Le suicide chez les jeunes au QuébecL'univers des jeunes est un mystère pour ceux et celles qui n'ont pas le bonheur de les fréquenter. Moniteur de natation pendant toutes mes années d'études collégiales et universitaires, puis professeur animateur depuis 5 ans dans un collège privé de Montréal, j'ai donc le privilège de les fréquenter quotidiennement depuis 15 ans, même si je n'ai que 30 ans. Je me propose donc de me faire l'exégète de leur réalité. On dit souvent que la jeunesse est le plus beau moment de la vie; comme tout adage, cet énoncé comporte une part de vérité. Ce n'est pas surtout du bonheur de vivre de la jeunesse que je veux traiter ici, mais de ses difficultés d'être. Quiconque le moindrement attentif aux jeunes et aux divers signaux d'urgence qu'ils nous émettent fréquemment comprendra la pertinence de mes propos. Nos jeunes éprouvent des difficultés à s'adapter à la nouvelle culture de l'après-révolution tranquille. Ils sont de plus en plus nombreux à adopter des comportements qui posent problème; irrespect, délinquance, décrochage, toxicomanie, vie affective ou sexuelle déréglée, violence, parfois extrême. Ils affichent souvent des niveaux de détresse qui les mènent de plus en plus souvent au suicide. En a-t-il toujours été ainsi? Je crois que non, du moins dans l'histoire récente du Québec. Que notre jeunesse éprouve des difficultés à passer de la vie adolescente à la vie adulte, rien de plus normal; que quelques jeunes qui souffrent de maladie mentale ou d'un contexte familial dysfonctionnel perdent le nord, là encore, rien de plus normal. Mais lorsque ceux-ci deviennent légion, c'est un signe que le problème se situe au niveau de la société, de ce que les adultes en ont fait. Notre société actuelle, avouons-le, cause problème à nos jeunes. Cette situation alarmante, voire dramatique, nécessite à mon avis un sérieux coup de barre afin d'éviter un naufrage collectif. Tout n'est pas noir. Bien sûr, il y a des jeunes heureux, épanouis, comblés par leurs parents et leurs éducateurs, et qui se préparent à donner plus tard le meilleur d'eux-mêmes à la société qui les a vus naître. Il faut s'en réjouir. Mais sont-ils nombreux, ces jeunes épanouis et en contrôle de leur destin? Mon expérience auprès d'eux me permet de croire que non. Chez ces privilégiés, comment s'assurer qu'ils deviendront de bons citoyens et de bons parents? Quelles valeurs les font vivre? Ne sont-ils que des survivants du mal de l'âme actuel, condamnés bientôt à l'errance? L'avenir le dira. Voilà pour les privilégiés. Qu'en est-il pour les autres, les galériens de la modernité, ceux et celles qui, de plus en plus nombreux, qui se sentent étrangers au milieu qui les a vus naître. Pénétrons leur univers afin de comprendre les raisons de leur désarroi moral et existentiel; mettons-nous à leur écoute, décodons leurs cris et leur désespérance. Propos alarmistes? À vous d'en juger. Je travaillerai parfois à la hache, comme le frère Untel des Insolences. Pour les jeunes, l'heure n'est pas maintenant aux Sérénades de Mozart; c'est trop souvent l'heure des Requiem. Pensons donc à ces jeunes qui se sont suicidés, à Montréal comme au Québec; pensons aussi à ces jeunes qui sont dans l'antichambre de la mort et qui attendent désespérément de trouver un sens à leur vie. L'heure n'est pas à la rigolade. Le suicide de nos jeunes témoigne d'une crise autrement plus sérieuse que celle de la dette et du chômage; une crise spirituelle sans précédent dans l'histoire du Québec. Et crise spirituelle sous-entend également crise de société. Cette crise spirituelle, cette crise de société, sont à l'origine du suicide chez nos jeunes. C'est ma plus profonde conviction. Étant moi-même un rescapé in extremis de cette déroute, je porte comme une terrible souffrance intérieure ce Québec déboussolé qui m'a engendré. Depuis une trentaine d'année, le Québec vit son petit Holocauste: une génération de jeunes a été sacrifiée au nom d'idéaux et de valeurs qui ne les ont pas comblés. C'est pour eux que j'écris ce texte, afin que cesse cette absurdité du suicide, et qu'enfin la lumière jaillisse dans tous ces coeurs éteints. Je traiterai d'abord de la crise qui prévaut au sein de la société actuelle. J'étudierai ensuite les rapports entre les jeunes et l'Église. J'aborderai ensuite la question du suicide chez les jeunes.société en criseNos jeunes sont en crise d'abord et avant tout parce que la société qui les a vus naître et qui les a portés est aussi en crise. Examinons de plus près les causes du désarroi de notre jeunesse.crise de la parentalitéAu risque de paraître nostalgique, je constate que le temps de la famille-reine est révolu. Signe des temps nouveaux, la famille a changé radicalement de visage. Ces récentes transformations de la famille, radicales, ne sont pas sans conséquences; mais cela, peut-être l'avons-nous oublié, emportés alors par cette frénésie du changement. Et pourtant, nous agissons comme si le type de la famille moderne représentait l'apothéose de son évolution. Est-ce vraiment le cas? Les quelques rares personnes qui osent remettre en question cette évolution (!) sont illico déclarées réactionnaires, cathos bornés, nostalgiques des temps révolus. Si bien qu'aujourd'hui, la famille est éclatée, vraiment éclatée; pour le mieux? Quelle place fait-on à la famille en 1995? Quelle place occupe-t-elle au sein de la hiérarchie des valeurs sociales? Sûrement pas la place qui devrait être la sienne. On semble avoir oublié l'importance du rôle que joue la famille dans le développement intégral de l'être humain; comment évoluer pleinement comme enfant, adolescent et adulte sans une saine famille à la base? On le voit bien, la famille joue, ou devrait jouer, un rôle capital au sein de notre société, et ce pour plusieurs raisons. D'abord parce que c'est dans la famille que l'enfant reçoit l'amour et la stabilité nécessaires à son bon développement psycho-affectif. Premier lieu de socialisation, c'est aussi dans la famille que l'on devrait s'initier aux rudiments de la foi. La famille, en tant que première micro-société au sein de laquelle nous devons apprendre à vivre, est en quelque sorte le révélateur, par anticipation, de la société de demain; voilà pourquoi on dit souvent que notre société est à l'image de nos familles. C'est elle, d'abord et avant tout, qui fait ou défait les êtres humains. Vous conviendrez donc avec moi du rôle capital qu'elle doit assumer au sein de toute société. Or qu'en est-il de l'état du patient? Qu'en est-il du bilan de santé de la famille actuelle? De toute évidence, les récents bouleversements au sein de notre société, essentiellement au cours des trente dernières années, ont durement affecté ce noyau dur, cette cellule première de la vie en société: augmentation effarante des unions libres et des divorces (plus de 50% des mariages échouent), familles reconstituées au gré du vent, enfants illégitimes, etc. Voilà le bel héritage de la Révolution tranquille, celui qu'on se refuse de voir, celui surtout que l'on n'a pas le droit de remettre en question, probablement parce qu'il est trop accablant. Cet héritage empoisonné sécrète de l'instabilité comme le serpent sécrète son venin. Or, cette hausse dramatique de l'instabilité, les enfants sont les premiers à en faire les frais, ce sont eux qui en souffrent le plus: c'est toute leur vie que s'en trouve chamboulée, et celle de leurs parents par ricochet. C'est un héritage honteux.parents remis en questionHors de tout doute, la famille québécoise est en crise. Voilà donc le diagnostic établi; toutefois, au-delà du constat, pourquoi la famille est-elle en crise? Plusieurs soupçonnent avec perspicacité que cette crise couve une crise plus profonde: celle de la parentalité, celle du couple, celle de l'amour. Construire un amour durable n'a jamais été chose aisée. Précisément parce qu'à l'origine même de la famille, il y a un projet d'amour entre deux adultes présumés libres et raisonnables; libres et raisonnables dans l'acception philosophique et théologique du terme. Vu l'importance de l'engagement (c'est-à-dire les enfants qui pourraient naître de cette union), on ne saurait trop insister sur l'importance du choix éclairé fait par des adultes pleinement conscients des devoirs et responsabilités qui découleront de cette chose sublime qu'est le mariage. En toute logique, les familles sont généralement à l'image des parents qui la constituent. L'adage n'affirme-t-il pas qu'on juge l'arbre à ses fruits? Nos observations précécentes nous portent à croire qu'au Québec le mariage et l'amour