Maman d'accueil

Elle a du chien, un coeur grand comme ça et beaucoup d'énergie. Elle rêve d'un monde meilleur et ne recule devant rien pour aider les autres. Si une telle femme existe dans votre entourage, n'hésitez pas à nous la faire connaître! Chaque mois, cette chronique présente le portrait d'une personnalité exceptionnelle... comme elle!

Par Elaine Caire

Carole Lafortune

Il faut être nantie d'une bonne éducation mais aussi avoir un coeur et des bras maternels pour aider des adolescentes enceintes. Carole Lafortune nous fait découvrir son merveilleux métier et l'institution où elle le pratique.

L'école Rosalie-Jetté est une école secondaire pas comme les autres. Spé-cialisée dans l'éducation des adolescentes en-ceintes, elle accueille en moyenne 130 élèves par année, pour la plupart âgées de 15 à 19 ans. Une équipe de spécialistes - neuf enseignants, une psychoéducatrice, une psychologue, une conseillère en orientation et une éducatrice spécialisée - sont présents pour les épauler. Parmi eux se trouve Carole Lafortune, responsable de l'encadrement et du soutien des élèves.

Munie d'un baccalauréat en enfance inadaptée et d'une solide expérience à titre d'enseignante et de conseillère pédagogique, Carole Lafortune est aujourd'hui heureuse de faire partie de cette deuxième famille qui offre ressources et soutien aux ados enceintes. «Je suis ici pour aider les filles à faire le plus grand bout de chemin, chacune à sa mesure. J'assure une présence continue au fil des jours et je leur donne un coup de main, pour gérer leurs priorités. Je leur apprends la discipline; dans la vie, c'est important. Je suis là pour les écouter, faire la part des choses, mettre des limites car, quand on aime, on doit savoir dire non.»

Solidarité tricotée serrée!

Les adolescentes enceintes sont moins montrées du doigt qu'il y a 20 ans, moins victimes de commentaires désobligeants qu'avant, mais elles doivent vivre avec des responsabilités auxquelles rien ne les a préparées. Elles ont besoin de se sentir acceptées. «On a la chance, souligne Carole Lafortune, d'avoir des "grands-mamans tricoteuses" qui ne jugent pas et qui sont fières d'être utiles. Mmes Davignon, Robin, Leblanc et plusieurs autres tricotent pour les petits. À l'approche de Noël, les dames viennent porter les fruits de leur travail: couvertures, foulards, chandails, etc. Ça crée de beaux liens.»

Autre belle manifestation de solidarité: la friperie de l'école Rosalie-Jetté. La responsable, Gaétanne Bérubé, enseignante à l'école, a gagné un prix d'entreprenariat pour ce projet qui implique la participation de beaucoup d'élèves. La friperie reçoit de nombreux dons de vêtements et d'accessoires, tant de particuliers que de manufacturiers qui donnent des modèles imparfaits ou de fin de collection. Comme le précise Carole Lafortune, «on trouve de tout à prix très, très doux; par exemple: une paire de bas pour enfant à cinq cents! C'est du boulot: tri, lavage, gestion de la marchandise et des comptes, mais on y apprend l'organisation et la solidarité.»

Plusieurs liens se tissent à l'école Rosalie-Jetté; des liens avec les enseignants pour acquérir un passeport éducatif et un soutien moral, des liens de partage entre les jeunes également. «C'est par choix que les filles sont ici, souligne Carole Lafortune. Elles parlent bedaines, bébés, dents, et elles s'entraident. Si elles étaient restées dans le réseau scolaire régulier, elles se sentiraient marginales et décrocheraient sans doute. Ici, elles vivent les mêmes choses et leur enfant devient souvent la motivation pour la poursuite de leurs études secondaires et la recherche d'une identité professionnelle.» À noter que l'école offre un service de garde, le CPE Carcajou. «Pendant que les mamans étudient, les petits sont pris en charge. Cela libère les jeunes femmes, précise Carole Lafortune, et leur permet de poursuivre leurs études.»

Mères courageuses

Nous avons rencontré à l'école Rosalie-Jetté des jeunes filles extraordinaires comme Catalina Chavez et Patricia Magnan-Henri

Catalina Chavez, 19 ans, d'origine salvadorienne, terminera son cinquième secondaire en juin 2005. Elle est arrivée à l'école Rosalie-Jetté en mars 2002 et sa fille, Perla, est née le 3 octobre 2002. «Je ne voulais pas me faire avorter ni quitter l'école, déclare-t-elle. J'ai la chance que mon copain Denis, 21 ans, soit présent; c'est un excellent père. Nous habitons tous les trois dans un appartement. Ce que je trouve difficile, parfois, c'est le métro. J'ai souvent l'impression que tout le monde me regarde. Ici, dans les transports en commun, on ne laisse pas la place à une femme enceinte ou aux personnes âgées. C'est chacun pour soi. Maintenant, je me promène avec mon gros sac à dos, ma grosse poussette, et c'est pénible. Ça prend une bonne dose de patience et de détermination, mais l'école nous encourage. Ma vie a changé: je suis mère de famille, je prépare les repas, j'étudie et je travaille à temps partiel. J'arrive à l'école à 7 h 15 pour servir le petit déjeuner et je travaille chez Ardène la fin de semaine. Heureusement, j'aime l'école et je suis tenace. Plus tard, je voudrais être une intervenante dans les milieux délinquants...»

