Pédophilie
Faire peur au loup, c'est possible!

Les cas de pédophilie sont légion dans les médias. Comment ne pas sombrer dans la paranoïa et douter de nos voisins et amis parce qu’ils ont osé sourire à nos enfants? Femme plus a consulté pour vous victimes et spécialistes. Parce que mieux comprendre, c’est mieux combattre.

Par Christine Simonnet-BarbergerParution
Septembre 2005

Appelons-la Maria. Elle avait 13 ans lorsque le loup est brusquement sorti du conte. Lors d’une banale sortie au cinéma, l’un de ses cousins, âgé de 19 ans, lui tripote les seins à plusieurs reprises, sans ménagement. Elle se défend, lui demande d’arrêter et se fait répondre: «Pourquoi? Tu n’aimes pas ça?»

Le soir, elle n’arrive pas à dormir: le cousin dort dans la chambre à côté. À deux heures du matin, le plancher grince, la porte s’ouvre doucement. Maria crie: «Qu’est-ce que tu veux?» Le cousin bat en retraite. Elle court se réfugier dans le lit de sa mère, sans raconter quoi que ce soit.

Par la suite, la jeune fille ne cesse de faire des cauchemars. Dès qu’on la frôle, elle sursaute. Son père la serre dans ses bras et son souffle dans le cou lui rappelle son cousin haletant au cinéma. Elle devient agressive, pleure souvent, s’isole. Bref, elle change à tel point que sa mère ne la reconnaît plus. «Je me doutais qu’il s’était passé quelque chose. Au début, j’ai pensé à un problème à l’école, avec des amis. Mais ça durait depuis beaucoup trop longtemps.»

Un matin, elle pose la même question à sa fille, pour la centième fois: «Mais qu’est-ce que tu as?» Cette fois, Maria craque. Elle raconte enfin comment elle a été agressée par son cousin. «Je suis tombée des nues, dit sa mère. Il faisait partie de la famille la plus proche!»

De qui se méfier?

«Le pédophile inconnu qui guette au coin de la rue, c’est la hantise habituelle des parents», relève Michèle Chappaz, coordonnatrice au Centre prévention des agressions de Montréal. Dans la réalité, on sait que les agresseurs sexuels sont, 8 fois sur 10, des personnes que les victimes connaissaient. «On est bien loin du prédateur sexuel sorti de nulle part, poursuit-elle, une image trop souvent répandue et que les enfants ne comprennent pas, ce qui les rend vulnérables. Car un inconnu à qui l’enfant a parlé une fois n’est plus un inconnu... »

Devrait-on se méfier de tout le monde? Certainement pas, répond Gilles Julien, pédiatre et fondateur de la maison Assistance d’enfants en difficultés. Sinon, on risque de tomber dans l’excès inverse: les adultes n’oseront plus regarder les enfants et ceux-ci, à la recherche d’attention, tomberont dans les bras des agresseurs. Il faut seulement veiller à ne pas mettre nos enfants entre les mains de n’importe qui, famille ou pas, préconise Gilles Julien. Ainsi les parents ne devraient jamais hésiter à demander des références et même à faire des vérifications plus poussées s’ils en éprouvent le besoin. Actuellement, un paticulier peut consulter le casier judiciaire d’une personne au plumitif des tribunaux provinciaux. Depuis 1994, les organismes d’aide à l’enfance ont la possibilité de contrôler les antécédents criminels de leurs employés par l’entremise des corps policiers locaux. Mais les autres? Comment reconnaître ceux qui ne sont fichés nulle part? «Il n’y a pas de recette magique, dit Michèle Chappaz. Le mieux est encore d’apprendre à l’enfant à garder ses distances. Après tout, la confiance, ça doit se mériter!»

La sexologue Jocelyne Robert suggère de rédiger avec l’enfant la liste des personnes fiables de son entourage, histoire d’éclaircir les notions d’inconnus, de familiers et de proches tout lui désignant des personnes de confiance vers qui se tourner en cas de problème. Elle ajoute quelques petits trucs qui calment l’inquiétude des parents tout en assurant aux enfants un minimum de liberté. Par exemple, n’empêchez pas vos enfants de rendre service mais recommandez-leur de le faire toujours dans un lieu public. Acceptez aussi qu’ils reviennent seuls de l’école, à condition qu’ils soient toujours accompagnés d’un ou deux camarades. Enfin, encouragez les plus grands à s’entraider et à prendre soin des plus petits. Vigilance ne doit surtout pas vouloir dire paranoïa.