ne sont pas envisagés avec le sérieux qui serait de mise. Il semble qu'une forte proportion d'adultes qui se marient au Québec le font sur un coup de tête, sans trop réfléchir et surtout, sans trop... prier. J'irais même plus loin: comment expliquer autrement, et rationnellement, un taux de divorce qui avoisine les 50% autrement que par l'irresponsabilité? De toute évidence, beaucoup semblent se méprendre sur la nature profonde du mariage. Je suis toujours surpris de constater avec quelle légèreté et inconscience beaucoup de couples en difficulté considèrent la séparation et le divorce. Ils sont, à mon avis, beaucoup trop nombreux à ne pas réaliser que la sécurité psycho-affective des enfants constitue quelque chose de fragile et de précieux avec laquelle on ne peut badiner. Cette légèreté me sidère à chaque fois, en plus de me laisser perplexe. Je me dis alors intérieurement: comment ces adultes, somme toute gâtés par la vie, peuvent-ils avoir oublié une leçon si évidente pour tant de générations de parents-éducateurs au Québec? Mais alors je comprends que la transmission des savoirs ancestraux, cette antique - et éprouvée - sagesse populaire, ne s'est pas opérée automatiquement entre le milieu rural et le milieu urbain. Oh certes! nous avons construit de grandes villes, mais à quel prix... humain? Au prix du sacrifice de ce qui faisait de nous des êtres humains à part entière, c'est-à-dire de la famille? Il faut toutefois reconnaître, à la défense des parents, que leur rôle, surtout en ces temps troublés, n'a jamais été facile. Tant est que pour réussir aujourd'hui une famille, bien la mener à terme, il faut une bonne dose de chance, de foi, de détermination, voire parfois... d'héroïsme. Les parents actuels, du moins ceux de la jeune génération, ne peuvent évidemment pas transmettre ce qu'ils n'ont pas reçu; nous devons comprendre, et surtout, apprendre à composer avec leurs limites sérieuses. Toutefois, à trop se justifier, nous risquons de nous décharger de nos responsabilités. D'où les clichés actuels, qui pullulent, et qui cherchent presque tous à justifier et à motiver l'inconscience collective au nom de la sacro-sainte liberté - de fait une pseudo-liberté qui rend esclaves de leur égoïsme ses promoteurs -, et d'une illusion d'épanouissement personnel (qui laisse croire faussement que c'est en se déchargeant de ses responsabilités qu'on s'épanouit). On en vient donc, ultimement, au résultat suivant: ce qui aurait été considéré comme une tragédie, il y a une génération ou deux, un divorce, des enfants laissés pour compte, est devenu aujourd'hui un fait banal, à peine digne de mention. Banal? Mais banal pour qui? Ces adultes présumés raisonnables, en fait des hommadolescents, se sont-ils même demandé ce qu'en pensaient leurs enfants, comment ces derniers vivront cette rupture, ou présument-ils que leurs enfants s'en tireront indemnes, qu'ils apprendront tôt ou tard à composer avec la nouvelle donne familiale puisque, de toute façon, ils n'ont pas le choix? Comment, en effet, un enfant pourrait-il oser refuser à ses parents le droit de se divorcer? Comment, surtout, pourrait-il anticiper les conséquences qui lui seront néfastes? Pour employer une formule-choc, j'ai parfois l'impression qu'aujourd'hui, on se divorce trop souvent comme on s'est marié: sans réfléchir. Le divorce est banalisé à un point tel qu'on ne s'en scandalise même plus; et c'est en cela, précisément, que réside le scandale. Or, que les parents se le disent, lorsqu'on a affaire à des drames humains d'une telle importance, la pensée magique ne suffit pas; il ne s'agit pas de se dire que tout va aller pour le mieux pour qu'il en soit ainsi; il y a et il y aura toujours un prix à payer, et plus souvent qu'autrement, à crédit. Souvent ce n'est pas au moment de la rupture même entre les époux mais plus tard que les enfants auront à régler la note, une note souvent salée, qu'on veuille l'admettre ou non. (En fait, la plupart des adultes ici visés refusent de reconnaître cet état de fait) Ne s'agit-il pas d'une grande injustice, dont nos enfants font d'abord les frais? Ce sacrifice sur l'autel de la liberté, cette immolation par la rupture de leur développement psycho-affectif, même partiel, les atteint et les blesse dans le fondement même de leur être, en plus d'avoir des conséquences funestes: leur confiance en eux s'en trouve diminuée, parfois même anéantie; beaucoup d'entre eux deviennent incapables de risquer l'amour, et l'engagement dans le temps et la durée qui le sous-tend; tout don de soi, qui repose sur un altruisme véritable, s'en trouve à leurs yeux discrédité. Voilà donc, entre autres signes de leur détresse, le prix à payer pour tant d'inconscience de la part des présumés adultes qui devraient leur servir de modèle... de sagesse, au sens biblique du terme. Le passif est lourd, accablant, et ce sont les jeunes qui doivent, à leur grand dépit, en porter le poids.figure absente du pèreUn phénomène sociologique complexe comme celui de la crise de la parentalité provient de plusieurs causes et peut être apprécié de multiples façons. Une de ces causes est certainement, du moins à mon avis, la crise de paternité. Examinons-la de plus près, car la question est complexe et nous touchons peut-être là au noeud du problème. Selon Georges Convert, prêtre et écrivain, la figure paternelle s'est vue graduellement refuser toute autorité, au sein de notre société depuis trente ans, principalement en raison de la montée du féminisme. Ce retrait de la figure paternelle d'autorité porterait à conséquence. En cela, Convert se fait le porte-voix spirituel du psychologue bien connu Guy Corneau qui, dans son récent livre Père manquant, fils manqué, abordait sensiblement les mêmes points. Cette problématique complexe, délicate à traiter en ces temps de rectitude politique, remet indirectement en question une partie de l'héritage - peut-être empoisonné? - de l'idéologie féministe telle que véhiculée au Québec ces trente dernières années. D'ailleurs, à cet égard, de plus en plus de féministes désabusées constatent lucidement que l'essouflement de leur mouvement révolutionnaire s'explique en majeure partie par ce refus de reconnaître aux hommes une voix au chapitre; la révolution féministe aurait en partie échoué parce qu'elle se serait faite sans les hommes, ou pire, sur leur dos. Voyons concrètement les conséquences sur le terrain de cette relative absence de la figure paternelle au sein de notre société: sans figure d'autorité dûment respectée comme telle, n'est-ce pas la transmission de tout héritage de valeurs morales et spirituelles qui est fortement compromise? Les pères, en cessant d'exercer ou en se voyant refuser le droit de jouer leur rôle de gardiens de la Tradition d'autorité - morale et spirituelle - n'ont-ils pas abdiqué leur raison d'être même, au sein de toute famille? Outre la transmission de cet héritage, outre l'exercice de l'autorité nécessaire pour son application, à quoi donc les pères devraient-ils d'abord servir? À changer les couches? À laver la vaisselle? Peut-être! mais pas d'abord à cela. Et se méprendre sur cet autre aspect essentiel de leur rôle au sein de la famille, comme nous l'avons fait depuis plusieurs décennies, porte à conséquences, la principale étant le désarroi moral et existentiel qui est le lot de bon nombre de jeunes d'aujourd'hui. Poussons encore un peu plus loin notre raisonnement, et constatons ses répercussions dans le domaine religieux: le Dieu des chrétiens ne se dit-il pas Père? Nous comprenons dès lors les conséquences désastreuses de ce discrédit de la figure d'autorité lorsqu'il s'applique dans le domaine de la religion: si bien qu'en toute logique, lorsque toute paternité sur terre se trouve discréditée, faut-il se surprendre que les jeunes discréditent a fortiori une religion dont le fondement repose lui aussi sur une paternité, en l'occurence céleste? Voilà une hypothèse à considérer sérieusement. Me fais-je ici l'apologiste d'un retour au patriarcat d'antan? Non. Je ne vise qu'à un juste retour des choses, car je constate que les hommes de ma génération, et en cela ils sont la copie presque conforme de celle qui les a précédés, cherchent désespérément une façon, voire une raison d'être. Pire, beaucoup nourrissent une réelle agressivité à l'égard d'une société qu'ils jugent complètement déboussolée; là encore, cette déroute a comme fâcheuse conséquence que ce sont encore une fois les jeunes qui font les frais de cette quête, voire de cette déroute. On ne peut évoquer la crise de la parentalité moderne