'' Honore ton père et ta mère ''

11. Pourquoi alors ne pas continuer à témoigner envers les personnes âgées du respect que les saines traditions de nombreuses cultures, sur tous les continents, ont mis en valeur ? Pour les peuples des régions gagnées à l'influence de la Bible, la référence a été, de tout temps, le commandement du Décalogue '' Honore ton père et ta mère ''; ce devoir est d'ailleurs universellement admis. Sa mise en pratique, totale et cohérente, n'a pas seulement fait jaillir l'amour des enfants pour leurs parents, elle a mis aussi en évidence les liens étroits qui existent entre les générations. Là où le précepte est accueilli et fidèlement observé, les personnes âgées savent qu'elles ne courent pas le risque d'être considérées comme un poids mort ou encombrant.

Au contraire, ce qu'enseigne le commandement, c'est de faire preuve de respect envers ceux qui nous ont précédés et tout ce qu'ils ont fait de bien: '' ton père et ta mère '' indiquent le passé, le lien d'une génération à l'autre, la condition qui rend possible l'existence même d'un peuple. Selon la double rédaction proposée par la Bible (cf. Ex 20, 2-17; Dt 5, 6-21), ce commandement divin occupe la première place dans la seconde Table de la Loi, celle qui concerne les devoirs de l'être humain envers lui-même et envers la société. C'est aussi le seul commandement auquel est associée une promesse: '' Honore ton père et ta mère, afin que se prolongent tes jours sur la terre que te donne Yahvé ton Dieu '' (Ex 20, 12; cf. Dt 5, 16).

12. '' Tu te lèveras devant une tête chenue, tu honoreras la personne du vieillard '' (Lv 19, 32). Honorer les personnes âgées implique un triple devoir à leur égard: les accueillir, les assister et mettre en valeur leurs qualités. Dans beaucoup de milieux, tout cela se pratique presque spontanément, comme par une habitude très ancienne. Ailleurs, en particulier dans les nations les plus évoluées sur le plan économique, c'est un devoir d'opérer une inversion de tendance pour faire en sorte que ceux qui avancent en âge puissent vieillir dans la dignité, sans devoir craindre d'être réduits à ne compter pour rien. Il faut se convaincre qu'il appartient à une civilisation pleinement humaine de respecter et d'aimer les personnes âgées, pour que, malgré l'affaiblissement de leurs forces, elles se sentent partie prenante de la société. Cicéron avait déjà observé que '' le poids de l'âge est plus léger pour qui se sent respecté et aimé de la jeunesse ''.(18)

L'esprit humain, du reste, tout en participant du vieillissement du corps, reste en un sens toujours jeune s'il vit tourné vers l'éternel; de cette éternelle jeunesse, il fait la plus vive des expériences lorsque, au témoignage intérieur de la bonne conscience, s'ajoute l'affection prévenante et reconnaissante des personnes aimées. L'homme alors, comme l'écrit saint Grégoire de Nazianze, '' ne vieillira pas dans son esprit: il acceptera la dissolution comme le moment décidé selon la loi de la liberté humaine. Avec douceur, il passera dans l'au-delà, où il n'y a ni immaturité, ni vieillesse, mais où tous ont la perfection de l'âge spirituel ''hi there.(19)

Nous connaissons tous des exemples éloquents de vieillards d'une jeunesse et d'une vigueur d'esprit surprenantes. Celui qui s'en approche est stimulé par leur conversation et réconforté par leur exemple. Puisse la société valoriser pleinement les personnes âgées, qui, dans certaines régions du monde - je pense en particulier à l'Afrique -, sont estimées à bon droit comme des '' bibliothèques vivantes '' de sagesse, des gardiennes d'un patrimoine inestimable de témoignages humains et spirituels. S'il est vrai que sur le plan physique elles ont en général besoin d'aide, il est tout aussi vrai que, dans leur grand âge, elles peuvent aussi soutenir les jeunes dans leur marche au moment où ils s'ouvrent à leur avenir et en cherchent les voies.

Tandis que je parle des personnes âgées, je ne peux pas ne pas me tourner aussi vers les jeunes pour les inviter à se tenir à leurs côtés. Je vous exhorte, chers jeunes, à le faire avec amour et générosité. Les anciens peuvent vous apporter beaucoup plus que vous ne sauriez l'imaginer. Le livre du Siracide donne cet avertissement à ce sujet: '' Ne néglige pas le discours des vieillards, car eux-mêmes ont appris de leurs pères '' (8, 9); '' tiens-toi dans l'assemblée des vieillards; y a-t-il quelqu'un de sage? attache-toi à lui '' (6, 34); car '' quelle belle chose que la sagesse '' des personnes âgées (25, 5)!