Des chiffres éloquents

Selon les statistiques officielles du Québec, 5183 personnes (hommes, femmes et enfants) ont été victimes d’infractions sexuelles en 2002. Parmi elles, deux sur trois (68 %) étaient mineures. Des jeunes de 6 à 11 ans le plus souvent, et quatre fois plus de filles que de garçons. Dans les signalements retenus par la DPJ, on constate que tous les milieux sociaux sont touchés à part presque égales: 62 % des familles de victimes ont un revenu supérieur à 25 000 $. Entre 1997 et 2001, il y a eu une augmentation de 15 % de ce type de délit, mais on sait aussi de 75 à 90 % des cas ne sont pas signalés.

Doit-on pour autant paniquer? «Pas forcément. Il y a probablement moins d’abus sexuels sur les enfants qu’avant», assure Hubert Van Gijseghem, professeur titulaire à l’école de psychologie de l’Université de Montréal et expert judiciaire. Il avoue avoir été effaré lorsque les premières études prospectives des années 70 ont révélé les chiffres sur les abus sexuels faits aux enfants. «Ce n’était pas 10 % des femmes adultes qui disaient avoir subi au moins une agression sexuelle dans leur enfance mais 25 %, soit une femme sur 4, et 12 % des hommes!»

La société change: elle s’est dotée de lois obligeant les personnes à signaler tout abus si elles ont un sérieux doute. Elle prend enfin en considération les témoignages de victimes mineures et tolère de moins en moins les agressions sur les enfants. Mais même si le phénomène est dénoncé plus souvent qu’avant, il est toujours bien présent. N’importe quel enfant peut en être victime. C’est pourquoi la sexologue Jocelyne Robert estime essentiel de prévenir les enfants. Les ogres et les loups ne se trouvent pas seulement dans les contes.

L’éducation sexuelle avant tout

De plus, le loup peut se déguiser en agneau. Par la douceur, l’agresseur conduit graduellement sa victime à lui faire confiance et à l’aimer. Puis il lui impose le silence en le récompensant, parfois en lui procurant du plaisir et le plus souvent en exerçant un chantage. Souvent, l’enfant développe une culpabilité honteuse qui le réduit au silence.

Marie-Chantal Deetjens se souvient très bien de ses 15 ans. «J’étais une enfant dans un corps de femme», résume-t-elle. Au cours d’un voyage en Haïti pour le compte d’un organisme humanitaire, elle loge, seule, chez un séminariste. Un soir, elle rentre du dispensaire où elle travaille et il la viole. Marie-Chantal n’a rien dit, de peur de se faire dire qu’elle avait couru après, qu’elle n’avait pas à s’habiller ainsi. Aujourd’hui, elle sait bien que cette culpabilité, elle l’a portée injustement sur ses épaules pendant des années. «À 15 ans, on manque de maturité. Je n’étais pas consciente des signaux que j’envoyais aux adultes.»

Selon les spécialistes, faire de la sexualité un sujet tabou ne peut que rendre l’enfant plus vulnérable. «Il ne saura pas comment réagir à une agression et pourra choisir le silence plutôt que de faire de la peine à un parent déjà anxieux», dit Diana Yaros, du Mouvement contre le viol et l’inceste. «L’enfant doit donc être renseigné avec franchise sur la nature de la sexualité, sur l’anatomie comparée des sexes, sur la fabrication des bébés, mais aussi sur les notions de plaisir et de désir qui s’y rattachent», recommande Jocelyne Robert. Un enfant informé du vocabulaire sexuel saura ainsi décrire la sollicitation dont il a fait l’objet et pourra distinguer une affection saine d’un comportement déviant.

