Être mamanPar Anne B. Walter
1- Peut-on être une bonne mère ?
2- Les femmes malades d'idéal
3- Pas de bonne mère sans figure paternelle
4- L'inconscient des mamans
5- Savoir se séparer de l'enfant
6- Peut-on être mère tout le temps
7- L'amour, mais la haîne aussi 1- Peut-on être une bonne mère ? Entre le goûter d'anniversaire et les devoirs du soir, on n'arrivera jamais à assurer assez pour être une bonne mère... Pas de panique, "l'idéalité" n'existe pas. Et c'est tant mieux pour les enfants. Johanne a trente-cinq ans. Divorcée depuis deux ans, vivant pour le moment seule avec ses fils de sept et dix ans, elle travaille huit heures par jour comme la plupart des femmes - elle est journaliste - et n'entretient pas d'excellents rapports avec sa propre mère. La question l'énerve: "C'est culpabilisant de se demander si on est une bonne mère! C'est quoi cet idéal terrifiant!" Selon Véronique Girard, psychologue et psychothérapeute, cette question devant laquelle Johanne se rebiffe est pourtant bien d'actualité: "C'est même une question très récente! Pendant longtemps, on ne se l'est pas posée. Il y avait cette imagerie d'une mère douce, enveloppante, qui apaise tous les chagrins du monde, un point c'est tout. Curieusement - et ce n'est sûrement pas un hasard -, la période où la psychanalyse a pris naissance (la fin du XIXe siècle) a été aussi la période où les femmes ont voulu devenir des éducatrices et s'occuper de leurs enfants. Auparavant, il n'y avait pas cette idée d'attachement, ni cette position éducative de la mère au sein de la famille. La mortalité infantile était telle qu'il valait mieux ne pas trop aimer ses enfants. À partir de la fin du XIXe, un lien beaucoup plus fort s'est mis en place, créant du même coup les dysfonctionnements propres à tous les liens." 2- Les femmes malades d'idéal "Cette question d'être une "bonne mère", poursuit Véronique Girard, s'inscrit très bien dans la maladie d'idéalité de la fin du XXe siècle, selon laquelle une femme est tenue de se développer à la fois en tant qu'être, individu social, dans sa vie amoureuse et au sein d'une famille. Ça fait un sacré travail! Et beaucoup de femmes hyper-actives. Depuis quelques années, on voit poindre une nouvelle injonction: outre le fait d'être toujours jeune, toujours belle et de réussir professionnellement, il faut être aussi une super-maman..." D'où l'énervement de Johanne, ou celui d'Hélène, quarante-trois ans, mariée et mère de Jo, onze ans, et Baptiste, sept ans: "Objectivement, je pense que je suis une bonne mère puisque mes enfants ont l'air heureux, sont bien dans leur peau, réussissent à l'école sans problèmes. Mais quotidiennement, je me vois comme une mauvaise mère parce que, travaillant, je rate en permanence des épisodes de leur vie. Je ne prépare pas leur sac d'école, ils ne prennent ni leur bain ni leurs repas à des heures régulières, je rencontre peu leurs maîtresses et professeurs... Bref, je rate plein de choses. Pendant longtemps, en voyant des mères plus disponibles, j'ai cru que je n'étais pas dans la norme. Puis peu à peu, j'ai trouvé que celles qui étaient très présentes pour leurs enfants étaient trop dans l'imagerie de "la mère parfaite". Au fond, une bonne mère, c'est peut-être justement une mère qui n'est pas parfaite mais avec qui les enfants sont heureux d'être, non?" Bien vu. Le célèbre pédiatre et psychanalyste anglais Winnicott, à l'origine de toutes les réflexions actuelles sur le rôle de la mère, disait déjà que la bonne mère était celle qui était tout juste "suffisante": "The good enough mother." Ce que Johanne retrouve en déclarant: "Je pense que je suis une mère acceptable. Parce que je les aime et qu'ils savent qu'ils peuvent compter sur moi." La psychanalyste Catherine Bergeret-Amselek (2), qui travaille depuis longtemps sur le concept de "maternalité", le confirme: "Être une bonne mère, c'est essayer de faire le mieux