Les "ados-envahisseurs"Vous saviez déjà qu'à l'adolescence, vos enfants allaient changer, contester et remettre en question les valeurs qui les avaient guidés jusqu'alors. Vous vous attendiez à des crises, aux angoisses que tous les parents affrontent juste avant le départ des oiseaux du nid. Mais aviez-vous prévu que les jeunes allaient jeter l'ancre chez vous et faire de votre maison un port d'attache ouvert à tous leurs amis ? Aviez-vous songé que vous seriez un jour étranger dans votre propre foyer et que vous finiriez par habiter chez vos enfants ? Lorsque leurs enfants atteignent le stade de l'adolescence, de nombreux parents pensent que le pire est derrière eux. Maintenant que les nuits blanches des premiers mois du bébé, l'exigeante période des couches, l'inévitable phase du non et l'aide aux devoirs de la petite école appartiennent au passé, ils croient qu'ils vont enfin pouvoir, légitimement, se reposer, goûter aux joies de redevenir un couple et reconquérir leur espace vital. Les jeunes adolescents ne sont-ils pas talonnés par un irrépressible besoin d'indépendance? Or, c'est là une grave erreur de perspective! Car s'ils sont effectivement plus autonomes, les adolescents n'en désertent pas pour autant le doux nid familial. Au contraire, plusieurs parents se voient plutôt envahis par une horde de copains et de copines aux comportements étranges qui influencent - négativement, bien entendu -, leurs pauvres poussins sans défense, pillent le garde-manger, sabotent le ménage, occupent le champ sonore, entachent l'horizon visuel, et mettent sens dessus dessous les moeurs, coutumes et rituels familiaux, au point que certains parents en viennent à se demander un jour, le plus sérieusement du monde, s'ils habitent bien encore chez eux. Nous et les autres Jeudi, 22 heures. Paul, travailleur épuisé et père dépassé par ses deux adolescentes, est couché dans son lit, en proie à une pressante envie d'uriner. Encore tout endormi, il se lève, revêtu de son seul costume d'Adam, sort de sa chambre et se dirige en titubant vers la salle de bains. Avant qu'il ait atteint le haut lieu de son soulagement, la porte de la chambre de sa fille de 13 ans s'ouvre, et une étrangère du même âge surgit devant lui, le regardant, médusée: "Heu, bonjour monsieur, je suis Christine, une amie de Sophie!" À partir de cette soirée mémorable, Paul frappera à la porte de sa propre chambre toutes les fois qu'une envie lui prendra de l'ouvrir pour se diriger en petite tenue vers la salle de bains. C'est plus sûr! Des histoires comme celles-là, Marie, l'épouse de Paul, en aurait des tonnes à raconter. "J'ai senti, à l'adolescence de mes filles, que je perdais le contrôle, explique-t-elle. Autrefois, je gérais ma maison comme je l'entendais. Aujourd'hui, je fais ce que je peux. II est très difficile de prévoir quoi que ce soit avec les adolescents. Pendant une semaine, mes filles peuvent déserter complètement la maison, et la semaine suivante, je me retrouve avec un groupe de six jeunes qui boivent tout le jus de fruit, mangent les biscuits, s'installent devant la télé et monopolisent le salon." D'après Marie, la perte de contrôle se mesure à certains petits détails significatifs comme, par exemple, le fait de retrouver les vêtements des amis dans le panier à linge sale, de ne pas pouvoir passer l'aspirateur parce que les copains sont couchés par terre dans le salon ou d'être soudain à court de papier hygiénique alors qu'on s'est approvisionné quatre jours plus tôt. "Un geste aussi banal que le ravitaillement devient un problème lorsqu'il n'y a pas de régularité dans le nombre de convives", affirme Marie. La cause première de l'envahissement de l'univers familial est sans contredit la passion des jeunes pour leurs amis, phénomène incontournable qui touche la majorité des adolescents équilibrés et en bonne santé. Une étude réalisée auprès de jeunes Canadiens (Bibby, Reginald W., Poterski, Donald C., Teen Trends, A Nation in Motion, Stoddart, 1992) rapporte que huit jeunes sur dix placent l'amitié - et la liberté d'en jouir - au sommet de