Mère jalouse, fille en manque

Mère aimante, mère nourricière, mère poule... C’est courant. Mais mère jalouse, non! Pourtant, il y a des mères qui rognent les ailes à leurs filles pour que celles-ci ne les dépassent pas. Trois femmes nous racontent comment la jalousie maternelle a laissé en elles une blessure béante.

Par Marie-Sissi Labrèche

«À Noël, ma mère ne m’a rien donné! Elle m’a dit que, comme elle m’avait prêté de l’argent, elle n’avait pas de sous pour faire des cadeaux. Mais je sais qu’elle a amassé une fortune et qu’elle a offert des cadeaux à ma sœur.» Il ne s’agit pas là des propos d’une enfant, mais de ceux d’Anne, une enseignante de 47 ans. Ce n’est pas l’absence de présents qui l’a peinée, mais la barrière qui existe entre sa mère et elle. Une barrière formée par une jalousie maternelle très dure à vivre.

Anne a toujours senti que quelque chose clochait entre sa mère et elle. «Lorsque j’étais enfant, elle ne m’encourageait pas. Que je sois la première ou la dernière de la classe, ça la laissait indifférente. J’étais une fillette curieuse, mais elle réfrénait mes désirs. Pour elle, l’éducation, ce n’était pas important. Elle voulait que je travaille dans une usine, comme elle.» Ce qu’Anne a fait quelque temps: dur travail, aucunement créatif. Bien qu’elle ait toujours voulu exploiter son talent artistique, à la maison, c’était impossible. «Quand j’ai dit à ma mère que je m’inscrivais en lettres au cégep, ça a fait l’effet d’une douche froide. J’ai donc payé mes études. Puis j’ai fait les Beaux-Arts. Alors que d’autres produisaient 20 toiles, je n’en créais que 2. J’angoissais. J’avais l’impression de ne pas correspondre à ce qu’elle aurait voulu que je sois.» Et sa mère le lui a bien fait sentir: «T’es pas comme nous autres!» Se choisir signifiait donc s’éloigner de sa mère. La déconsidération de celle-ci à son égard a plongé Anne dans la dépression. N’en pouvant plus, à 32 ans, elle a entamé une thérapie qui a duré 15 ans. «Un jour, j’ai demandé à ma psy de jouer un rôle maternel. Il me fallait une mère qui me permette de m’épanouir.»

Aujourd’hui, Anne réussit bien dans la vie, même si elle a connu des périodes difficiles. Toutefois, elle souffre encore de la jalousie maternelle. «Ma mère n’est pas capable de m’entendre raconter les choses qui m’arrivent, mais je pense qu’elle m’aime. Ma sœur m’a dit que, pour me parler, ma mère ouvre l’album de photos et s’adresse à moi.» Anne souhaiterait tellement entendre: «Tu es une bonne personne, ma fille.»

Femme au bord de la crise de mère!

Quand Nathalie, une femme d’affaires de 44 ans, va voir sa mère, elle ne porte pas ses beaux vêtements ni ses bijoux. Elle pense qu’ainsi sa mère l’acceptera enfin, ce qu’elle a toujours souhaité. «Ma mère n’a jamais aimé la confrontation. Or, comme j’avais un père et une sœur très extravertis, j’ai décidé, lorsque je n’étais qu’une enfant, d’être gentille et autonome. Ainsi, je croyais que ma mère m’aimerait. Effet contraire: ça nous a éloignées. Mon père m’a donc prise sous sa coupe. Ma mère s’est occupée plus de ma sœur.»

Toute sa vie, Nathalie a voulu que sa mère soit fière d’elle, mais en vain. «Quand je lui rapportais mes bons coups à l’école, ça la laissait indifférente (ma mère a une quatrième année). Par la suite, mes réussites professionnelles la faisaient se replier sur elle-même. Encore aujourd’hui, elle ne comprend rien à ma vie. Je suis une Martienne pour elle!» Nathalie a le sentiment que ce qu’elle est devenue met sa mère devant les choses qu’elle n’a pas faites. Malgré cela, Nathalie a tenté quelques rapprochements. «J’essayais de la gâter, de l’emmener dans de bons restos, mais elle se tortillait sur sa chaise.» Résultat? Nathalie était toujours aux prises avec un vide intérieur. «Vers la fin de la trentaine, j’ai commencé une thérapie et j’ai réalisé que mon manque venait d’elle. Ma mère ne m’aime pas comme je le voudrais. Elle veut que j’aille la voir et, quand j’y vais, elle ne me pose pas de questions sur moi. On est très mal à l’aise quand on est seules l’une avec l’autre.»

Espérant que sa mère la regarderait avec amour et acceptation et serait fière d’elle, la femme d’affaires a décidé de se montrer telle qu’elle est à l’occasion de Noël, l’an dernier. «Je me suis mise sur mon trente et un! Je me suis dit qu’il fallait qu’elle comprenne que je suis successfull. Ma mère n’a pas eu de réaction. Sa jalousie se traduit par une attitude de non-acceptation, et ça fait mal!»

La mère intérieure

Selon Lucie, une rédactrice de 34 ans, la jalousie de sa mère a commencé quand elle était au berceau. «J’étais la préférée de mon père, car j’étais le bébé d’une famille de trois enfants. Mon père voulait plein d’enfants, mais ma mère, non. Elle aurait préféré exercer un métier et ne jamais fonder de famille. Quand mon père est mort, j’ai été mise de côté. J’avais six ans. Ma mère m’habillait tout de travers. En plus, j’étais grosse, et elle ne m’aidait pas à bien m’alimenter. Elle achetait de la bouffe et disait: "Elle va bien s’écœurer, la p’tite crisse!" Résultat? Anorexie et boulimie... Et jamais ma mère ne s’est occupée de mes problèmes.»

Il n’y avait pas qu’à la maison que la maman de Lucie empêchait sa fille de s’épanouir... «Ma mère ne m’a jamais encouragée à aller à l’école.» Lucie a bûché sans le soutien maternel. Pourtant, sa mère s’est déjà vantée d’avoir tout fait pour sa fille. «En 2000, on était en vacances dans le Sud. Ma mère buvait du matin jusqu’au soir et me rabaissait devant les gens. Elle disait que j’étais incapable de m’organiser, que je n’avais pas d’argent... C’était horrible!»

Ayant l’impression de ne pas être à la hauteur, Lucie a donc suivi une thérapie. La vie nous réserve parfois de belles surprises... «Quand ma mère a eu un cancer, il y a deux ans, elle s’est aperçue que j’étais là pour elle. Elle a beaucoup changé. Ce n’est pas la perfection, mais on se parle plus.» Le regret de Lucie? «J’ai réalisé un peu tard que ma mère a fait ce qu’elle a pu. Aujourd’hui, je ne lui en veux plus. Ce serait accepter d’être une victime que de l’accuser encore aujourd’hui de ça! Si j’ai des enfants un jour et que je n’évolue pas, je risque de reproduire la même chose. Ce que je ne veux pas.»

Source : http://femmeplus.canoe.com/bienetre/article1/2007/04/20/4080535-fp.html




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