Drames et suicides Un coroner montre Loto-Québec du doigtMarie-Claude Malboeuf
La Presse, Vendredi 23 mars 2001 «ET BIEN voilà c'est ici que s'achève ma vie. Quand j'étais petit, je ne croyais pas que le jeu pouvait être dangereux, mais croyez-moi, ça l'est.» Le policier Éric Bérubé destinait ce message à ses parents et amis. Un adieu griffonné il y a un an, avant de se transpercer le coeur d'une balle. Le jeune homme de 34 ans venait de perdre 1200$ aux loteries vidéo, 1200 $ destinés à la fondation Rêves d'enfant. Le jeune Beauceron destinait ce message à ses parents et amis. Mais le coroner Bernard Couillard a cru bon de le transmettre haut et fort. Mercredi, le médecin recommandait que le dossier Bérubé soit tout spécialement porté à la connaissance de Loto-Québec. Et il n'a pas hésité à contredire la lucrative société d'État -par écrit et en caractère gras- en précisant: «Pour plusieurs individus dépendants et d'autres en voie de le devenir, le jeu ne sera jamais un jeu». .. En décembre, déjà, son confrère Michel Ferland interpellait lui aussi Loto-Québec, qui engrange des millions et des millions grâce aux casinos et aux machines à sous. «Plutôt que de dire que le jeu est un jeu, on devrait dire que le jeu peut créer une dépendance et mener au suicide», a-t-il écrit. Que fait la société de tous ces rapports inquiétants? «On les lit, on les analyse, on essaie de voir quel genre de mesures ils peuvent nous inspirer», répond son porte-parole Jean-Pierre Roy. Quant à la suggestion de coller des mises en garde sur les appareils et d'installer des affiches au casino, elle n'a pas été suivie. «On a dit au coroner qu'on allait réfléchir à ses recommandations. Et on est encore en train de réfléchir à savoir si c'est la bonne façon de faire», indique M. Roy. «Les suicides sont des choses très malheureuses auxquelles on ne demeure pas indifférents, assure-t-il. On essaie justement par notre programme de prévention du jeu pathologique de m ettre en place des mesures d'aide.» Au Nouveau-Brunswick, les citoyens envisagent une mesure bien plus radicale. Le 14 mai prochain, ils voteront pour décider s'il faut bannir à jamais les 3200 machines à sous de leur province (ce qui priverait leur gouvernement de 55 millions). En Caroline du Sud, la population a déjà voté en ce sens et 32000 appareils sont disparus en décembre. «Je ne vous dis pas qu'un référendum est une mauvaise chose, mais avant de suggérer cette façon de faire, on veut mieux connaître la problématique. On a mis beaucoup d'énergie pour analyser les impacts du jeu. On veut concentrer nos efforts», commente Alain Vézina, porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux, à qui Québec versera 44 millions sur trois ans pour mener des études et mettre sur pied un réseau d'aide. Loto-Québec plaide de son côté que ce serait bien pire si l'État ne contrôlait pas le jeu. «Dans les années 80, vous aviez 40000, 50000 vidéopokers illégaux au Québec, rappelle M. Roy. Des appareils qui étaient fréquemment truqués et qui étaient accessibles dans des endroits où se trouvent les enfants comme des dépanneurs. Des appareils dont les profits allaient au crime organisé. Il n'y avait pas de réseau d'aide.» Depuis que le jeu est devenu un loisir officiel au Québec, les statistiques sont par contre affolantes. Entre 1993 et 1999, le bureau du coroner enregistrait un bond gigantesque de suicides liés au jeu. Ils ont alors quadruplé, passant de moins de 10 par année à 33. En l'an 2000, au moins 14 joueurs additionnels se sont enlevé la vie. «Et tous les cas ne nous ont pas encore été rapportés ou n'ont pas encore été analysés», précise le porte-parole de l'organisme François Houle. Le nombre d'appels à la ligne «Jeu : aide et référence» ne cesse par ailleurs d'augmenter, passant de 3745 en 97-98 à 6671 deux ans plus tard. Pour l'instant, seuls les Montréalais ont déjà accès à un suivi thérapeutique gratuit qu'a promis Québec cet automne. Les intervenants étant toujours en formation ailleurs. Depuis un an, la Maison Jean-Lapointe a traité 100 personnes. «C'est un bon début, mais les ressources ne suffisent pas du tout, commente la psychologue et coordonnatrice du programme, Louise Paré. L'idéal serait de ne pas avoir de liste d'attente. Les coûts sociaux liés au jeu sont beaucoup plus importants que les 44 millions versés par le gouvernement.» Source : www.lapresrupture.qc.ca/cpf1mar23_MarieClaudeMalboeuf.html
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