et passer sous silence la problématique de l'absence de ces parents modernes auprès des enfants. Pourquoi? Précisément parce qu'il leur faut travailler de plus en plus. Les enfants sont donc laissés à eux-mêmes, ou confiés à... la télévision. On fait comme si les enfants n'avaient plus besoin des parents, on présume qu'ils sont, en fait, de jeunes adultes qui ne demandent qu'à s'affranchir le plus rapidement possible de la tutelle écrasante de leurs parents; des psychologues, ou écoles de psychologie, pour ne pas être en reste, sanctionnent cette nouvelle voie. Solution facile qui cautionne l'égarement de bien des présumés-parents. Faut-il se surprendre alors que notre société soit devenue celle des garderies, que la jeune enfance se résume trop souvent pour la plupart des jeunes Québécois(es) à être parqués avec une vingtaine d'autres petits dans un environnement étranger à la cellule familiale. Où est maman? chantent en choeur cette génération de petits laissés-pour-compte... de banque. Certes, beaucoup de parents n'ont pas le choix; pour eux, le deuxième salaire est une question de survie. Mais combien d'autres se servent des garderies, qui sont maintenant légitimées socialement, pour masquer leur logique égoïste de la courte vue? Curieuse parentalité... On fait des enfants mais on confie aux éducateurs des garderies le soin de les éduquer. Pourquoi alors les faire ces enfants? Pour s'assurer d'une descendance (qui sera artificielle)? Méprisons-nous à ce point la tâche de parent-éducateur? Quel prix humain, personnel et collectif, aurons-nous à payer dans dix, vingt ou trente ans, pour les enfants des garderies?parents priants?C'est dans la famille que l'on s'initie aux rudiments de la vie spirituelle. C'est en famille que l'on apprend à prier, c'est sur les genoux de sa mère que le coeur et l'esprit s'ouvrent pour la première fois à l'amour divin, à un certain sens de la transcendance. Le coeur de l'enfant est perméable à la spiritualité: laissez les enfants venir à moi, dit le Christ de l'Évangile. C'est donc principalement dans la famille que nous découvrons Dieu, que nous développons notre goût de l'absolu, que nous formons notre caractère spirituel. Dans cette optique, affirmer que la famille est en crise, c'est d'abord et avant tout mettre le doigt sur le refus ou l'incapacité de la famille d'aujourd'hui à transmettre les rudiments de la foi. Ce qui est tragique, car nous savons tous que la plupart des jeunes qui n'auront pas reçu d'éveil spirituel à la maison resteront pour la majeure partie de leur vie des handicapés spirituels à qui on aura refusé le plein développement de leur être; cette absence de croissance spirituelle se traduira par une atrophie de leur être, par un mal de l'âme allant parfois jusqu'à la désespérance. Aujourd'hui, malgré un nombre assez important de baptêmes, on n'éduque presque plus à la foi. Dans les écoles, la plupart des cours de religion (catholique) ont été remplacés par des cours de morale, virage pédagogique apparemment sans conséquences. Vraiment? A-t-on oublié qu'une morale exige un fondement, sans lequel elle court le risque de connaître assez rapidement des passages à vide (à cet égard, les us et coutumes de la plupart des jeunes modernes confirment mes dires)? On se doit d'admettre qu'on ne transmet plus - ou presque plus - de culture religieuse catholique au sein de notre société. C'est un constat indéniable. Quel prix payons-nous, et surtout, paierons-nous pour cette génération d'aveugles spirituels engendrés par notre société? Je réponds à cette question par une autre question: que seraient devenus, sans l'éducation spirituelle reçue de leur mère, Augustin, le frère André, Thérèse Martin de l'Enfant-Jésus, mère Teresa et combien de grands personnages de l'histoire de l'Église? Certes, Dieu est capable de susciter des saints quand et comment Il le veut; mais Il préfère toutefois que nous y mettions des efforts, de la discipline, de la rigueur, voire de l'héroïsme. Le Québec se prive-t-il de saints et de saintes par sa propre faute? On ne peut en être assuré, mais on peut le croire. Mais il y a plus grave: des générations de jeunes et moins jeunes se retrouvent privés de l'essentiel, c'est-à-dire d'une relation personnelle avec leur Dieu; plusieurs ne s'en remettront pas. Et c'est ce qui, entre autres, explique la montée dramatique du nombre de suicides au Québec. Faisant suite à ces quelques considérations, une évidence s'impose d'emblée à notre esprit: sans parents qui nous précèdent dans la foi, l'héritage du sens (de la vie) ne se transmet pas. Cette tragédie, car c'en est une, tire son origine des années hippies (1960-1970), de la révolte et du rejet systématique par la génération des baby-boomers de l'Église catholique et de sa morale dite dépassée; nous sommes aujourd'hui à même de constater les effets pervers de ce rejet en bloc des valeurs et de l'idéal catholiques: à peine trente années plus tard, l'inculture spirituelle des jeunes Québécois est reine. Ces jeunes, pour la plupart, ne savent pas prier; effarés, hébétés, ils se retrouvent souvent sans défense devant les interrogations que la vie pose à leur conscience; sans armature morale, ils donnent dans ce flou existentiel et moral qui les rend esclaves de leurs pulsions les plus primaires, et souvent les plus destructrices. Quoi chercher, comment chercher, où trouver? Du beau travail! Voilà cette génération presque complètement démunie devant la vie et ses méandres angoissants, parfois même désespérants; et les adultes s'étonnent, par la suite, qu'ils décrochent, se droguent, se suicident? Force est de constater que nos jeunes sont en souffrance au niveau des valeurs et des croyances spirituelles. Nous touchons là le noeud gordien de la déroute existentielle et morale qui les caractérise.société de l'enfant-roiAdieu aux familles nombreuses! Aujourd'hui, moins de couples font des enfants, et quand ils en font, c'est un ou deux, rarement plus. En raison de la baisse dramatique du nombre d'enfants et de familles, conjuguée à la montée du pouvoir d'achat, la jeunesse moderne (ceux nés après 1960) a bénéficié d'une aisance matérielle sans précédent dans l'histoire du Québec. L'opulence qui a caractérisé la société québécoise est telle que nous aurions de la peine à imaginer les conditions de vie qui furent réservées à nos ancêtres. En soi, cette aisance matérielle, héritée du progrès technologique de notre société, est une bénédiction; l'homme moderne, en théorie, profite d'une qualité d'existence sans précédent depuis l'aube de l'humanité. Notre société, donc, est devenue peu à peu celle du confort et de l'avoir. Ce monde nouveau, encombré de biens et de facilités matérielles, a été et demeure celui de la jeunesse, une jeunesse qui, avouons-le, a peut-être été gâtée par cet encombrement. Il s'ensuit que notre jeunesse, notre société même, ne savent plus distinguer l'essentiel de l'accessoire. La génération des baby-boomers, sortant d'une enfance de relative privation matérielle, grisée par la perspective d'acquérir le plus de biens matériels possible, s'est jetée corps et âme dans la société de consommation. Le nouveau leitmotiv de cette génération: ne se priver de rien. Ces adultes devinrent un jour des parents, et voulurent offrir à leurs enfants ce dont ils avaient été privés si longtemps, c'est-à-dire le confort matériel. Bien intentionnés, certes, ils se donnèrent à plein dans cette nouvelle société fortement inspirée par l'American Way of Life. Sans se soucier, bien sûr, des conséquences à long terme de ce nouveau modus vivendi; d'ailleurs, comment auraient-ils pu savoir, eux-mêmes étant issus de la première génération de matérialistes québécois? Or, comme on le sait, les biens de consommation coûtèrent de plus en plus cher; un salaire unique ne suffisant plus, les femmes durent réintégrer le merveilleux monde du travail, lieu de toutes les chimères d'émancipation. Et peu à peu, les parents s'éloignèrent de leurs enfants; avaient-ils le choix? Certains oui, d'autres non. Quoi qu'il en soit, on peut être assuré que pour la plupart de celles qui ont réintégré le marché de l'emploi, le but ultime était de conserver, sinon d'augmenter, ce train de vie et ce confort si appréciables, sans trop d'égards aux conséquences humaines qui s'ensuivraient. Happés par la logique totalitaire du travail, les parents se mirent peu à peu, souvent à leur insu, à compenser leur absence par des biens matériels. Les enfants, comblés de cadeaux, ne s'en plaignirent pas. Mais voilà, le mal était fait, la substitution