qu'on peut avec ce qu'on est. C'est-à-dire ni trop ni pas assez. Trop, c'est empêcher l'enfant de grandir et d'avoir un espace pour désirer, et pas assez, c'est le faire tomber dans un trou dépressif. Les femmes qui ont cru qu'on pouvait faire un bébé "si je veux quand je veux" ont cru qu'on pouvait tout. Et souvent elles veulent tout. Pourquoi? Parce qu'à l'âge où on est le plus souvent mère maintenant, c'est-à-dire trente, trente-cinq, voire quarante ans, on est davantage dans la volonté que dans l'instinct. Davantage dans sa tête et moins dans son corps. Alors on programme, on "gère". Comme on veut tout, on s'identifie aussi à ces images de stars véhiculées par la presse "people", de femmes qui ont beauté, amour, richesse, célébrité... et des enfants à quarante ans. Le parcours d'intégration de la maternité, c'est de cesser de s'identifier à ces images. " 3- Pas de bonne mère sans figure paternelle Olivia, cinquante-huit ans, a élevé seule un fils âgé aujourd'hui de vingt-deux ans, en conservant un lien avec le père absent, vivant à l'étranger: "J'ai l'impression que j'ai fait ce qu'il fallait, dit-elle. Notamment, j'ai pris garde à ne pas effacer l'existence du père. J'ai fait en sorte qu'il reste très présent dans notre vie. J'ai essayé de garder une notion de couple parental pour notre fils." Cette question de la présence des pères préoccupe en effet toutes les mères aujourd'hui. Pour les psychanalystes, elle est pourtant beaucoup plus subtile qu'on ne le pense. "Si l'on en croit une certaine psychologie de bas étage, explique Véronique Girard, en plus de devoir, d'une part, être enveloppante, chaleureuse, disponible, et d'autre part, dispenser une certaine éducation, c'est-à-dire endosser un rôle à la fois cadrant, contenant et contraignant ce qui est déjà extrêmement compliqué -, on est tenue aussi d'assurer à ses enfants la présence d'une figure paternelle! Donc, si d'aventure on rate son couple, s'ensuit de la culpabilité vis-à-vis de l'enfant. Cette injonction à ne pas rater son couple pèse aussi sur les enfants. Quand on dit aux mères: "Vous n'êtes pas seules à élever votre enfant, les pères sont eux aussi extrêmement importants", les enfants l'entendent, et ceux qui n'ont pas eu de père à la maison en pâtissent." ° C'est ce dont Catherine a fait la douloureuse expérience: "Chaque fois que je disputais ma fille de douze ans pour une raison ou une autre, elle finissait la discussion par: "Et d'abord, je n'ai même pas de père!" J'étais renvoyée à l'image de la mère honteuse, incapable d'assurer à sa fille un foyer décent. D'autant que ma propre mère me reprochait elle aussi mon divorce... " 4- L'inconscient des mamans " Évidemment que les pères sont nécessaires pour qu'une femme soit une bonne mère, explique Véronique Girard. Mais la question n'est pas "d'avoir un homme à la maison". Ce n'est pas à ce niveau-là que cela se passe, mais à un niveau inconscient et symbolique. Si la femme, à travers son histoire personnelle, a pu intégrer l'idée que la dimension paternelle est essentielle, elle aura tout naturellement du respect pour son père, celui de ses enfants, les hommes de sa famille, ceux qu'elle rencontre, etc. Ce qui fera que, dans son discours et ce qu'elle transmettra à ses enfants, la dimension masculine et paternelle sera respectée. C'est cela qui compte." Ouf!... Et quand Florence, mère de deux enfants de deux maris successifs, ne se tourmente pas plus que de raison et déclare, confiante dans ses qualités de mère: "II y a plein de choses que je fais tout de travers, sans doute. Mais mes deux filles ont été si désirées, si aimées, que je me dis que c'est un socle en fonte pour leur épanouissement", elle s'accorde avec les psychanalystes, selon lesquels ce qui compte se situe bien davantage dans l'inconscient que dans une attitude volontariste. Il n'y a pas de mode d'emploi pour être une bonne mère. "La bonne mère, c'est