Leçon de chosesL'histoire que voici est tout d'abord sans paroles. Elle commence par un grand plouf, un plouf énorme et désespéré, et c'est une Juliette de trente ans qui vient de faire plouf. Juste avant ce plouf, c'est-à-dire dans le court espace-temps où Juliette s'est élancée dans la rivière, un observateur attentif aurait pu la décrire: environ 1,70 m, cheveux noirs bouclés comme un agneau de printemps et corps mince, bien allongé en position de haut vol. Il y a bien un observateur, il est bien attentif. Dieu sait pourquoi d'ailleurs, mais il n'a pas de bons yeux. Il n'a fait qu'entrevoir une espèce de flèche noire qui partait du pont et ressemblait à une femme. Au moment précis du plouf, l'observateur en question dévore un morceau de saucisse et du pain, tranquillement assis sur la berge. La saucisse lui est restée dans la bouche, coincée par la stupéfaction. - Nom d'une pipe! a marmonné l'observateur en avalant de travers, elle a sauté, l'imbécile! L'histoire continue sur ces paroles d'une grande logique, avec un second plouf tout aussi logique. C'est Emile qui vient de le faire. Un Emile de soixante ans environ. Le même observateur attentif aurait pu constater que ledit Emile est un petit bonhomme trapu, mal habillé et mal rasé, vêtu d'un pantalon minable retenu par une ficelle. Mais il n'y a personne sur la berge pour admirer ce second plouf. Dommage. Car si Emile - qui est clochard, c'est visible - sait nager, il a plongé tout habillé, godasses comprises, chapeau compris, sans même prendre le temps de respirer, ou de boire une gorgée pour faire passer la saucisse. Et il a du mal à rejoindre Juliette, qu'il a décidé de sortir de l'eau. Pendant quelques minutes, il y a une espèce de bouillonnement bizarre, Emile étouffant un peu et se dépêtrant maladroitement dans l'eau, tandis que Juliette dérive, jambes par-dessus tête, dans le sens opposé. Puis Emile réussit à nager, et même à foncer. Le style n'est pas élégant, mais peu importe, il arrive à attraper une tignasse noire. La tignasse lui échappe des mains et sa propriétaire se débat furieusement. Il insiste, attrape ce qu'il peut, dans le tourbillon d'eau, et cela provoque un cri furieux de la désespérée. Rien n'est plus difficile que de sauver de la noyade un être qui se débat. Alors, à bout de forces, Emile le clochard assène deux énormes gifles à la tête bouclée. A chaque gifle, l'eau jaillit dans l'air en multitude de gouttes lumineuses. Puis le calme se fait, et Emile ramène péniblement l'épave qui en résulte. La scène a duré trois minutes environ. Sur le pont, personne. Seul le petit soleil de printemps rigole sur la rivière, en observant deux loques qui se traînent dans l'herbe. Elles sont mouillées, trempées, hoquetantes, et furieuses des deux côtés. Juliette tousse et crache de l'eau saumâtre, en grognant: - De quoi je me mêle, qu'est-ce que vous fichiez là, d'abord? Emile tord son pantalon à grands gestes rageurs. - Hé, ho ... doucement, hein? Si j'avais pas été là, vous passiez, demoiselle! Le courant est rapide ici. Juliette marmonne que de toute façon, c'est ce qu'elle voulait. Emile rétorque que ce n'est pas malin. Elle se frotte les joues: - Possible, mais c'était pas une raison pour m'assommer! Emile se redresse, sentencieux: - Tu apprendras que pour tirer de la flotte quelqu'un qui se débat, faut l'assommer d'abord. Sinon, tu te noies avec. Mais Juliette éclate en sanglots. Elle affirme qu'elle n'apprendra rien du tout, qu'elle en a marre, mais tellement marre, qu'elle recommencera! Ce qui a le don de mettre Emile en colère brutalement: - Bon, eh bien, vas-y, gamine! Recommence tout de suite! Allez hop, saute si t'as le courage. Juliette le regarde abasourdie. - Allez, je te dis! Saute! Si tu es fatiguée tu n'as qu'à mettre la tête sous l'eau, depuis le bord. Tu ne respires plus et on n'en parle plus! C'est idiot mais Juliette frissonne en regardant la rivière. Pour rien au monde elle n'y retournerait, à présent. On ne se jette pas deux fois à l'eau en dix minutes, c'est bizarre. Voilà bien la stupidité du suicide. Emile a son idée là-dessus: - Ah! tu vois, hein? Mourir n'est pas tellement gai! Tout est relatif. Maintenant que tu as froid, et que tu grelottes de trouille, pas question de sauter! C'est comme ça, mon petit, faudra t'y faire, tu n'as pas du tout envie de mourir. Bon, c'est pas tout ça, inutile d'attraper la crève, faut se sécher, allez, viens par là. Emile, le clochard sentencieux, aide Juliette la désespérée à remonter la berge et la guide vers son domaine, sous le pont. Il y a là une vieille poussette garnie soigneusement. C'est sa valise, la penderie, son garde-manger, sa maison ambulante. Il en extirpe un vieux pardessus. - Allez, enlève tes frusques et rentre là-dedans! Le ton est sans réplique. Juliette se tortille comme elle peut pour retirer la robe mince et noire qui lui colle le froid à la peau, tandis que son sauveteur, galant, lui tourne le dos. Lorsqu'elle est emmitouflée dans le manteau rugueux, il fouille de nouveau dans sa poussette aux trésors, et en sort une bouteille indéfinissable. - Allez, bois un coup, ça réchauffe! Juliette s'étrangle