13. Quant à la communauté chrétienne, elle peut recevoir beaucoup de la présence sereine de ceux qui sont avancés en âge. Je pense surtout à l'évangélisation: son efficacité ne dépend pas principalement des résultats de l'action. Dans combien de familles, les petits-enfants reçoivent-ils de leurs grands-parents les premiers rudiments de la foi! Mais il y a bien d'autres domaines où peut s'étendre l'apport bénéfique des personnes âgées. L'Esprit agit comme il veut et où il veut, se servant souvent de voies humaines qui, aux yeux du monde, apparaissent de peu de valeur. Nombreux sont ceux qui trouvent compréhension et réconfort auprés des personnes âgées, seules ou malades, mais capables de redonner courage par un conseil affectueux, par la prière silencieuse, par le témoignage d'une souffrance accueillie dans l'abandon et la patience! C'est vraiment lorsque diminuent leurs énergies et que se réduisent leurs capacités d'agir que nos frères et soeurs âgés deviennent d'autant plus précieux dans le dessein mystérieux de la Providence.

De ce point de vue aussi, et non seulement en raison d'une évidente exigence psychologique des personnes âgées elles-mêmes, le lieu le plus naturel pour vivre la condition de la vieillesse reste le cadre dans lequel elles se sentent '' chez elle '', parmi les leurs, parmi leurs connaissances et leurs amis, et où elles peuvent rendre encore quelques services. À mesure que, avec l'allongement moyen de la vie, le nombre des personnes âgées augmente, il deviendra toujours plus urgent de promouvoir cette culture d'une vieillesse accueillie et valorisée, et non reléguée au ban de la société. L'idéal serait que les personnes âgées restent en famille, avec la garantie d'aides sociales efficaces pour les nécessités croissantes propres à leur âge ou à la maladie. Toutefois, il y a des cas où les circonstances recommandent ou imposent l'entrée dans une maison de retraite, afin que les personnes âgées puissent jouir de la compagnie d'autres personnes et profiter d'une assistance spécialisée. Ces institutions sont donc dignes d'éloge et l'expérience montre qu'elles peuvent rendre un service précieux dans la mesure où elles s'inspirent de critères non seulement d'efficacité dans l'organisation, mais aussi d'attention affectueuse. Dans ce domaine, tout est plus facile si les relations établies par les familles, les amis, les communautés paroissiales, avec les résidents âgés sont de nature à les aider à se sentir aimés et encore utiles à la société. Et comment ne pas exprimer ici mon admiration et ma gratitude à toutes les Congrégations religieuses et aux groupes de bénévoles qui se dévouent avec un soin spécial à l'assistance des personnes âgées, surtout des plus pauvres, de celles qui sont abandonnées ou en difficulté?

Chères personnes âgées, vous qui vous trouvez dans des conditions précaires, de santé ou autres, je vous suis proche par le coeur. Quand Dieu permet que nous souffrions de maladie, de solitude ou en raison d'autres motifs liés à notre grand âge, il nous donne toujours la grâce et la force de nous unir avec plus d'amour au sacrifice de son Fils et de participer avec plus d'intensité à son projet de salut. Soyons-en persuadés: il est notre Père, un Père riche d'amour et de miséricorde!

Je pense de manière spéciale à vous, veufs et veuves, qui êtes restés seuls pour parcourir la dernière étape de votre vie; à vous, religieux et religieuses âgés, qui, pendant de longues années, avez servi dans la fidélité la cause du Royaume des Cieux; à vous, chers frères dans le sacerdoce et dans l'épiscopat, qui, atteints par la limite d'âge, avez quitté la responsabilité directe du ministère pastoral. L'Eglise a encore besoin de vous. Elle apprécie les services que vous vous sentez encore en mesure d'accomplir dans de nombreux champs d'apostolat; elle compte sur votre prière continuelle; elle est à l'écoute de vos conseils expérimentés et elle s'enrichit du témoignage évangélique que vous donnez jour après jour.

'' Tu m'apprendras le chemin de la vie devant ta face, débordement de joie '' (Ps 16 [15], 11)

4. Au fil des années, il est naturel de se familiariser avec la pensée du '' déclin ''. S'il en était autrement, le fait même de voir les rangs s'éclaircir dans nos familles, nos connaissances et nos amis nous le rappellerait: nous nous en rendons compte en plusieurs occasions, par exemple lorsque nous nous retrouvons dans des réunions familiales, dans des rencontres entre amis d'enfance, d'école, d'université, de service militaire, entre confrères de séminaire... La frontière entre la vie et la mort traverse ainsi nos communautés et elle s'approche inexorablement de nous. Si la vie est un pèlerinage vers la patrie céleste, la vieillesse est la période où il est le plus naturel de regarder le seuil de l'éternité.