celle qui sera en fusion avec son enfant avant la conception, pendant la grossesse et pendant un an ou deux, explique Véronique Girard. Il faut qu'il y ait un grand rapprochement psychique, que l'enfant soit enveloppé dans une histoire, un projet, un amour... Et puis, progressivement il s'agira de se retirer et d'aider l'enfant à se dégager de ce rapprochement. Apprendre à son enfant qu'il y a autre chose dans la vie que sa mère, c'est cela le travail des mères. Aussi est-il important que la mère vive à part égale ses relations personnelles et sa relation avec lui. Si le père n'est pas présent physiquement, ce n'est pas grave; il faut seulement qu'il le soit dans le discours de la mère. Il faudra ensuite que la mère supporte la rivalité avec la nourrice, le corps enseignant, tout ce qui constitue un tiers. Nous vivons dans des groupes: une bonne mère est aussi celle qui est capable d'installer des relais - grand-mère, amies, proches. Car l'enfant apprend aussi le monde avec l'entourage." 5- Savoir se séparer de l'enfant Johanne le dit de manière très claire avec une jolie image: "Une bonne mère, c'est aussi une mère capable d'autonomiser son enfant. Je crois qu'il est important de se savoir nécessaire mais pas indispensable. De savoir que l'on n'est pas leur poumon." Une prise de conscience parfois difficile, comme en témoigne une jeune mère de vingt-six ans, Marie: "Quand Arthur s'est mis à pleurer chaque jour au moment où je partais travailler, ça a été dur. Je téléphonais dix fois à la maison pour savoir si ça allait bien. Je faisais confiance à la gardienne, mais quand je l'entendais réclamer la "nounou" au lieu de "maman", je me disais que j'étais en train de tout embrouiller pour lui... Et puis, disons les choses: j'étais jalouse!" "Les femmes ont besoin d'être confortées pour se séparer de leur enfant, explique Catherine Bergeret-Amselek. Parce qu'être une bonne mère, c'est accepter de se dire que nos enfants ne nous appartiennent pas, qu'ils nous traversent. Ils traversent notre corps, notre histoire. Au fur et à mesure que l'enfant grandit, on est renvoyée à notre propre histoire, à tout ce qui se tissait avec nos parents au moment du complexe d'oedipe. C'est pourquoi on peut être une mère très bonne au départ, tisser à l'enfant une enveloppe psychique et corporelle. Mais il est évident que lorsqu'il grandit, à la première séparation, la mère va être renvoyée à la séparation d'avec ses parents, et qu'elle va ou non être capable d'accompagner son enfant dans les premières grandes étapes charnières qui sont l'entrée à la garderie, à la maternelle, à l'école. Étapes qui occasionnent chez l'enfant des crises existentielles normales, en rien pathologiques, mais éprouvantes pour lui et pour les parents. "Et comme aujourd'hui, malheureusement, on veut des enfants parfaits, on les emmène aussitôt voir un spécialiste au lieu de les laisser faire leur crise existentielle, qui est curative! Les tristesses, les hésitations, les remises en question, c'est normal! Même chez un enfant. "Une étape-clé, c'est la puberté, la pré-adolescence. C'est fou comme les femmes sont bouleversées à l'adolescence de leurs enfants. Les enfants attendent alors de leur mère un feu vert, un "laisser-passer", une reconnaissance. Au moment de la puberté de notre enfant, il s'agit d'accepter de faire son deuil." 