opérée dans leurs petites têtes: moins de parents... mais plus de cadeaux! À quoi sert un parent qui, en plus d'être absent, ne gâte pas matériellement ses enfants? La société de l'enfant-roi venait de naître. Maisons spacieuses, chambre privée avec télévision et nintendo, ski alpin, vélo, patins à roues alignées, etc. Les enfants reçoivent tout, avant même que leurs désirs n'aient été formulés. S'ils rechignent, on leur promet, une fois l'affaire expédiée, un cadeau de plus. L'enfant-roi fait ce qu'il veut, quand il le veut; on ne doit pas le culpabiliser, ni cultiver chez lui le sens de l'effort et des responsabilités. L'enfant a des droits, et il le sait de plus en plus tôt. Mais ce que cet enfant-roi ne sait pas, c'est qu'il est un roitelet au sein d'un royaume d'aveugles qui, de toute évidence, courent à leur perte. Cette aisance matérielle et ce climat de permissivité ont eu pour effet de laisser croire aux enfants que cette société de consommation leur était bénéfique, en plus d'être la meilleure qui soit. Elle a engendré des êtres insatiables au niveau du gain, qui vivent, étudient et travaillent exclusivement pour acheter et consommer. Des êtres qui ne savent même pas distinguer le bonheur de l'acquisition de biens matériels. Chez un trop grand nombre d'entre eux, le désir de tout posséder et de tout faire a fait place peu à peu à une morosité sans précédent, à une absence totale d'idéal; beaucoup de ces jeunes sont devenus repus, blasés, démoralisés, apathiques. Plutôt que de parler de Révolution tranquille, il faudrait plutôt parler de Révolution facile; en fait la génération au pouvoir a laissé croire aux jeunes que la vie était facile; ou pire, qu'il suffisait d'avoir une bonne situation et de gagner de l'argent pour être heureux. Cette focalisation à outrance sur le travail comme voie de salut par le REÉR, ont entraîné chez la jeunesse une émulation à grande échelle, laquelle a mené à cette obsession, surtout dans les collèges élitistes, de la performance académique.loi de la jungle... à l'écoleNous vivons dans une époque engluée dans un matérialisme aux prétentions totalitaires. Compétitivité oblige, beaucoup trop de jeunes fréquentent l'école non plus d'abord pour apprendre les chemins de l'humanisme véritable mais dans le but avoué de se préparer une niche, la plus confortable possible, au sein de la société capitaliste qui est la nôtre. Avec la conséquence fâcheuse que la loi de la jungle qui prévaut dans le monde, y compris celui des affaires, s'est installée peu à peu dans les institutions d'enseignement que fréquente notre jeunesse; la réussite des études devient alors pour bon nombre de jeunes, et je pèse ici mes mots, une question de survie (économique), voire parfois une question de vie ou de mort, comme au Japon, par exemple. Beaucoup se sentent condamnés à un parcours sans erreur (contingentement des universités oblige). S'ils échouent à un examen, c'est la catastrophe puisqu'ils pensent que leur avenir s'y joue; le cas échéant, les voilà acculés, par anticipation, à leur première faillite, académique. Ils se sentent dès lors exclus du système, un système sans pitié. De là la conclusion qu'ils tirent que tout est foutu, qu'ils ne seront jamais heureux, que la vie ne vaut plus la peine d'être vécue, conclusion qui mène parfois à des gestes extrêmes et irrévocables. De toute évidence, on n'a pas appris à ces jeunes à vivre avec les échecs et les erreurs inhérents à toute vie humaine. Singes savants, nos jeunes font ce qu'on attend d'eux: ils tentent désespérément de se conformer (hypothéquant parfois leur santé psychique et physique) aux diktats d'une société à tendance foncièrement capitaliste trop souvent axée sur la cupidité et le matérialisme le plus avilissant qui soit. Comment s'étonner alors qu'à l'image de leurs parents, mais moins bien équipés qu'eux au plan des ressources (psychiques, affectives, économiques et physiques), ils plient ou s'écrasent sous le joug?crise de la parentalité: conclusionDe toute évidence, la jeunesse actuelle fait les frais d'une crise sérieuse de la parentalité. Voilà pourquoi, de toute urgence, il faut réévaluer plusieurs de nos comportements parentaux et sociaux, car les recettes pédagogiques modernes connaissent des ratés qui prennent des proportions endémiques. Certes, je demeure persuadé que les parents ne sont pas, et n'ont jamais été, sauf exceptions, de mauvaise foi; sincères, croyant bien faire, leur erreur a consisté à suivre le courant, les modes, à vouloir être de leur temps, sans trop réfléchir aux conséquences à long terme de leurs choix quotidiens. À trop vouloir jouer copain-copain avec leurs enfants, en leur permettant tout pour ne pas brimer leur liberté, en étouffant chez leurs enfants toute notion de culpabilité, suivant en cela les conseils présumément judicieux du maître Freud, ils ont fait fausse route, en plus de labourer le champ de la déconfiture morale actuelle. Comme si cela ne suffisait pas, à leurs maladresses pédagogiques se sont ajoutées des revendications personnelles qui n'ont pas bien servi leurs enfants, disons-le sans ambages. Des revendications elles aussi tributaires de l'esprit d'une époque troublée qui se cherche encore. Par exemple, à trop d'abord rechercher leur bien-être et leur épanouissement personnels, à en faire une fin en soi, à trop vouloir être... libres, ils ont peut-être versé, sans le réaliser, dans un je-m'en-foutisme et un sauve-qui-peut généralisés; en choisissant trop souvent la voie de la facilité et de la démission plutôt que la voie étroite, difficile et exigeante, parfois héroïque, qu'imposait leur condition, bref en refusant de se sacrifier corps et âme à leur tâche de parents, ils ont pavé la voie aux dérapages actuels. Ces parents naguère à la mode sont aujourd'hui les premiers surpris de se retrouver avec des pots cassés; leurs enfants gâtés se droguent, décrochent, refusent l'effort et la discipline, sont souvent désabusés, ne savent plus être responsables, errent dans la vie, voire se suicident. Comment s'en surprendre? Un aveugle peut-il guider un autre aveugle? Les jeunes d'aujourd'hui se cherchent beaucoup parce qu'ils n'y voient plus rien, à l'exemple de ceux et celles qui les ont mis au monde; en fait, ils n'y voient tellement plus rien qu'ils sont de plus en plus nombreux à tomber dans le gouffre du cynisme, de la morosité et de la désespérance. Voilà pourquoi il faut redire à ces futurs parents le rôle essentiel qui leur incombera, et qu'eux seuls peuvent jouer, dans le développement de leurs enfants; on comprend qu'être parent n'a jamais été chose aisée, et c'est d'autant plus vrai aujourd'hui. Être parent demeure la tâche la plus difficile au monde mais aussi la plus grande, la plus noble et la plus importante qui puisse exister au sein de toute société dite civilisée. Et puis, comme toutes les tâches, être bon parent s'apprend, exige du temps, de l'humilité et de la patience. Les bons parents préparent la société de demain, une société qui sera à l'image de l'attention et de l'amour dont ils auront entouré les leurs. Qu'attendent donc les jeunes de leurs parents? D'abord qu'ils les aiment! Qu'est-ce à dire? Je ne parle pas ici d'un amour guimauve, complaisant, flagorneur, un amour qui permet tout, qui excuse tout... sans réprimandes. Non, je fais plutôt référence à un amour prévenant, juste, fidèle et indéfectible. Les jeunes s'attendent à ce que leurs parents se tiennent debout, qu'ils agissent en adultes véritables, et leur servent ainsi de modèles. Permettez-moi d'insister sur ce dernier point, capital entre tous: les jeunes actuels recherchent désespérément des modèles crédibles qui par leur exemple leur donneront le goût non seulement de vivre, mais de bien vivre, de vivre pour un idéal et des valeurs qui les transcendent. Les jeunes d'aujourd'hui sont déçus de ce qu'ils voient; paradoxalement, en bons imitateurs qu'ils sont, ils singent plus souvent qu'autrement les comportements et attitudes défaillantes de leurs parents, pour leur plus grand malheur. Plusieurs en ressortent dégoûtés de la vie, et risquent ainsi de ne jamais s'en remettre. Nous saisissons donc ici toute l'importance du rôle de modèle que devrait jouer tout parent responsable, et fier de l'être. Avant l'argent, le confort, et la sécurité matérielle, ce sont des valeurs spirituelles et morales dont les jeunes ont le plus besoin. Or la meilleure façon de transmettre ces valeurs, c'est d'abord d'en vivre. Lorsque, comme société, nous aurons compris cela, nous aurons fait un immense pas dans la bonne direction. En