Cependant, les enfants, surtout les filles, sont sensibles à l’attention des plus grands. C’est aux parents de tracer la ligne qui sépare le geste affectueux du contact trop intime. «Force est de constater que l’hypersexualisation des petites filles, tolérée, voire encouragée par la société, n’aide pas la cause, remarque le pédiatre Gilles Julien. Les parents doivent mettre des limites, réserver certaines façons de s’habiller ou de se maquiller pour des occasions spéciales.» L’omniprésence de matériel pornographique dans les maisons est également un facteur de risque, ajoute Hubert Van Gijseghem, surtout si elle est facilement accessible à des adolescents qui «passent à l’action» plus tôt qu’avant et de manière plus désordonnée.

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Leur apprendre à dire non

«L’idée n’est pas de donner de la sexualité une image rebutante ou effrayante», souligne Catherine Audrain, sociologue et directrice de la Traversée, centre d’aide aux victimes d’agressions sexuelles de la Rive-Sud de Montréal. «L’objectif est de rendre les enfants conscients de leurs droits. Il faut qu’ils soient capables de dire NON! lorsque quelque chose les met mal à l’aise.» Un petit truc: acceptez que votre bambin s’affirme en disant non dans des circonstances normales de la vie quotidienne — les bisous obligés à Matante Ginette, par exemple. Faites aussi comprendre à tous, grands et petits, que lorsqu’on crie «Arrête!» pendant une bataille de chatouilles, cela signifie vraiment l’arrêt des hostilités.

«Il n’y a pas de recette miracle pour se préserver des agressions mais ce qu’on sait, insiste Michèle Chappaz, c’est qu’un enfant qui a confiance en lui ne se laissera pas faire. Il va crier. Or ce n’est pas ce que veut un agresseur. Lui, il veut le silence».

Parlez à votre enfant, il vous parlera

Maria est restée un an et demi silencieuse, convaincue d’être la coupable. «Je me disais que c’était de ma faute si mon cousin n’avait pas su retenir ses instincts. Je me dégoûtais et puis, je ne voulais pas perturber ma mère, créer des problèmes de famille.» Plutôt que de parler, elle envoyait des signaux de détresse. Angoisse, anxiété, mauvais résultats scolaires, agressivité, isolement, comportements sexuels prématurés, insomnie, automutilation: les messages envoyés par les enfants abusés sont multiples, et pas toujours évidents. C’est pourquoi il ne faut pas hésiter à poser des questions doucement, sans trop d’insistance. Bien communiquer avec ses enfants, c’est la base. Car si les enfants ne réagissent pas tous de la même façon, il ne fait pas de doute pour les spécialistes que l’agression sexuelle constitue pour la plupart une expérience traumatisante qui met en péril leur développement psychique. Après son agression en 1991, Marie-Chantal a enfoui l’événement au fond de sa mémoire. Onze ans plus tard, elle se fait de nouveau violer et là, tout resurgit. Elle fait six tentatives de suicide et un an et demi de thérapie. Depuis, elle a écrit un livre dans lequel elle raconte comme elle s’en est sortie — une façon de se rendre justice parce qu’elle n’a pas encore eu la force de poursuivre son violeur.

Quant à Maria, elle est suivie depuis quatre mois par un psychologue. Si le temps de la culpabilité est passé, c’est maintenant celui de la colère. Contre l’agresseur, contre tous ceux qui savent et qui se ferment les yeux.

Certains spécialistes affirment que la seule chose qui marche avec les pédophiles, c’est la peur d’être découvert, dénoncé et condamné. Le temps est peut-être venu de faire fuir le loup!

Qu’est-ce qu’une agression sexuelle?

Définition de la DPJ: «C’est un geste posé par une personne donnant ou recherchant une stimulation sexuelle inappropriée quant à l’âge et au niveau de développement de l’enfant ou de l’adolescent(e), portant atteinte à son intégrité corporelle ou psychique, alors que l’abuseur a un lien de consanguinité avec la victime ou qu’il est en position de responsabilité, d’autorité ou de domination avec elle».
Pour Jocelyne Robert, il s’agit d’:«une kyrielle de visages grimaçants allant de l’exhibitionnisme aux attouchements génitaux [...] jusqu’au viol brutal ou à la conduite incestueuse prolongée».