6- Mère, peut-om l'être tout le temps ? "Encore plusieurs mois après mon accouchement, confie Stéphanie, vingt ans, étudiante, j'avais l'impression d'être une mère dénaturée. Honnêtement, je n'éprouvais pas de sentiments très forts pour le bébé. J'avais envie de sortir comme avant, de fêter, d'être libre. C'est quand Lulu a eu un an que quelque chose a véritablement changé en moi, que j'ai eu enfin l'impression d'être une vraie mère. Avant, je trouvais ça invraisemblable." Mère dénaturée? Ou mère "différée"? Selon Catherine Bergeret-Amselek, on ne devient pas automatiquement mère pendant sa grossesse ou lors de l'accouchement. Et alors? Il arrive un moment où on retombe sur ses pieds. "Devenir mère de son enfant, explique-t-elle, c'est d'abord cesser d'être la petite fille de sa maman. C'est durant le temps de la "maternalité" - c'est-à-dire depuis le désir d'enfant jusqu'à un an environ après la naissance du bébé - que la maman devient mère. Ce n'est pas parce qu'un bébé naît que sa maman naît maman en même temps. Parfois, il y a un décalage. L'instinct maternel peut être mis en route dès le départ, ou différé. Il peut y avoir des incidents de parcours qui font qu'on se sent mère un peu plus tard, et on n'est pas pour autant une mauvaise mère." 7- L'amour, mais la haine aussi Toutes les femmes interviewées sur leur statut de mère ont parlé tout de suite, très vite, de leur propre mère, de leur propre rapport avec elle. "Ce dont j'ai beaucoup souffert, raconte Johanne, c'est que ma mère ne reconnaisse pas la part de haine qu'elle avait envers moi. Moi, je peux la reconnaître quand il m'arrive de la ressentir envers mes enfants. Je ne la nie pas. Pour moi, une bonne mère est évidemment une mère qui a de l'amour, mais qui accepte de reconnaître qu'elle n'en a pas tout le temps." Selon Catherine Bergeret-Amselek, l'un des grands secrets de la maternité est en effet là, dans la chaîne des générations: "Il faut savoir qu'une mère transmet, à son insu, l'histoire des générations et ce qu'elle a reçu de sa propre mère. Mais l'enfant n'est pas fait que de cela. Réduire son destin à ce que ses parents lui transmettraient malgré eux, ce serait passer à côté de la réalité de la vie, qui offre plein d'autres choses. Ce qui va enrichir, et éventuellement compenser l'histoire des générations, ce sont les rencontres que l'enfant fera. Et d'abord dans l'environnement scolaire. Il faut savoir qu'il y a des gens qui ont été très heureux avec une histoire lourde, parfaitement tragique. On peut avoir eu une grand-mère psychotique, le savoir, le sentir, et en faire quelque chose de créatif, devenir artiste, écrivain, psychanalyste!..." Rien n'est écrit. Rien n'est aussi déterminé qu'on le croit. La preuve: "Être une bonne mère, disent en choeur les psys, c'est essayer de ne pas vouloir de choses précises pour l'enfant. Respecter sa personne, son identité et accepter l'idée qu'on ne peut pas tout maîtriser, qu'à partir d'un certain âge il ne soit pas comme on aurait voulu qu'il soit, et ne rien en attendre, même si ce n'est pas facile..." Conclusion: arrêtons de culpabiliser parce que nous travaillons trop, que nous n'avons pas d'homme à la maison ou une histoire familiale compliquée. Explorons un peu notre inconscient quand des doutes nous assaillent sur nos compétences, pourquoi pas. Ou bien, comme Hélène, sachons avoir confiance: "Parfois, je ne peux plus supporter mes fils! Parfois, je rêverais de les planter là et d'aller voir ailleurs! Mais après chaque crise où je me suis reprochée de ne pas être assez là, pas assez aimante, pas assez à l'écoute, il y a des moments, comme dernièrement, où j'ai passé une soirée à me déguiser pour faire apprendre à mon fils sa leçon d'histoire. On était encore là à minuit. On riait comme des fous. En me couchant, je me suis dit que j'étais au moins une mère potable!" (1) VÉRONIQUE GIRARD travaille dans le cadre de la protection de l'enfance. (2) CATHERINE BERGERET-AMSELEK est l'auteur du "Mystère des mères " (Desclée de Brouwer, 1996) et de "Devenir parent en l'an 2000" (Desclée de Brouwer, 1999). À lire aussi: "Peut-on être une bonne mère?", de CHRISTIANE OLIVIER (Fayard, 2000). "Amour, enfant, boulot... Comment sortir la tête de l'eau", d'ANNE GATECEL (psychologue) et CAROLINE RENUCCIZ (journaliste à "Famili"). (éditions Albin Michel). Source : http://canoe.qc.ca/artdevivrefamillemc/mar27_mere_a_MC-par.html
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