athlètes d'élite sur le plan mental et psychologique. Il travaille avec eux la confiance en soi et leur enseigne la visualisation. Il lui est déjà arrivé de recevoir en consultation des jeunes filles qui avaient des problèmes relationnels avec leur entraîneur. Mais quand lui arrive un cas de pédophilie, il préfère le diriger vers un collègue clinicien spécialisé dans ce domaine. «Aucune discipline n'est à l'abri, que ce soit dans les sports individuels ou d'équipes, explique-t-il. Mais que ce soient des jeunes filles ou des jeunes garçons qui sont abusés, c'est très néfaste. Il n'y a pas de place pour des relations intimes dans le sport. Cela met trop de pression sur les jeunes en question et aussi sur les autres qui se sentent rejetés. Cela cause beaucoup de problèmes dans l'équipe, et la performance en est affectée. Ils n'ont absolument pas besoin de ce genre de relation. Et c'est sans compter les séquelles que cela laisse du point de vue de l'estime de soi, de l'identité et de la confiance en soi. Certains peuvent avoir de gros problèmes dans leur vie en général et pendant très longtemps.» Son avis est partagé par Marie-Josée Leroux, directrice de la Fondation Marie-Vincent, un organisme voué à la défense des enfants abusés (www.marie-vincent.org): «L'abus sexuel peut être mortifère pour le développement d'un enfant. Ça peut mener à la dépression, à la toxicomanie et au suicide. L'enfant n'est pas prêt à ça. C'est trop intense pour lui. La relation d'amour mêlée à l'autorité, c'est trop complexe pour lui. Dans le cas d'un garçon abusé, c'est toute son identité sexuelle qui sera mise en cause.» Les limites à ne pas dépasser En sport, les touchers sont nécessaires: il y a toujours une réception à faire en gymnastique, un dos ou des jambes à placer en plongeon, une main à guider en escrime. «Les jeunes athlètes devraient être sensibilisés au phénomène de la pédophilie, souligne Beauchamp. Il faudrait qu'ils connaissent les limites de leurs droits en tant qu'athlètes et de ceux de leurs entraîneurs, qu'ils sachent jusqu'à quel point ils peuvent être touchés et quelle est la ligne à ne pas dépasser. On leur en parle à l'école, mais pas en sport.» Souvent, les gestes d'abus se font en dehors de l'entraînement ou lors des voyages de compétitions. «Un parent devrait demander à un jeune ce qu'il a fait pendant ses trois heures d'absence alors que sa leçon ne devait durer que 45 minutes, continue-t-il. Il devrait s'assurer de savoir où et avec qui dormira l'enfant lors d'un déplacement? S'informer s'il y aura un ou plusieurs entraîneurs présents? Il faut donc sensibiliser les parents, mais aussi les administrateurs des fédérations pour qu'ils surveillent ce qui se passe dans leurs salles et au cours de leurs voyages.» Les adultes, qu'ils soient parents, dirigeants ou autres, doivent tous être sensibilisés au problème, présents, à l'affût, et ne pas accorder aveuglément toute leur confiance à l'entraîneur. Mais ils doivent aussi se méfier de cette culture sportive qui fait qu'une famille se forme au sein du club sportif, en dehors des parents. Une famille qui garde ses secrets et qui devient trop intime. Une famille où il se passe des choses qui ne devraient pas arriver. «Le jeune n'est pas assez mature pour savoir ce qui est correct ou non. C'est là que l'éducation donnée par les parents est importante», rajoute Pierre Beauchamp. «Il y a des entraîneurs qui sont réticents à ce que les athlètes consultent des psychologues: c'est parce qu'ils ont peur que ce qui se passe dans leur gymnase soit révélé. C'est aux fédérations à réagir et certaines d'entre elles travaillent bien. Elles offrent des consultations avec des psychologues, nutritionnistes et physiothérapeutes. C'est la bonne façon de faire parce que l'athlète est entouré de plusieurs personnes. Il ne peut pas y avoir d'abus dans ces circonstances. C'est d'ailleurs ainsi que les meilleures équipes sportives fonctionnent. En Europe, cela fait longtemps qu'ils ont compris ça. Et en prime cela leur rapporte plein de médailles.» C'est bien beau tout ça, mais entourer les athlètes d'un groupe de professionnels demande beaucoup d'argent. La plupart des fédérations provinciales et même nationales n'ont pas les moyens de se payer de tels services, encore moins tous les petits clubs de sports éparpillés à l'échelle du pays. L'Association des entraîneurs, les fédérations, les parents, tous devraient être sur la même ligne de front. Avant, on ne voulait pas affronter le problème, mais maintenant il faut comprendre le défi pour le bien-être de nos enfants. Selon un sondage Léger marketing, réalisé pour la Fondation Marie-Vincent, 91 % des Québécois dénonceraient à la police les cas d'abus sexuels ou physiques infligés aux enfants. L'an passé, on parlait de 62 % de la population. «C'est une belle surprise, commente Marie-Josée Leroux. Il faut dire que, cette année, les gens ont été choqués par le procès du boxeur Hilton et par les morts de jeunes bébés affamés ou trop secoués. Quand un enfant est en danger ou abusé sexuellement, il faut porter plainte. C'est inscrit dans la loi au Québec (Loi de la protection de la jeunesse: www.cdpdj.qc.ca). Mais la plupart du temps, les peines sont malheureusement trop dérisoires par rapport au mal qui a été fait et donc pas assez dissuasives. De grosses peines pourraient être un bon moyen de prévention, parce que les prédateurs y penseraient à deux fois.» «Mais le meilleur moyen de prévention reste la sensibilisation des enfants (Jeunesse j'écoute: jeunesse.sympatico.ca). Il faut leur faire comprendre qu'ils doivent parler. Ils le sentent quand un toucher n'a pas sa place. Ils ont de l'intuition. Il faut qu'ils puissent trouver un adulte en qui ils ont confiance, à qui ils peuvent se confier. Un enfant n'est jamais coupable. Jamais! Il faut que tout le monde comprenne cela, surtout les enfants.» Autres sites intéressants: Regroupement contre le harcèlement et les abus dans le sport: www.harassmentinsport.com (anglais) Source : www.radio-canada.ca/sportsamateurs/sportamateur/nouvelles/200105/17/002-Liaisons1.asp
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