Et pourtant, nous aussi, les personnes âgées, ce n'est pas sans peine que nous nous résignons à envisager ce passage. En lui en effet, dans la condition humaine marquée par le péché, il y a quelque chose d'obscur qui nécessairement nous attriste et nous fait peur. Comment en serait-il autrement? L'homme a été fait pour la vie, tandis que la mort - comme nous l'explique la Sainte Ecriture dès ses premières pages (cf. Gn 2-3) - n'était pas prévue dans le projet initial de Dieu, mais elle est survenue à la suite du péché, fruit de '' l'envie du diable '' (Sg 2, 24). On comprend donc pourquoi, devant cette réalité de ténèbres, l'homme réagit et se rebelle. Il est significatif, à ce propos, que Jésus lui-même, '' ayant été éprouvé en toute chose, comme nous, à l'exception du péché '' (He 4, 15), ait connu la peur devant la mort: '' Père, s'il est possible, que cette coupe passe loin de moi '' (Mt 26, 39). Et comment oublier ses larmes sur la tombe de son ami Lazare, alors même qu'il s'apprêtait à le ressusciter ? (cf. Jn 11, 35)

Quoique d'un point de vue biologique la mort soit compréhensible par la raison, il n'est pas possible de la vivre de manière '' naturelle ''. Elle est contraire à l'instinct le plus profond de l'homme. Comme le soulignait le Concile, '' c'est en face de la mort que l'énigme de la condition humaine atteint son point culminant. L'homme n'est pas seulement tourmenté par la douleur et la dissolution progressive de son corps, mais plus encore par la peur d'un anéantissement durable ''.(20) Il est certain que la douleur serait inconsolable si la mort était la destruction totale, la fin de tout. C'est pourquoi la mort pousse l'homme à se poser les questions fondamentales sur le sens de la vie: qu'y a-t-il derrière le mur d'ombre de la mort? Celle-ci constitue-t-elle le terme définitif de la vie ou existe-t-il quelque chose au-delà?

15. Depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, les réponses réductrices n'ont pas manqué dans la culture de l'humanité, réponses qui limitent la vie à notre existence terrestre. Dans l'Ancien Testament lui-même, quelques commentaires au Livre de Qohélet imaginent la vieillesse comme un édifice en démolition et la mort comme sa destruction totale et définitive (cf. 12, 1-7). Mais c'est précisément à la lumière de ces réponses pessimistes que prend toute sa valeur la vue pleine d'espérance qui émane de toute la Révélation et en particulier de l'Évangile: '' Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants '' (Lc 20, 38). L'Apôtre Paul atteste que le Dieu qui donne la vie aux morts (cf. Rm 4, 17) donnera aussi la vie à nos corps mortels (cf. ibid. 8, 11). Et Jésus affirme de lui-même: '' Moi, je suis la Résurrection et la vie; qui croit en moi, même s'il meurt, vivra; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais '' (Jn 11, 25-26).

Le Christ, ayant franchi le seuil de la mort, a révélé qu'au-delà, il y a bien une vie, dans ce '' territoire '' non exploré par l'homme qu'est l'éternité. Il est le premier Témoin de la vie immortelle; en Lui l'espérance de l'homme se révéle comblée d'éternité. '' Si la loi de la mort nous afflige, la promesse de l'immortalité nous apporte la consolation ''.(21) Après ces paroles que la Liturgie offreaux croyants comme réconfort à l'heure où ils disent un dernier adieu à une personne bien-aimée vient une annonce de l'espérance: '' Pour tous ceux qui croient en toi, Seigneur, la vie n'est pas détruite, elle est transformée; et lorsque prend fin leur séjour sur la terre, ils ont déjà une demeure éternelle dans les cieux ''.(22) Dans le Christ, cette réalité dramatique et bouleversante qu'est la mort est rachetée et transformée, jusqu'à apparaître comme une '' soeur '' qui nous conduit dans les bras du Père.(23)

16. La foi éclaire ainsi le mystère de la mort et elle donne de la sérénité à la vieillesse, qui n'est plus considérée ni vécue comme l'attente passive d'un événement destructeur, mais comme la promesse de parvenir à la pleine maturité. Ce sont des années qu'il faut vivre en s'abandonnant avec foi entre les mains de Dieu le Père et de sa miséricordieuse Providence; c'est une période qu'il faut employer, de façon inventive, à approfondir sa vie spirituelle, en priant plus intensément et en se dévouant à ses frères dans la charité.

