Marcher dans les pas de ses parents
De souche sûre
Plusieurs choisissent d’épouser le même métier que papa ou maman. Si le talent ou la passion se transmettent d’une génération à l’autre, chacun peut tracer son propre chemin.

Par Mylène TremblayExtrait de l'édition
du 15 octobre au 15 novembre 2005

Chez les Iuliani, être clown, c’est une tradition qui se perpétue de père en fils», lance Frederico Boris Iuliani, qui a choisi de suivre les traces de son paternel après un parcours alambiqué. «Je suis tombé dedans quand j’étais petit!» Enfant, Frederico, dit Fredolini (son nom d’artiste), partait chaque été en tournée pour suivre les artistes de cirque et rejoindre son père Patapouf, un clown anarchiste et libertaire qui s’est fait connaître au cours des dernières décennies. À 34 ans, Fredolini évoque avec délices ses premiers souvenirs. «C’était naturel pour moi d’arriver au cirque et de sentir l’odeur des éléphants, des lions, des tigres. Je me disais: ça sent comme à la maison!»

Plus que les paroles, c’est la façon de vivre des parents qui marque les enfants. Les jeunes pour qui le père ou la mère présente une figure solide et significative auront tendance à s’identifier à cette image, voire à l’imiter. «Cela peut aller jusqu’à l’identification professionnelle», précise le psychologue industriel Jean-Paul Philie, de la firme montréalaise André Filion & Associés.

Qu’est-ce qui fait que, dans une même famille, un enfant choisira la profession d’un parent et l’autre pas? Tout est une question de personnalité, de champs d’intérêt professionnels, de compétences et d’aptitudes, répond Jean-Paul Philie. Élevée au sein d’une famille de quatre enfants, la comédienne Sophie Faucher est la seule à avoir craqué pour le théâtre, à l’exemple de sa mère, Françoise. Gamine, elle aimait les récitations, montait des spectacles. «Je me suis vite rendu compte qu’en me cachant derrière un personnage, j’avais toutes les audaces», dit-elle.

«Les jeunes issus de parents gravitant dans le domaine des arts baignent dans un monde de stimulation, remarque Jean-Paul Philie. Ces secteurs sont facilement observables parce que publics.» Mais il n’y a pas que le domaine artistique qui soit touché par le phénomène d’identification, lequel se produit dans tous les milieux, ajoute le psychologue.

Un modèle sous les yeux

Julie Lanctôt, 33 ans, a vu ses parents effectuer un changement de cap à 180 degrés alors qu’elle était adolescente. Fatigué de «revêtir chaque matin son habit d’ingénieur» comme il le faisait depuis 25 ans, son père s’est inscrit à l’université en traduction. Sa mère, alors femme au foyer, a troqué le tablier contre des cours de traitement de texte. Ensemble, ils ont monté leur entreprise à domicile: pendant que le père traduisait, la mère tapait les textes! Lorsque Julie fut en âge de choisir sa carrière, l’exemple positif de ses parents l’a fait réfléchir. «Mes parents habitent une vieille maison où ils ont aménagé leur bureau. Ils ont une clientèle qui roule et un horaire flexible. Je me suis dit: pourquoi pas?»

Est-ce par manque d’imagination que certaines personnes optent pour la même profession qu’un parent? C’est plutôt par recherche de sécurité ou de facilité, avance Jean-Paul Philie. «Les parents ont fait déjà tous les contacts. Pour leur enfant, leur occupation, c’est du connu. L’individu pourra donc poursuivre aisément dans cette lignée.» «J’ai peut-être manqué d’imagination au départ parce que mes deux parents gravitaient tous les deux dans le milieu du théâtre, avoue Sophie Faucher. À la maison, les repas étaient animés, mes parents parlaient de ce qu’ils faisaient. On sentait une véritable passion.» Quant à elle, Julie Lanctôt ne croit pas que son choix relève d’un déficit de créativité. «Je me suis inscrite en littérature sans trop savoir où cela me mènerait. Chemin faisant, j’ai pris conscience de mes forces, de mes faiblesses et du style de vie que je voulais. Mon choix s’est affirmé, et je suis devenue traductrice.»

Se faire un prénom

Quand deux personnes portent le même nom, les comparaisons sont inévitables. Ce piège sera d’autant plus redoutable si les ressemblances physiques sont flagrantes, surtout dans le milieu de la scène, de la télé ou du cinéma.

Aujourd’hui dans la mi-quarantaine, Sophie Faucher reconnaît que la présence de sa mère a pu parfois être encombrante. «J’avais seize ans et demi et passais des auditions pour entrer au Conservatoire. Je me présente au directeur — que je connaissais —, il me demande de répéter mon nom de famille. Comme je voulais avoir les mêmes droits que tout le monde, je ne l’ai pas trouvé drôle!»

Parfois, on fait moins référence à l’individu qu’au «fils de» ou à la «fille de», observe Jean-Paul Philie. «Si un jeune suit les traces de son père avocat, par exemple, les attentes peuvent être très élevées, tant de la part des parents que du milieu professionnel. Le jeune aura parfois le sentiment de ne pas être à la hauteur.» Dans certains cas, surtout s’il présente une personnalité dépendante, le descendant sera prêt à supporter beaucoup de pression pour ne pas décevoir l’entourage. «L’individu aura l’impression qu’il n’est rien s’il ne parvient pas à répondre aux espoirs de son modèle, poursuit le psychologue. La stabilité psychique est compromise lorsqu’on n’arrive pas à couper le cordon.»