Patricia Magnan-Henri, 17 ans, est une Québécoise pure laine qui obtiendra son diplôme en juin 2006. Jérémie a maintenant 10 mois. «Quand je suis devenue enceinte, souligne-t-elle, je ne savais même pas me faire cuire un oeuf. Par bonheur, je suis bien entourée. Ma mère, que je considère comme une amie, a accepté ma situation. Quoi-que mes parents soient séparés, ils sont de bons grands-parents, et ma soeur Roxanne est gentille. Le père de Jérémie fait aussi sa part, bien que j'habite chez ma mère. À l'école, il y a beaucoup de ressources. Heureusement, car il y a déjà assez de pression! On n'est jamais mal prise, puisqu'il y a toujours quelqu'un pour nous aider. Ici, il n'y a pas de préjugés ni de compétition entre filles. Ma priorité, c'est mon fils. Je me fous de ne pas avoir le manteau de l'année! Si j'avais 35 ans et de l'argent, je ferais le même choix. J'ai choisi la vie dans tous les sens du terme. J'ai réalisé beaucoup de choses depuis que mon fils est né. Je veux devenir criminologue...»

Un peu d'histoire: Qui est Rosalie Jetté?

Monseigneur Ignace Bourget, évêque de Montréal, demanda à Mme Rosalie Cadron-Jetté, le 16 janvier 1848, de fonder une communauté religieuse dont l'un des objectifs serait de venir en aide aux jeunes filles qui devenaient enceintes en dehors du mariage.

L'oeuvre des soeurs de la Miséricorde a été associée à l'histoire de Montréal: hôpital, centres d'accueil, crèches pour enfants. À l'époque, les «filles-mères» devaient vivre leur grossesse sous un nom d'emprunt. Avant de réintégrer leur milieu d'origine, elles abandonnaient leur enfant à la crèche. Heureusement, les choses ont bien changé...

Quant aux services scolaires, de 1944 à 1957, ils s'adressaient exclusivement aux enfants «abandonnés» de 6 ou 7 ans. Ce n'est qu'en 1969 que soeur Marie Labrecque fit une requête express de services scolaires à la Commission des écoles catholiques de Montréal (CECM) pour les adolescentes enceintes. Progressivement, les enseignements furent dispensés, mais ce n'est qu'au cours de l'année scolaire 1974-1975 que la CECM mit à la disposition du Centre Rosalie-Jetté une école de 8 classes. Aujourd'hui, les étudiantes peuvent y compléter leur cinquième secondaire.

La fortune de Carole

«J'ai la chance d'avoir une vie équilibrée, d'aimer et d'être aimée. Tout va bien dans ma vie; c'est donc normal que je redonne un peu de bonheur... J'adore mon travail. Quand je me lève le matin, j'ai le goût de venir travailler. Quand j'en aurai assez, j'irai voir ailleurs.»

La grossesse en chiffres

En 2001, dans la région de Montréal, sur 1000 jeunes filles de moins de 18 ans, 26,2 ont été enceintes, 5 ont donné naissance alors que 20,4 se sont fait avorter. Chez les 18-19 ans, les chiffres changent: 87,9 grossesses, 25,9 naissances, 58,7 avortements. Enfin, chez les 20 ans, les chiffres sont: 48,3 grossesses, 12,5 naissances, 34,1 avortements. Dans les régions, les données sont sensiblement moins élevées. (Institut de la Statistique du Québec, 2003)

À la fois ado et maman: dure réalité

La réalité de celles que l'on appelait autrefois les «filles-mères» est loin d'être facile. Carole explique avec simplicité et chaleur: «Devenir enceinte à l'adolescence comporte un important lot de difficultés. Sur le plan personnel, l'adolescente vit une expérience inattendue, en général non souhaitée, non préparée, non approuvée par sa famille et son milieu. Les choses ont changé et les préjugés sont moins tenaces, mais quand même... Ce ne sont pas tous les parents qui acceptent la situation de leur fille, ni tous les pères naturels qui sont présents. Souvent, les amies d'avant la grossesse prennent leurs distances. Les adolescentes se retrouvent donc, dans la plupart des cas, isolées dans une vie sociale, affective, économique, scolaire complètement perturbée. Plusieurs songent à abandonner leurs études, au moins jusqu'à après leur grossesse. Pensez-y, assumer en même temps la réalité de l'adolescence et celle de la maternité, c'est loin d'être évident.»

Source : http://www.canoe.qc.ca/artdevivresociete/mars22_05_maman_a-can.html




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