ce domaine, rien n'est jamais définitif! Il n'en tient qu'à nous de faire en sorte que les choses changent.crise des valeursÀ l'origine de la détresse existentielle des jeunes, il y a ce qu'il est maintenant convenu d'appeler la crise des valeurs. Qu'est-ce à dire? Qu'est-ce qu'une valeur? Sans entrer dans un débat qui justifierait à lui seul un essai volumineux, contentons-nous d'écrire qu'une valeur, c'est une idée qui commande de justes comportements personnels et sociaux; une valeur, c'est une référence qui va de soi, qui n'est pas contestée, au sein d'une société. Aujourd'hui par exemple, la santé est une valeur primordiale: la majorité de la population adopte donc des comportements qui vont dans le sens du respect de cette valeur, qui la légitiment (on fume moins, on fait de l'exercice, on consomme moins de gras, etc.) En d'autres termes, les valeurs déterminent les moeurs, les us et coutumes d'un groupe d'individus. Si bien qu'en toute logique, il nous faut aussi reconnaître qu'un individu comme un État ne peuvent vivre sans valeurs, car elles servent de référent personnel et collectif; les valeurs sont le moteur de l'action. Voilà pourquoi ceux et celles qui affirment qu'il n'y a plus de valeurs au Québec font erreur; il leur faudrait plutôt dire que le Québec a redéfini depuis trente ans des nouvelles valeurs, dans certains cas diamétralement opposées à celles qui prévalaient dans la société d'avant la Révolution tranquille. Par exemple, on est passé d'une société qui avait fait du devoir sa valeur principale à une société qui privilégie les droits, personnels et collectifs. Les exemples de ce type sont légion. Mais quand doit-on parler de crise de valeurs? Il y a crise des valeurs, à mon avis, lorsque les citoyens au sein d'une société ne se rallient plus autour des mêmes valeurs, lorsqu'ils choisissent, chacun pour soi, leurs propres valeurs. Survient alors une anarchie, une absence de hiérarchie au niveau des valeurs, absence qui crée une grande confusion au niveau spirituel et éthique (puisque les valeurs sont le moteur de l'action). Il y a crise des valeurs, aussi, lorsque l'on constate qu'une société connaît des ratés sociaux, se bute à une impasse collective - comme c'est le cas présentement -, précisément parce qu'elle a choisi des valeurs qui ne contribuent pas à son plein épanouissement; il y a crise des valeurs lorsque les individus au sein d'une société, toutes catégories d'âge confondues, sont de plus en plus malheureux, moroses, en proie au mal de l'âme. Toutes les valeurs se valent-elles? Non. Je suis de ceux qui croient que certaines valeurs sont plus aptes à nous procurer un bonheur profond et durable que d'autres; je suis de ceux qui croient, enfin, que le choix des bonnes valeurs - pour guider l'agir quotidien - constitue la chose la plus importante et la plus décisive dans la vie d'un individu, comme dans celle d'une société. D'où la question capitale entre toutes, que nous devons nous poser, tant comme individu que comme société: comment faire la distinction entre les bonnes et les mauvaises valeurs? Est-ce possible? Je crois que oui. En fait, c'est non seulement possible, mais nécessaire. Toutefois, pour ce faire, il m'apparaît évident qu'il nous faut un référent, une grille d'analyse, un point de vue, un a priori qui nous permettent d'opérer un discernement critique. C'est précisément dans le choix de cette grille que se joue le mystère de la liberté humaine, voire le destin d'un être humain; c'est ici que s'exerce notre liberté de choisir ce qui va nous faire vivre, ou ce qui va nous tuer, psychologiquement et physiquement. Or quelle est la grille d'analyse qui a présidé au choix éclairé des valeurs vécues au sein du Québec moderne? Existe-t-elle? Est-elle marxiste, athée, économique, ou autre? Difficile de trancher. Force nous est donc de reconnaître que depuis trente ans, nous avons en quelque sorte vécu sans grille d'analyse clairement identifiée, autrement dit, que nous avons en quelque sorte improvisé notre mode de vie et les valeurs qui le sous-tendent. Cette improvisation a donné les résultats que l'on sait: nous touchons là, à mon humble avis, le coeur du problème existentiel moderne, la racine du mal de l'âme contemporain. On doit donc de toute urgence remettre la question des valeurs en priorité de l'agenda politique et social (chose fort curieuse, difficile à expliquer, le mutisme de notre pseudo-élite intellectuelle à cet égard révèle le caractère tragique de notre déroute: il s'agit en fait d'une démission de l'élite). Vivant au sein d'une société qui ne sait plus distinguer le Bien du Mal, les jeunes, pour la plupart non éduqués au plan des valeurs essentielles à toute survie d'une civilisation digne de ce nom, sont laissés à eux-mêmes, et improvisent leur vie, avec les conséquences dramatiques que l'on sait: nos jeunes ne savent plus qui ils sont, d'où ils viennent, ce pour quoi ils vivent, ce pour quoi ils mourront; ils souffrent collectivement d'une amnésie spirituelle, à laquelle il faut ajouter l'amnésie historique. En cela, remarquez bien, ils ne sont pas très différents de leurs parents, dont ils reproduisent l'in-signifiance, mamelle à laquelle ils ont été abreuvés dès leur jeune âge. Comme la nature, la société a horreur du vide; les valeurs religieuses, en fait civilisatrices, au sens propre du terme, n'ayant plus la cote, plusieurs courants idéologiques et philosophiques sont dans l'air du temps, et ont accouché de nouvelles valeurs, qui ont remplacé les anciennes. Des nouvelles valeurs qui conditionnent l'agir quotidien de notre jeunesse, qui modèlent son action, rarement pour son bien-être moral et spirituel. Examinons de plus près, parmi les plus importantes et les plus influentes, quelques-unes des nouvelles valeurs: l'hédonisme, le matérialisme, le relativisme et le cynisme. Voyons en quoi chacune d'entre elles, d'une part, contribue au désabusement et à la désespérance de la jeunesse québécoise actuelle, et d'autre part, à l'étiolement des forces vives qui devraient prévaloir au sein d'une société en bonne santé humaine et spirituelle.société hédonisteNotre société est devenue peu à peu hédoniste. Qu'est-ce à dire? Une société hédoniste est d'abord axée sur les plaisirs des sens, auxquels elle réduit l'être humain. Dans une société de ce type, le bonheur se réduit à l'addition ou à la succession des plaisirs: on vit essentiellement pour et par les plaisirs. La vie nous a dotés d'un corps à jouir... jusqu'à la mort, par épuisement des sens. En toute logique, une société hédoniste refuse la souffrance inhérente à la condition humaine; pour elle, toute souffrance est à proscrire parce qu'absurde, inhumaine, inacceptable. La souffrance doit être évitée à tout prix. Or aujourd'hui, les hédonistes pullulent; leur cri de ralliement, leur principal leitmotiv est le suivant: on n'a qu'une seule vie, il faut en jouir. Le désavantage principal de cette vision de l'homme, c'est qu'elle le réduit à sa stricte corporalité, sans aucune ouverture spirituelle possible. Pour les hédonistes, tout n'est affaire que de pulsions à assouvir, de désirs auxquels il faut instamment obtempérer, l'homme n'étant qu'un corps à dorloter et à jouir jusqu'à la mort; un corps à tuer, aussi, lorsque les jouissances ne sont plus possibles. Cette conception hédoniste de l'homme et de la vie a pour avantage d'engourdir ce surmoi si gênant, cette conscience si dérangeante; on peut alors profiter de la vie en toute impunité. Vraiment? C'est faire bien peu de cas de la force et de la persistance de toute conscience humaine, haut-parleur de Dieu au plus profond de l'être humain créé à son image et à sa ressemblance, qui cherche toujours à percer l'opacité d'un coeur aveuglé par les passions destructrices. Cette fausse conception de l'être humain conduit au suicide dès qu'une souffrance présumée vient contrecarrer nos plans de vie facile. Ainsi, la récente montée de l'euthanasie active constitue un des épiphénomènes de la pensée hédoniste. La pensée hédoniste est à notre vie spirituelle ce que le cancer est à notre corps: fatale. Elle se développe, insidieuse, au sein des consciences qu'elle gruge peu à peu; elle condamne à la fixation nombrilique d'une part, et à la mort de la conscience morale d'autre part. Parce qu'elle refuse la souffrance inhérente à toute vie humaine, elle ne peut qu'égarer les consciences. Comment en effet expliquer aux hédonistes la nécessaire et légitime part de souffrance dans toute vie humaine, et surtout, dans toute vie spirituelle? Qui plus est, comment