leur échelle de valeur. Cela implique, bien sûr, que les copains font plus que jamais partie du décor familial. "Ils ont beau être gentils et bien élevés, ils n'arrivent pas toujours au moment où on aurait envie de socialiser", constate Marie... Devant cette invasion, ceux qui en ont les moyens choisissent parfois de faire contre mauvaise fortune bon coeur en devenant une famille accueillante et en instituant une véritable politique de porte ouverte (celle de la maison mais aussi du frigo!). Ainsi, pour s'adapter au nombre croissant d'individus, n'est-il pas rare de trouver dans une même maison trois téléviseurs, deux lignes téléphoniques, deux pièces aménagées en salon et... deux frigos pleins! "Le fait d'avoir notre télé dans la chambre nous permet de battre en retraite quand nous en avons assez, affirme Marie. Sans compter que ça évite bien des négociations!" Cohabitation: une affaire de priorités Mais tous les parents n'ont pas la possibilité de se montrer aussi prodigues. Dans ce cas, les règlements et les négociations font inévitablement partie du modus vivendi familial. Chez Hélène, par exemple, il a fallu mettre un frein à l'utilisation abusive du téléphone. "Les repas étaient constamment interrompus par les appels des amis, relate-t-elle. II arrivait aussi très souvent que le téléphone sonne au moment où tout le monde était couché." Selon Bibby et Poterski, Alexandre Graham Bell est sans contredit le saint patron des adolescents dans la mesure où son invention les relie à ce qu'ils considèrent comme le plus important: les amis. II est bien difficile de maintenir l'ordre dans ce contexte. "Ma fille pouvait parler pendant plus d'une heure à son amoureux et si, par mégarde, je décrochais pendant l'une de ses conversations, j'avais droit à des scènes, poursuit Hélène. De plus, il y avait des discussions interminables avec son jeune frère qui, lui aussi, voulait appeler ses copains. II a fallu instituer un horaire strict: pas de téléphone pendant les heures de repas et après 21 heures. En outre, après 15 minutes d'utilisation, les autres avaient la priorité." Marie, elle, a choisi la solution de la ligne en attente afin de pallier les abus et pour ne manquer aucun téléphone important. "J'ai convenu avec mes filles que mes appels avaient priorité sur les leurs et que, si on me demandait, elles devaient libérer la ligne, à moins que leur téléphone soit vraiment majeur", explique-t-elle. Le téléphone n'est pas le seul instrument menacé par le monopole des adolescents. La télévision, qui autrefois fonctionnait à des heures bien précises, aux comptines de Passe-Partout ou aux dialogues du téléroman préféré, change de vocation pour se transformer en une véritable chaîne stéréo à images, dès que l'adolescent met les pieds dans la maison. "Antoine adore les vidéoclips, raconte Jocelyne. Comme ce genre d'émission est diffusé 24 heures sur 24, la télé est toujours ouverte, et elle sert même de musique de fond pendant qu'il fait ses travaux! " De l'avis de nombreux parents, le temps et les conditions d'utilisation de la télé doivent aussi être réglementés quand on vit avec des adolescents. "Chez nous, il n'est plus question d'écouter la télévision en mangeant ni de tenir lieu de cinéma local, affirme Hélène. Sans même nous consulter, mon garçon louait des vidéoclips et invitait ses amis à venir les écouter chez nous le soir. Devant le fait accompli, on n'osait pas réagir de peur de passer pour des parents intolérants." De fait, selon Claire Leduc, travailleuse sociale et auteure de Parents entraîneurs, la peur d'être jugés comme trop sévères par leurs enfants et par leurs pairs préoccuperait de nombreux parents. "Au cours des années 1970, on est passé d'un modèle familial autoritaire à un modèle compréhensif à l'extrême, dit-elle. Cela a donné toute une génération d'enfants égocentriques et gâtés. II est important que les parents établissent clairement leurs limites en ce qui concerne le fonctionnement de la maison. Ça fait partie de l'encadrement dont les jeunes ont besoin pour accéder à une plus grande