encore. L'alcool lui brûle la gorge, lui pique les yeux. Est-ce le choc, le froid, la peur, l'angoisse, ou la reconnaissance, la voilà qui se remet à trembler comme une feuille et à pleurer comme une fontaine. Emile ne s'émeut pas. Il boit à son tour avec volupté et commente: - Voilà, faut chialer un bon coup, ça dégonfle. Allez, pleure, ma belle, soûle-toi et pleure, ça ira mieux dans pas longtemps, fais confiance à Emile. Ils sont drôles tous les deux, assis sur l'herbe rare, au petit soleil. Un moment passé dans le calme de cette matinée de printemps. On entend au loin le grondement de la ville, ponctué par les hoquets de Juliette. Puis le sanglot s'arrête, et elle se mouche dans un infâme torchon que lui tend Emile. - Alors, demoiselle? Si tu racontais tes misères à papa Emile? Juliette fait une moue annonciatrice d'un nouveau déluge, et Emile se met à râler. - Ah non, hein? Ça suffit. Tu vas pas remettre ça. Faut pas s'éterniser dans le sanglot, ça déprime. Ecoute-moi, je vais t'aider. T'as rencontré un gars qui t'a fait des misères. Juliette hoche la tête. - Et c'est pour ça que t'as voulu couler? - Oh non ... Il n'y a pas que ça ... Juliette triture un bouton de l'énorme manteau qui l'enveloppe, puis se décide à la confession: - J'ai tout eu en même temps. Plus de boulot ... On m'avait engagée à l'essai, ça n'a pas marché. Et puis il m'a laissée tomber la semaine dernière, le samedi, soi-disant qu'il avait rencontré une fille formidable ... et puis hier, c'est l'huissier qui est venu. C'est la première fois que ça m'arrive. J'y croyais pas, moi, mais il a pris tous les meubles, j'avais pas fini de les payer, et la maison de crédit les a récupérés. En plus je me suis fait voler mon sac, dans un café. Je l'avais posé sur la banquette, il y avait tous mes papiers et les 100 francs qui me restaient. J'en ai marre, j'en peux plus, la vie est une saleté de saleté. Juliette a l'air d'un plumeau mouillé, d'une grande perche avec une tête de loup mais elle est plutôt mignonne. A son âge on est rarement laid. Alors Emile lui dit: - T'as l'air d'un plumeau. Je vais t'expliquer, Plumeau. Mange un bout, et je vais t'expliquer des choses. Emile s'est mis à parler, à parler ... un vrai conférencier! Tout en faisant sécher sa liquette au soleil, puis son pantalon. Il se baladait en short à rayures autour de Juliette, et faisait de grands gestes. Il avalait un coup de rouge, et démontrait, expliquait, philosophait, rigolait, puis devenait grave et sentencieux, puis furieux et affirmatif. Quel drôle de clochard ... D'où venait-il? Où avait-il appris toutes ces choses? Comment les disait-il si bien? Fascinée, Juliette grignotait fromage et saucisson, ou buvait à la bouteille le vin âcre et à la bouche d'Emile les paroles qu'il lui fallait. Vers quatre heures de l'après-midi, il a fini de parler. Les vêtements étaient secs, Juliette soûle, de vin et de paroles. Emile a enfoui ses petites affaires dans la poussette en concluant: - Alors, t'as compris? C'est ça la vie, rien de plus, et ceux qui font des nœuds avec sont des bougres d'imbéciles. Bon, je te ramène. C'est où, ta crèche? Après avoir parlé amour, philosophie, politique, écologie, et le reste, il parlait pratique et faisait le point sur la situation précaire de Juliette. Ce point fait, il a décidé de camper chez elle quelque temps, histoire de ne pas la laisser toute seule à sa convalescence. Et ils ont bien rigolé en voyant la tête de la concierge, quand Emile a sorti des billets sales de sa poche pour payer le loyer. - Madame la bignole, a-t-il déclaré avec emphase, vous constatez de visu un lieu commun: je suis un clochard qui a de l'argent de poche. Car c'est un lieu commun de dire que les clochards ne sont pas aussi pauvres qu'ils le prétendent! Ce fut un campement joyeux. Dans le studio vidé de ses meubles, Emile installa sa poussette et organisa l'existence. Au cours de pérégrinations secrètes, il rapporta successivement un vieux lit de cuivre, beau comme un bateau, un fauteuil de cuir, patiné d'âge, un vieux frigo tout rigolo que Juliette peignit en bleu, avec de petits nuages blancs sur la porte, un canapé déglingué, qu'il entreprit de rafistoler. Juliette faisait les petites annonces et, à chaque tentative, Emile l'accompagnait, il attendait patiemment sur le trottoir, en quémandant des cigarettes pour le principe. Le jour où Juliette est ressortie en criant: «Ça y est!» ils ont fêté son nouveau travail avec une bouteille de Champagne. Et puis un jour, Emile est reparti. Sur le pas de la porte, il s'est posé en pater familias: - Fini, hein? Tu recommences plus? Si t'as un souci tu sais où me trouver. Mais la prochaine fois, ne saute pas du pont, ça complique. Et il s'en est allé. Juliette l'a revu, deux ou trois fois encore, pour bavarder dans l'herbe, et la vie a repris. Emile est allé vers d'autres ponts et d'autres rivières, Juliette vers d'autres idées. Ce jour de printemps 1978 était leur secret à tous les deux, une sorte de parenthèse philosophique, entre deux ploufs. Source : http://www.zum.de/Faecher/F/HE/PROJEKTSDF/girardot/Lecondechoses.htm
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