expliquer aux hédonistes la nécessité de la souffrance et de la mort au nom d'idéaux supérieurs? On le voit bien, la pensée hédoniste au Québec a mené peu à peu à l'obsession du confort, de la vie tranquille et facile. Cette pensée hédoniste a aussi déteint sur notre christianisme qui est devenu à certains égards facile, pas trop dérangeant. Sommes-nous encore de la race des fondateurs et des premiers colons de Ville-Marie? Je crois que non. Pour la plupart d'entre nous - moi le premier, hélas! - la souffrance est devenue le nouveau tabou, nous ne savons plus quoi en faire. Pour plusieurs chrétiens, devient suspect tout ce qui exige un certain effort, tout ce qui contredit leurs élans naturels, leurs inclinations profondes. Cette voie de facilité mène à un étiolement du sens moral, à des aberrations inimaginables il y a de cela à peine quelques décennies; on ridiculise la chasteté avant le mariage, on perd le sens de l'honneur, du respect, de la discipline, on refuse les obligations spirituelles et religieuses (la prière, la pénitence et le jeûne), etc. Et on n'a pas épuisé, ici, le catalogue des errances morales et éthiques modernes chez les chrétiens et non-chrétiens. Fait important à noter, ce refus presque systématique de la souffrance est un phénomène relativement nouveau dans l'histoire du Québec. Cette remarque devient une évidence pour quiconque a lu quelque peu l'histoire de la Nouvelle-France des origines jusqu'à ce jour. Or ce refus de toute souffrance porte à conséquence: comment, en effet, atteindre un quelconque idéal moral, spirituel, même humain, comment construire une civilisation grande et digne sans efforts, sans souffrances? Tous les plus beaux fleurons du christianisme sont redevables à la souffrance qu'exigent tout dépassement et toute quête spirituelle, en d'autres termes nous devons tout à la souffrance de ceux et celles qui nous ont précédés dans le temps. Comme un monstre à mille têtes, la pensée hédoniste, en infiltrant les mass media, aura réussi à étouffer toute velléité de gratuité, de grandeur, de don de soi véritable, de radicalisme dans l'amour; elle aura gangréné des familles, perturbé le sain développement psychologique de nos enfants, émoussé le sens moral de quelques générations, étiolé notre civilisation. La pensée hédoniste, en minant la quête d'idéal, en rabaissant l'être humain à un corps à jouir et à tuer, aura atteint la fibre la plus intime de la jeunesse québécoise, rendant celle-ci trop souvent morose, apathique, amorphe, fataliste. Elle aura dupé notre jeunesse en lui faisant croire à des chimères de bonheur, un bonheur fait de plaisirs qui, en définitive, auront abîmé son âme.société matérialisteUne société hédoniste, nous l'avons vu, vit par et dans les plaisirs. Or cette quête effrénée des plaisirs a été rendue possible grâce à l'avènement de la société matérialiste, c'est-à-dire une société qui vit par et pour l'accumulation de biens matériels. Ce matérialisme qui caractérise aujourd'hui notre société est récent; il date de la naissance de l'État-Providence des années 1960. Affirmer, en 1996, que notre société est matérialiste relève du truisme. Pourtant, il faut le redire. Pourquoi? Parce que les déboires des récentes années nous ont permis de comprendre que le matérialisme n'est pas une panacée, c'est-à-dire une voie de salut universelle; ils sont de plus en plus nombreux, en effet, ces anciens chantres du matérialisme, à rejoindre la cohorte des désabusés et des victimes en proie à ce mal de l'âme moderne. Car il y a un prix à payer pour qui sacrifie tout sur l'autel du matérialisme; un prix exorbitant, souvent engagé à crédit. Et cela, il faudrait que les jeunes le sachent; il faudrait qu'ils apprennent dès aujourd'hui que rien ne sert de gagner le monde matériel si, pour ce faire, ils doivent sacrifier leur âme. Par rapport au matérialisme, les jeunes sont ambivalents; beaucoup constatent chez leurs aînés les dégâts (problèmes de santé, divorce, suicide) mais continuent toutefois de faire comme si de rien n'était. En d'autres termes, ils sont encore très nombreux à vouloir entrer dans le moule, ou plutôt, sous le rouleau compresseur de la société matérialiste. Peut-on leur en vouloir? Faut-il s'en surprendre? Et surtout comment pourrait-il en être autrement? Les enfants ne sont pas dupes des motivations profondes de leurs parents. À les regarder vivre, ils décodent le message suivant: la vie, pour un adulte, se résume essentiellement à produire et à consommer. Les jeunes comprennent assez rapidement qu'aujourd'hui, seul l'avoir importe; l'être y est subordonné, voire sacrifié. Le monde des adultes se réduit à des colonnes de chiffres, gains et pertes, bref, à la logique économique. Les jeunes s'adaptent, et agissent en conséquence, reproduisant à leur insu les erreurs de leurs parents. Un bon nombre de ces jeunes, et ce à un âge de plus en plus précoce, doivent faire face à la logique arriviste et utilitariste de leurs parents lorsque vient le temps de choisir le domaine d'études en vue d'une carrière; trop souvent, ce qui compte pour les parents, ce n'est pas d'abord les goûts, talents et aptitudes de leurs enfants mais plutôt les perspectives d'emploi du secteur d'études envisagé, somme toute l'enrichissement escompté. Entraînés malgré eux dans ce monde de performance et de compétition, ils fréquentent des écoles élitistes où la compétition fait trop souvent rage, et ce dès les jeunes années; un peu plus tard, ces mêmes jeunes se bousculeront aux portes des facultés contingentées, souvent sans trop savoir pourquoi. Il nous faut admettre que la plupart d'entre eux sont prisonniers d'un système qui pense pour eux, qui leur dicte la voie à suivre, les condamnent parfois à une vie qu'ils n'auront pas choisie. Cela dit, bien avant l'entrée à l'université, nos jeunes, à l'image de leurs parents, seront devenus eux aussi peu à peu esclaves de leurs joujoux; comme Obélix tombé dans la potion magique quand il était petit, la plupart d'entre eux se sentiront obligés de travailler comme des forcenés pour maintenir ce train de vie calqué sur leurs parents. Esclaves comme leurs aînés, la plupart, et ce dès l'adolescence, par le travail à temps partiel par exemple (souvent au détriment de leurs études et de leur santé), chercheront à joindre les rangs de ce système capitaliste fondé sur le matérialisme. Une fois intégrés dans cette société de rêve, beaucoup s'essouffleront à suivre le rythme dicté par la logique inhumaine de l'excellence. D'autres, plus lucides peut-être, refuseront ce système cruel et dégradant qui leur refuse une dignité; ces derniers se révolteront, décrocheront, se drogueront, ou pire, se suicideront. Faut-il s'en étonner? Qui le premier, la première, osera remettre en question ce monde inhumain, les diktats de ce néo-libéralisme, ralliera instantanément une forte proportion de la jeunesse actuelle, désabusée, dégoûtée, en attente d'autre chose, voire d'autres cieux (cf. Hélène Jutras, Le Québec me tue, 1995).société relativiste et permissiveLe XXe siècle a procédé à l'éclatement des savoirs. Plus récemment, en fait depuis une cinquantaine d'années, le progrès technologique a connu des percées d'une telle rapidité que la plupart des modernes restent hébétés devant tant de nouvelles connaissances à approfondir. Les champs du savoir se sont complexifiés et multipliés à un point tel qu'il est aujourd'hui impossible de prétendre à un savoir encyclopédique (comme c'était encore le cas au début du XXe siècle). Ces avancées scientifiques, dans tous les domaines du savoir, ont modifié radicalement notre rapport au monde, voire nos conceptions du réel qui nous entoure. Cet éclatement des savoirs a mené à l'ébranlement des certitudes; aujourd'hui, devant tant d'hypothèses à vérifier, tout n'apparaît que suppositions. N'est vrai ou fondé que ce qui a été prouvé. Ce type de discours rigoriste et empiriste convient certes au domaine scientifique, mais ne peut être transféré dans le domaine de la pensée abstraite, principalement philosophique et théologique. Comment, en effet, s'assurer de la valeur, du bien-fondé d'une croyance religieuse? Aucune expérience en laboratoire, par exemple, ne pourra confirmer ou infirmer la théorie de la réincarnation. Or cette incapacité de prouver quoi que ce soit lorsque l'on pénètre le domaine des valeurs a mené à l'émergence du relativisme, autre idéologie fétiche de cette fin de millénaire. Nous vivons donc depuis peu dans l'ère du relativisme. Qu'est-ce à dire? Tout simplement qu'en matière d'éthique, donc de valeurs, on ne