autonomie. Après tout, c'est au sein de la famille qu'on apprend à respecter les autres! " Le chaos et la contestation Une autre caractéristique de la progéniture postpubère qui peut devenir une source d'envahissement est le laxisme des jeunes en ce qui concerne l'ordre et le ménage. Les lits défaits, les vêtements ou les livres qui traînent sur le sofa, le comptoir de la cuisine bondé de verres vides, les bottes et manteaux des amis qui s'empilent à l'entrée dans un fouillis presque recherché sont autant de petits signes qui annoncent presque immanquablement qu'un adolescent vit là! Dans de pareilles situations, beaucoup de parents se sentent démunis et dépassés. "Souvent, quand je me plains, les gens me conseillent de cesser de ranger derrière mon fils, en m'affirmant qu'il va finir par le faire, raconte Jocelyne. Mais c'est mal le connaître! Je sais que j'en fais probablement trop mais, entre deux maux, je choisis le moindre: je préfère ranger ses affaires plutôt qu'être obligée de vivre dans un fouillis perpétuel." Toutefois, selon Claire Leduc, au-delà de l'envahissement purement matériel que représente le désordre, les parents vivent souvent des intrusions plus subtiles dans leur monde intérieur. "Les jeunes portent souvent atteinte à l'intégrité personnelle des parents en remettant en question leur façon d'être ou d'agir", explique-t-elle. II est vrai que les adolescents ne sont pas toujours tendres à l'égard de leurs parents, vestiges éhontés de la préhistoire. "À partir de l'âge de douze ans, mes enfants se sont mis à me critiquer systématiquement, relate Ginette. Du jour au lendemain, je ne savais plus cuisiner ni m'habiller. Ils rejetaient en bloc tout ce qui donnait un sens à ma vie: la religion, certaines valeurs comme la politesse, ou les vacances d'été. C'est difficile de ne pas se remettre en question devant un tel miroir de soi", affirme-t-elle. "Tout à coup, ton fils commence à s'habiller et à se coiffer d'une façon bizarre, il écoute de la musique que tu n'as jamais entendue, il se découvre une passion subite pour un aliment qu'il n'avait jamais voulu manger et il tient des discours idéologiques à mille lieues de tes propres convictions. C'est un peu comme si l'extérieur prenait racine dans ta maison", renchérit Ginette. Trouver sa place en tant que parent durant l'adolescence de ses enfants n'est pas toujours facile. Lorsqu'ils sont jeunes, on se sent utile et on contrôle encore la situation. On négocie avec eux sur le partage des tâches, les heures de rentrée et les activités. À l'adolescence, ils ne demandent plus de permissions et nous mettent plutôt devant le fait accompli... ou non accompli! À partir de là, la maison se transforme en hôtel, l'auto, en taxi et le parent, en chauffeur. Finies les petites soirées planifiées avec le conjoint quand les enfants sont couchés. Dorénavant, ils vivent selon un rythme différent, rentrent et se couchent tard. Le temps, c'est relatif Très souvent, parents et adolescents se confrontent parce qu'ils n'ont pas le même rapport au temps. En effet, l'adolescence sonne le glas des horaires fixes et immuables. Les heures des repas, qui rythmaient la vie quotidienne de la famille, ne sont soudain plus respectées. Désormais, déjeuner, dîner et souper sont confondus. Le jeune qui a fêté la veille enfilera un bol de céréales au moment où le reste de la famille entame le repas de midi. Ainsi, la cuisine devient un véritable feu roulant du matin au soir. II est bien difficile de faire régner l'ordre dans un tel contexte. "On n'a pas d'autre choix que de devenir plus tolérants. Après tout, ils sont aussi chez eux! ", soupire Hélène. Par ailleurs, la propension qu'ont les jeunes à se coucher à des heures tardives a également plusieurs conséquences sur les heures de sommeil et d'intimité des parents. "On ne vit pas au même rythme, dit Ginette. C'est souvent lorsqu'ils rentrent tard et qu'ils sont fatigués et vulnérables que les enfants ressentent un besoin soudain de parler avec nous. C'est classique! Ils font alors irruption dans notre chambre et nous racontent avec