«Le fait de faire le même métier qu’un parent, ça peut ouvrir des portes. Mais en même temps, pour peu que tu ne sois pas au mieux, on t’attend avec une brique et un fanal», constate Sophie Faucher. Il est arrivé qu’on présente la comédienne en disant: voici la fille de Françoise Faucher. Invariablement, elle répondait: «Je m’appelle Sophie.»

Le meilleur moyen pour éviter l’écueil de la comparaison demeure encore le plus simple: rester soi-même. «Le jeune dont le père est juriste devra être avocat en fonction de sa personnalité, et non pas "le fils de", résume Jean-Paul Philie. Ce n’est pas parce que le modèle parental est très fort que l’enfant doit nécessairement s’y conformer et chercher à répondre aux attentes. C’est son propre prénom qu’il lui faut porter!»

Aller voir ailleurs

Dans certains cas, l’exil se révèle le meilleur moyen pour faire ses marques. «Après le Conservatoire, à 23 ans, je suis partie seule à Paris, raconte la comédienne. J’ai dû me débrouiller, passer des auditions dans cette ville difficile où le théâtre est une chasse gardée. Là-bas, je n’étais la fille de personne. Je me suis retrouvée à vendre du parfum aux Galeries Lafayette, à faire du doublage. C’était dur.» L’apprentie comédienne voulait faire ses preuves, ne compter que sur elle-même. «Ce voyage m’a vraiment solidifiée, j’ai dû assumer complètement qui j’étais. J’ai travaillé fort pour me forger un prénom.»

Mais nul besoin de partir si loin pour se former et pour s’affirmer. Les multiples expériences dans différents domaines peuvent être tout aussi concluantes. Avant de devenir Fredolini, Frederico a fait des études en droit et en cinéma, puis a été banquier. Après une courte période à vivre de l’aide sociale, il a offert ses services de représentant à son papa, qui dirigeait alors un organisme d’initiation à l’art clownesque. Trois mois plus tard, il s’improvisait clown. «Je me suis rendu compte que c’était une passion qui sommeillait en moi. Un jour, j’ai cessé de me prendre au sérieux.»

Selon Jean-Paul Philie, lorsqu’on parvient à s’affirmer en tant qu’individu, on évite de se faire comparer à papa-maman. Le parent modèle a aussi sa part de responsabilité et doit donner l’heure juste sur sa profession afin d’éviter les désillusions. Pour plonger son enfant dans le bain professionnel, le parent pourra, par exemple, lui organiser un stage sous la supervision d’un confrère de travail, ou l’inviter à rencontrer des collègues pour discuter des différentes facettes du métier.

Mais plus que tout, il devra pousser son enfant à explorer d’autres avenues. «Pour aider leurs enfants à se définir, les parents ne doivent pas les embrigader dans leur secteur d’activité parce qu’ils sont persuadés que c’est là la seule voie.»

Je t'aime, moi non plus ?

Qu’en est-il du lien entre le parent modèle et l’enfant? Il dépendra de la relation établie à la base. Un père ou une mère qui aura éveillé son jeune à différents champs d’intérêt créera un environnement de confiance exempt de toute compétition. «Un parent qui montre à son enfant comment faire les choses et l’invite ensuite à trouver sa propre façon de procéder favorisera son développement, indique Jean-Paul Philie. À l’inverse, les parents autoritaires qui imposent leur façon de faire créent des situations oppositionnelles.»

«J’ai toujours senti maman très solidaire, affirme Sophie Faucher. Elle demeurait ma mère et se réjouissait de ce qui m’arrivait.» Depuis ses premiers pas en traduction, Julie Lanctôt n’a jamais ressenti une once de compétition ni même de comparaison entre elle et son père. Mieux, son paternel s’est toujours montré encourageant, complice. «On échange des trucs et on se découvre des points communs.»

En 1997, Fredolini et Patapouf ont fondé ensemble Le Cirque national des clowns, seul cirque entièrement clownesque en Amérique du Nord. Depuis, c’est au tour du père d’être employé du fils! «J’ai dû apprendre à travailler avec lui et faire en sorte qu’il ne se mêle pas de mes conflits, dit Fredolini. Je n’aime pas voyager avec lui ni partager ma chambre d’hôtel, mais j’adore être sur scène à ses côtés. C’est un vieux clown sage, vif, présent d’esprit.» Alors, marcher dans les traces de ses parents, est-ce une bonne idée? Si le choix correspond à ses aptitudes, à ses champs d’intérêt professionnels, à ses compétences et à sa personnalité, pourquoi pas? répond sans détour Jean-Paul Philie. «Si personne ne l’a forcé à suivre ce chemin et que l’identification au parent a été positive, l’enfant peut être très heureux de son choix. Il aura bien compris le rôle qui l’attend puisqu’il l’aura côtoyé pendant des années, en aura connu les avantages et les inconvénients.»

Fredolini, Sophie Faucher et Julie Lanctôt ont tous créé leurs propres traces plutôt que de marcher dans celles de leurs parents, expliquent-ils. Et chacun, à sa façon, est devenu son prénom…

Souche : http://www.canoe.com/artdevivre/carrieres/article1/2005/10/18/1267876-jm.html




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