peut être assuré de rien. Les relativistes vont même encore plus loin: pour eux, la vérité objective sur la nature profonde de l'homme (au plan philosophique et théologique) n'existe pas, ou ne peut être trouvée, ce qui revient au même. Autrement dit, bien que doté d'une raison et d'une intelligence hors du commun (par rapport aux représentants du règne animal), l'être humain serait condamné à l'errance métaphysique, à ne jamais savoir pourquoi il vit, d'où il vient, où il va, etc. Pour les relativistes, donc, tout se vaut, toutes les opinions sur la nature de l'homme se valent. Les dogmes et credos, quels qu'ils soient, sont suspects; quiconque est habité par des convictions religieuses et morales et ose les affirmer est taxé illico d'intégriste. Au Québec, on baigne dans ce climat depuis environ trente ans. Voilà l'air vicié que les jeunes de la génération montante respire quotidiennement. Le Bien et le Mal deviennent pour eux des notions abstraites, indéfinissables, voire superflues; tout leur est permis, si bien qu'en matière de morale chacun peut choisir selon ses passions, ses inclinations, même morbides. Ce relativisme empêche donc toute oeuvre éducatrice puisque celle-ci est d'abord et avant tout fondée sur l'écoute d'un autre, voire d'un Autre au plan religieux. Combattre ce monstre du relativisme, pour les parents actuels, n'est pas chose aisée; car il faut être aujourd'hui fort courageux et persévérant pour faire comprendre à ces jeunes qu'il existe des chemins plus recommandables que d'autres, si l'on veut prétendre à une vie équilibrée et féconde; en d'autres termes, les parents doivent produire leurs lettres de créance, ils doivent prouver à leurs enfants que cette sagesse acquise si péniblement au fil des années pourrait leur être profitable; dialogue de sourds, peine perdue. Voilà la tâche héroïque qui incombe aux parents actuels qui prennent leur rôle au sérieux. On comprend alors pourquoi tant de parents démissionnent devant l'ampleur de la tâche. Pourtant, cette démission a pour effet que beaucoup de jeunes laissés à eux-mêmes vont à hue et à dia dans la vie, tentant à leurs risques et péril de réinventer la roue, de choisir ce qui sera bénéfique pour eux. Beaucoup payent le prix d'une pseudo-autonomie acquise trop tôt, un prix largement au-dessus de leurs moyens, qui hypothèque leur vie: vie affective déréglée, MTS et sida, grossesse, avortement, désabusement, ou même suicide. Ces jeunes font la démonstration par l'absurde qu'ils ont désespérément manqué de la présence d'adultes signifiants dans leur vie. Notre société relativiste a engendré une génération cynique, trop souvent désabusée, qui à l'image de ses parents méprise à tort les préceptes fondamentaux de l'ancienne morale, une morale de fondement catholique qui avait pourtant fait ses preuves en assurant une cohésion sociale, un bien-être collectif. En voulant naïvement tout réinventer, en expérimentant un nouveau projet de société révolutionnaire (mais tranquille), la génération des boomers a engendré malgré elle un monstre. La jeunesse actuelle, contrairement à ce que l'on pourrait croire, sait voir: et voilà qu'elle tente, par tous les moyens possibles, même les plus radicaux, y compris le suicide, de nous dire qu'elle récuse cette société où elle ne peut ni ne veut s'épanouir. Une société relativiste joue à la roulette russe avec ses jeunes; en les laissant discriminer par eux-mêmes les bonnes valeurs des mauvaises, elle joue non seulement l'avenir de ses jeunes, mais le sien. Or beaucoup trop de jeunes ont été à ce jour sacrifiés à ce jeu absurde. Voilà pourquoi il faut combattre dès maintenant ce courant relativiste, et fustiger cette démission collective face à ceux et celles qui hériteront de la gouverne de l'avenir. C'est le coeur même de nos responsabilités qui se joue ici: la bonne prise en charge, par l'éducation aux valeurs, de la génération montante. Après une des plus rapides déchristianisations non violentes de l'histoire de l'Église, nous réalisons aujourd'hui que ce passage qui se voulait essentiellement libérateur n'a pas produit les fruits escomptés. Il faut de toute urgence corriger le tir, car nous avons commis l'erreur de faire table rase de ce qui nous a fait naître et grandir. Comment expliquer que nous soyons passés en si peu de temps d'une morale trop rigide à un laxisme éhonté, d'une vie austère faite de devoirs à l'illusion d'une fête perpétuelle revendiquée au nom de nos droits et libertés? Je n'ose ici trop m'avancer. Quoi qu'il en soit, dans un cas comme dans l'autre, nous avons fait erreur; la société de demain devra trouver un juste milieu entre le jansénisme d'hier et le paganisme d'aujourd'hui.crise de l'ÉgliseDepuis Vatican II, notre Église catholique se cherche, semble-t-il. Quoi qu'il en soit, c'est un fait indiscutable que la presque totalité des jeunes actuels la désertent. Pourtant, et il s'agit là d'une de mes convictions les plus intimes, ces mêmes jeunes en auraient désespérément besoin pour mettre de l'ordre dans leur vie. Pourquoi cette désertion, qui relève du scandale? Les jeunes font-ils tous preuve de mauvaise foi? Portent-ils seuls l'odieux du scandale? L'Église a-t-elle sa part de responsabilités dans cette désaffection des jeunes à son égard? Beaucoup d'entre eux nous laissent croire que oui. La problématique, sommairement expliquée, se résume ainsi: beaucoup de jeunes croient en Dieu, mais refusent de donner leur assentiment à l'Église. Pourquoi?prêtre remis en questionPour les jeunes, l'Église, qu'on le veuille ou non, c'est d'abord et avant tout les prêtres. Les prêtres sont la face visible de l'Église, on attend d'eux, ce qui n'est pas une mince tâche, qu'ils témoignent de l'idéal évangélique vécu dans toute sa splendeur et sa radicalité. Ces jeunes écoutent et observent les prêtres, puis portent un jugement sur l'Église. Si les prêtres rencontrés les inspirent, ils accepteront d'être interpellés par eux; sinon ils tourneront les talons, déguerpiront même, se promettant de ne plus jamais remettre les pieds dans une église. De façon générale, les jeunes ne se sentent guère interpellés par les prêtres actuels; ils sentent mieux que nous, même inconsciemment, la crise actuelle de la prêtrise. Ce que les jeunes déplorent surtout, c'est que les prêtres soient ennuyants, d'une part, et qu'ils ne dégagent pas cette aura de spiritualité, de prière, de sagesse, d'autre part. Certains jeunes reprochent aussi aux prêtres de trop chercher à être de leur temps, de trop faire pour être à la mode. En d'autres termes, ils leur reprochent de ne pas témoigner assez de ce Dieu fascinant et Tout-Autre dont ils se disent les représentants sur cette terre. Comme la jeunesse ne s'embarrasse pas trop de nuances, la critique est sévère, mais sincère. Toute critique à l'égard des prêtres sera toujours injuste. Comment, en effet, exiger d'un humain qu'il soit divin? Toutefois, je persiste à croire que les jeunes touchent ici un point essentiel. J'éprouve un respect infini pour les prêtres; c'est précisément parce que je les vénère que je me permets de reprendre à mon compte quelques-unes des critiques que les jeunes formulent à leur égard. À trop vouloir se rapprocher des gens, à trop embrasser leurs préoccupations, leur style de vie même, les prêtres ont peut-être sacrifié ce qui faisait leur spécificité propre, ce qui les rendait mystérieux et interpellants pour les jeunes. Certes, les prêtres à la mode séduisent les jeunes; le problème, toutefois, c'est que leurs charmes opèrent pour... cinq minutes. En fait, ce que les jeunes s'attendent à retrouver chez les prêtres, c'est cette présence mystérieuse de Dieu qui filtre à travers eux; ceci est tellement vrai que lorsque les jeunes rencontrent un vrai prêtre, priant, un homme de Dieu, ils s'en trouvent marqués pour la vie. On sait que les prêtres actuels, trop peu nombreux devant l'ampleur de la tâche à accomplir, sont généralement accablés de fatigue, souvent au seuil de l'épuisement. Pourtant, je persiste à croire, avec les jeunes, que le danger premier qui guette les prêtres modernes, ce n'est pas le surmenage mais l'étiolement de leur vie spirituelle et de leur vie de prière. La prière fait le chrétien, à plus forte raison les prêtres. Voilà pourquoi il est permis de se demander, à la suite des jeunes, quelle place les prêtres réservent à la prière et à la méditation spirituelle. Quels prêtres s'inspirent encore, par exemple, du merveilleux curé d'Ars se levant chaque nuit, malgré la fatigue, pour prier Dieu devant le tabernacle? Tous les prêtres ne