Il faut donc louer toutes les initiatives sociales qui permettent aux personnes âgées de continuer à s'entretenir sur les plans physique et intellectuel, et dans leur vie de relations, aussi bien que de se rendre utiles en mettant au service des autres leur temps, leurs capacités et leur expérience. C'est ainsi qu'on garde et qu'on développe le goût de la vie, ce premier don de Dieu. D'autre part, un tel goût de vivre ne va pas à l'encontre du désir d'éternité qui mûrit chez tous ceux qui font une expérience spirituelle profonde, comme le montre bien la vie des saints.

L'Évangile nous remet en mémoire, à ce sujet, les paroles du vieillard Syméon, qui se déclare prêt à mourir, puisqu'il a pu tenir dans ses bras le Messie qu'il attendait: '' Maintenant, ô Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s'en aller en paix selon ta parole; car mes yeux ont vu ton salut '' (Lc 2, 29-30). L'Apôtre Paul a le sentiment d'être comme écartelé entre le désir de continuer à vivre pour annoncer l'Évangile et le désir '' d'être libéré du corps pour être avec le Christ '' (Ph 1, 23). Tandis que saint Ignace d'Antioche s'en allait tout joyeux subir le martyre, il affirmait qu'il entendait dans son coeur la voix du Saint-Esprit, comme une '' eau '' vive jaillissant intérieurement et lui murmurant l'invitation: " Viens vers le Père ''.(24) On pourrait multiplier les exemples. Ceux-ci ne jettent aucune ombre sur la valeur de la vie terrestre, qui est belle malgré ses limites et ses souffrances, etqui doit être vécue jusqu'au bout. Mais ils nous rappellent qu'elle n'est pas la valeur dernière, que, selon la vision chrétienne, ce déclin de l'existence apparaît comme un '' passage '', comme un pont jeté de la vie à la vie, entre la joie fragile et incertaine de cette terre et la joie pleine et entière que le Seigneur réserve à ses serviteurs fidèles: '' Entre dans la joie de ton Maître! '' (Mt 25, 21).

Un présage de vie

17. Dans cet esprit, en vous souhaitant, chers frères et soeurs âgées, de vivre sereinement les années que le Seigneur a préparées pour chacun, je me sens poussé, par un désir spontané, à vous faire part en toute sincérité des sentiments qui m'animent en cette dernière étape de ma vie, après plus de vingt ans de ministère sur le Siège de Pierre et dans l'attente du troisième millénaire, dèsormais à nos portes. Malgré les limitations qui surviennent avec l'âge, je conserve le goût de la vie. J'en rends grâce au Seigneur. Il est beau de pouvoir se dépenser jusqu'à la fin pour la cause du Royaume de Dieu!

En même temps, j'éprouve une grande paix quand je pense au moment où le Seigneur m'appellera: de la vie à la vie! C'est pourquoi monte souvent à mes lèvres, sans aucun sentiment de tristesse, une prière que le prêtre récite après la célébration eucharistique: In hora mortis meæ voca me, et iube me venire ad te - à l'heure de la mort, appelle-moi, et ordonne-moi de venir à toi. C'est la prière de l'espérance chrétienne, qui n'ôte rien à la joie de l'heure présente, tandis qu'elle confie le lendemain à la protection de la divine bonté.

18. '' Iube me venire ad te! '': c'est là le désir le plus profond du coeur humain, même en celui qui n'en a pas conscience.

Donne-nous, ô Seigneur de la vie, d'en prendre une conscience lucide et de savourer toutes les saisons de notre vie comme un don riche de promesses futures!

Fais-nous accueillir ta volonté avec amour, en nous remettant chaque jour entre tes mains miséricordieuses!

Et lorsque viendra le moment du '' passage '' ultime, accorde-nous de l'affronter avec une âme sereine, sans rien regretter de ce que nous laisserons. Car te rencontrer, après t'avoir cherché longtemps, ce sera retrouver toute valeur authentique expérimentépe ici sur la terre, avec tous ceux qui nous ont précédés sous le signe de la foi et de l'espérance.

Et toi, Marie, Mère de l'humanité en marche, prie pour nous '' maintenant et à l'heure de notre mort ''! Tiens-nous toujours étroitement unis à Jésus, ton Fils bien-aimé et notre frère, le Seigneur de la vie et de la gloire!

Amen!

Du Vatican, le 1er octobre 1999.




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