Pour Maria: «une question de pouvoir. Il l’a fait parce que ça le tentait et qu’il savait que je ne dirais rien».

Enfin, selon Marie-Chantal: «un traumatisme, un geste de torture, tellement envahissant qu’on manque de confiance, qu’on doute de soi, de son propre jugement».

Qui agresse?

Selon les statistiques 2002 du ministère de la Sécurité publique, huit agresseurs présumés sur dix étaient des hommes adultes; viennent ensuite les garçons de 12 à 17 ans, puis les femmes adultes et les jeunes filles en très faible proportion. Dans 40 % des cas, les agresseurs étaient des connaissances, dans 20 % et dans 18 % des cas, il s’agissait respectivement de membres de la famille immédiate ou éloignée, et de l’un des parents. Selon Hubert Van Gijseghem, psychologue, professeur titulaire à l’école de psychologie de l’Université de Montréal et expert judiciaire, une fille est plus susceptible de se faire agresser dans sa famille et un garçon par une personne de l’extérieur. Cependant, pas de panique, conseille la sexologue Jocelyne Robert: seule une minorité d’hommes profite sexuellement des enfants. Elle précise aussi que d’après les études, les pères qui ont materné et soigné leur poupon l’agressent très rarement.

Vaincre la peur d’en parler

La réticence des parents à l’égard de la prévention est bien connue du milieu des intervenants. «Il va avoir peur de tous les adultes!», «C’est montrer la sexualité sous un mauvais jour», «Ils sont trop jeunes pour en parler», «Cela va leur donner des idées...». Ces arguments, Michèle Chappaz, du Centre prévention des agressions de Montréal qui développe le programme Espace dans les écoles primaires, et Catherine Audrain, de l’organisme La Traversée, les entendent quotidiennement. «Cette attitude est légitime, reconnaît Catherine Audrain. Faire de la prévention demande beaucoup de doigté et de prudence. Aujourd’hui, on a tendance à vouloir tout dire aux enfants. Mais il faut respecter leur rythme, les laisser se forger leurs propres idées.»
La majorité des programmes de prévention abordent la question des délits sexuels dans le cadre plus général de la sécurité personnelle, en évitant de faire directement référence à la sexualité. «Notre objectif est de construire un enfant autonome en diminuant ses trois facteurs de vulnérabilité: le manque d’information, l’isolement et la dépendance», explique Michèle Chappaz. Ainsi, à travers des ateliers ou des jeux de rôles, l’enfant va mieux connaître les différentes formes de violence (intimidation, taxage, etc), acquérir le sens de ses droits et son estime de soi et finalement adopter un comportement d’affirmation (savoir dire non, avertir une personne de confiance).

D’après les évaluations des différents programmes de prévention, une minorité de parents a souligné que leurs enfants semblaient plus craintifs avec les adultes. Martine Hébert, du département de sexologie de l’UQAM note, à propos du programme Espace, une augmentation de la fréquence des comportements positifs de l’enfant: il semble avoir confiance en lui, parle de ce qu’il aime et de ce qu’il n’aime pas, règle les situations de conflit. Reste que la plupart des programmes de prévention ne sollicite pas l’implication des parents. Les ateliers Espace le font, mais sans obtenir un succès notable auprès des adultes. «Pourtant, déplore Michèle Chappaz, c’est toute la société qui est responsable de la sécurité des enfants.»

Pour en savoir plus

Pour obtenir de l’aide

Site d’information destiné aux adolescents, comportant une douzaine de mises en situations très éclairantes. www.agressionsexuelle.com/

Éducation Coup-de-fil, consultation téléphonique gratuite, confidentielle et anonyme. Montréal 514 525-2573. Messagerie électronique: ecf@bellnet.ca. www.education-coup-de-fil.com

La ligne Parents: Un service téléphonique spécialisé dans les relations parents-enfants, gratuit et accessible jour et nuit partout au Québec. Tél.: Montréal: 514 288-5555; de l’extérieur de Montréal: 1 800 361-5085

Source : http://femme.canoe.com/societe/article1/2005/09/01/1198049-fp.html




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