moult détails leurs préoccupations du moment, à nous qui avons tant de difficulté à les faire parler en temps normal. Je profite de ces moments précieux, mais je préférerais tout de même que ces conversations aient lieu pendant la journée!" Pour certains parents, les heures de rentrée non respectées deviennent de véritables causes d'insomnie. "Je suis incapable de m'endormir tant que ma fille n'est pas là, raconte Hélène. Dernièrement, elle est revenue à trois heures du matin alors qu'on s'était entendues pour minuit au plus tard. J'étais au bord de la panique. Naturellement, lorsque j'essaie d'en discuter avec elle, elle me traite de mère poule et insiste pour que je la considère comme une adulte." L'inquiétude est un mal inévitable, les parents sachant fort bien que l'adolescence est la période des expérimentations, qui peuvent comprendre la sexualité, la drogue ou l'alcool. Plusieurs craignent les abus ou les mauvaises expériences, et la plupart se sentiront responsables de leurs rejetons tant que ces derniers habiteront sous leur toit. Malheureusement pour ces parents inquiets, les jeunes quittent de plus en plus tard le nid familial. Des éternels adolescents À 60 ans, Francine héberge encore occasionnellement son bébé de trente ans. "Mon sous-sol ressemble à un véritable entrepôt, dit-elle en riant. À chacun de ses retours à la maison, mon fils rapporte des meubles, de la vaisselle, et toutes sortes d'ustensiles. Franchement, je ne sais plus où mettre tout ça! Je sais qu'il serait temps pour lui de quitter définitivement la maison, mais je ne vais tout de même pas le mettre à la porte! " Selon Bibby et Poterski, le haut taux de chômage, le nombre croissant de jeunes mères célibataires qui ont besoin du support familial, et les prix élevés des logements ne suffisent pas à expliquer cette tendance des jeunes d'aujourd'hui à retarder leur départ de la maison. Les auteurs soutiennent que cette attitude provient du fait que ces enfants ont souvent été couvés et surprotégés par des parents indulgents. "Les parents se doivent d'être clairs sur la délimitation de leur espace personnel, estime Claire Leduc. Ceux qui se laissent envahir sont souvent des parents débonnaires qui ont voulu très bien élever leurs enfants et qui ont été très influencés par la psychologie. Le problème, c'est qu'ils s'enlisent dans cet effort de compréhension et en oublient parfois de protéger leur propre espace et de transmettre tout simplement certaines valeurs essentielles." Selon Claire Leduc, il est très important, pour les parents, d'identifier leurs valeurs et de savoir pourquoi ils veulent les transmettre à leurs enfants. "Quand on est conscient de ce qu'on veut transmettre, il est plus facile d'intervenir et on s'essouffle moins ", estime-t-elle. Somme toute, se sentir envahi est une question de perception des choses. Tous les parents ne réagissent pas de la même façon devant la place grandissante qu'occupent leurs jeunes dans la maison. D'après Claire Leduc, une des bonnes façons de ne pas se sentir submergé, c'est d'apprendre à apprécier la compagnie des jeunes. "On peut avoir beaucoup de plaisir avec les adolescents, dit-elle. En définitive, ils nous donnent accès à tout un univers nouveau. La musique qu'ils écoutent, les livres qu'ils lisent, les films qu'ils voient sont autant d'éléments qui nous renseignent sur leur façon de voir le monde." II est normal qu'en mûrissant les enfants occupent davantage de place dans une maison. Par contre, lorsqu'ils en prennent trop, ça peut devenir problématique. Dans ce cas, il faut avoir la sagesse de changer ce qu'on peut changer et d'accepter ce qui ne se modifiera pas. On n'en respirera que mieux! Mais il est encore préférable de se rappeler que l'enjeu de leur éducation est surtout de les rendre autonomes, et pour cela, il ne faut pas perdre de vue que le foyer familial est d'abord et avant tout le domaine des parents. Source : http://canoe.qc.ca/artdevivrefamille/nov6_ado_a-can.html
vous sentez-vous usurpés par vos enfants ?
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