devraient-ils pas être de par leur vocation de grands priants? C'est d'abord par la prière que les prêtres se rendront les plus présents au monde. C'est par la prière et leur vie spirituelle qu'ils devraient se distinguer des autres chrétiens. Est-ce toujours le cas? Les prêtres prient-ils assez? Font-ils bon usage des sacrements? Précisément parce qu'ils sont à la recherche de saints, les jeunes refuseront toujours les demi-mesures, les voies faciles, les compromis. Faits pour l'héroïsme, ils n'en attendront pas moins des prêtres qu'ils fréquenteront. Les prêtres qui relèveront le défi verront les jeunes les suivre.crise de la prédicationNos jeunes sont pour la plupart des anorexiques spirituels qui ont déserté les églises parce qu'ils s'y ennuyaient trop. Constat accablant pour l'Église. Les prêtres seraient-ils devenus ennuyants? Beaucoup de jeunes ne se gênent pas pour le dire. Et ce sont souvent les plus intelligents qui sont les plus impitoyables dans leur verdict. Est-ce à dire que tous les prêtres sont ennuyants? Certes non. Mais il n'en demeure pas moins que, pour les jeunes actuels, la prédication dominicale pose problème. Concrètement, il n'y a pas de recette magique pour garantir le succès d'une homélie. En prêchant, les prêtres se révèlent aux autres; s'ils sont des témoins véritables du Beau et du Vrai, les fidèles les écouteront; mais le contraire, malheureusement, est tout aussi vrai. Or, comme les jeunes sont par nature d'une impatience qui frôle souvent l'intolérance, il ne faut pas trop attendre d'eux qu'ils soient charitables et qu'ils endurent un prédicateur ennuyant. Peut-on leur en vouloir? C'est leur façon à eux d'exprimer leur mécontentement. Bien sûr, tous les prêtres ne sont pas des prédicateurs incompétents; certains sont excellents, mais ils sont trop peu nombreux. Voilà pourquoi, entre autres choses, la majorité des jeunes désertent les églises le dimanche. En d'autres termes, le Christ dont on leur parle semble étranger à leur monde. Donnent-ils dans le caprice? Je suis persuadé que non. Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter les banalités des prédicateurs trop pressés d'en finir. Et que dire de ces témoignages fréquents, en remplacement de l'homélie, de M. ou Mme Untel, souvent d'une platitude consommée. Est-ce à ce (vil) prix que l'on considère l'Évangile? On comprend la déception des jeunes. Beaucoup de prédicateurs - hélas! - agissent comme si l'Église occupait encore une position de monopole; ce n'est plus le cas. L'Église doit aujourd'hui concurrencer le nintendo, le ski alpin, et d'autres loisirs; elle devrait en prendre note. De toute urgence, il faudrait redéfinir une nouvelle formule, réinsuffler un nouvel esprit aux homélies dominicales. Les prédicateurs actuels sont peut-être trop timides, ou timorés. Certes, ils composent avec l'esprit de leur temps: le temps des anathèmes et des diatribes est révolu. Mais à trop vouloir préserver leurs ouailles, peut-être ont-ils oublié que l'Évangile est un ferment révolutionnaire. En d'autres termes, l'Évangile doit déranger, remuer, déconcerter, surprendre, réveiller les consciences un peu trop endouillettées. S'il ne réussit pas cela, l'Évangile n'est plus la bonne nouvelle pour aujourd'hui. Il faut du caractère, de la force, pour prêcher correctement l'Évangile; il faut être tout entier à sa cause. À force d'entendre des prédications tièdes, du bout des lèvres, sans convictions, beaucoup de jeunes se demandent si les prêtres y croient encore. Une chose est certaine, ce n'est pas en évoquant en chaire les téléromans de la semaine, ou les manchettes des journaux que les prêtres convaincront les jeunes que l'Évangile est Parole de Dieu, et qu'il mérite d'être considéré comme tel. Peut-être les prédicateurs ont-ils trop dilué la teneur corrosive de l'Évangile, entachant ainsi la pureté de son message. Les jeunes refuseront toujours par instinct les contre-témoignages, les esquives, les chemins faciles; ils veulent être séduits par ce Christ mystérieux dont ils ont entendu parler, et qui les interpelle. S'ils ont déserté les églises, c'est d'abord et avant tout parce qu'ils sont déçus par ce qu'ils entendent et voient du christianisme moderne; ils savent qu'il ne comblera pas leur coeur en quête d'idéal. Ils refusent en bloc ce pastiche du vrai christianisme, à l'eau de rose, un christianisme mou, facile, qui permet tout, excuse tout, puisque le Dieu qui préside à ses destinées leur est présenté comme un ami complaisant qui n'exige rien. Si le Seigneur m'aime tel que je suis, pourquoi changer? Pourquoi même aller à l'église? Les jeunes ne comprennent pas: toute vie spirituelle n'est-elle pas un combat, jamais livré pour toujours? Le christianisme peut-il être facile? Ce faux christianisme est condamné à déplaire aux jeunes en attente d'un défi à la mesure de leurs moyens. Les moins patients d'entre eux se tourneront alors vers les sectes, ou d'autres religions monothéistes plus interpellantes, plus radicales, l'islam par exemple. Je sais pertinemment que la miséricorde de Dieu constitue le coeur même de l'Évangile. Mais à trop verser dans la miséricorde, on perd de vue un autre aspect essentiel du message chrétien, qui appelle au dépassement et au refus des compromissions. Sommes-nous lâches, chrétiens de cette fin du XXe siècle? Sommes-nous devenus peu à peu ces tièdes de l'Apocalypse que le Christ vomira au dernier jour? De tout coeur, j'ose espérer que non; mais à regarder le peu d'influence que nous exerçons sur les jeunes, j'incline de plus en plus à penser que oui. Nos jeunes ne se convertissent pas en bloc, c'est le moins que l'on puisse dire. Et l'avenir rapproché ne s'annonce guère plus fécond. L'Église vivrait-elle une récession spirituelle? Comment s'en sortir? On l'a dit, le christianisme doit reconfigurer son discours en fonction des jeunes: même contenu, mais autre contenant. Il ne suffirait, comme je l'ai montré, que de déplacer les accents. Pour séduire les jeunes, il faudrait que l'Évangile retrouve sa pureté originelle, dépouillée des commentaires des présumés spécialistes de Dieu. Ce que les jeunes rejettent, ce n'est pas le Christ, mais une forme de religion, abâtardie, qui se réfère à Lui. Les jeunes ne peuvent rejeter Quelqu'un qu'ils ne connaisssent même pas. De toute évidence, s'il en est ainsi, c'est que beaucoup de parents, d'éducateurs, la société tout entière, ont démissionné. Il faut revenir à une forme épurée du christianisme, revenir aux témoignages des grands saints. Peut-être ne prions-nous pas assez? Ne serait-il pas tout indiqué que les prêtres décident de se consacrer prioritairement à la prière et à leur tâche de prédicateur? Ne sommes-nous pas tous devenus, malgré nous, des fonctionnaires de Dieu? Notre époque, qu'on le veuille ou pas, nous condamne à l'héroïsme: aujourd'hui, dans notre monde de fuite et de divertissement, prendre du temps pour le Christ, se mettre à son écoute, n'est pas chose aisée. Mais c'est méritoire. Tous ensemble, parents, éducateurs mais surtout, prêtres et religieux, nous devons résister, tenir fermement le cap et inviter les jeunes à nous suivre.discours et obsession du socialL'Église doit d'abord évangéliser, parler de Dieu et de son royaume à construire ici-bas. Or, depuis quelque temps, le discours social à saveur évangélique - et non le contraire - est sur toutes les lèvres: on n'entend plus parler que des pauvres. Parler des pauvres, voilà qui est certes légitime. Dans la mesure, toutefois, où on ne réduit pas l'Évangile à cela. Car l'Évangile n'est pas un manifeste politique, mais plutôt une école de spiritualité et de sens du sacré. Depuis quelque temps, le discours social dans l'Église a suscité un tel engouement parmi les prédicateurs que l'on se demande parfois, à écouter la teneur des discours ecclésiastiques, si l'intelligentsia catholique n'aurait pas fréquenté l'école des HÉC plutôt que le séminaire. Certes, nul chrétien authentique ne saurait s'opposer au soutien des pauvres, à la solidarité des classes sociales. Mais de là à donner dans le réductionnisme évangélique, il y a une frontière que je refuse à franchir. Car pour moi, Jésus de Nazareth n'est pas Karl Marx; il est Celui qui nous fait entrer dans le mystère d'amour de la Trinité. À l'exemple de Jésus, on ne doit pas faire l'aumône aux pauvres, on doit plutôt les évangéliser (dixit père Latourelle, s.j.). Et puis que fait-on des pauvres en bien spirituels, des riches désabusés? Voilà peut-être les plus pauvres de tous, car ils sont privés de la présence de leur vie de l'Unique Nécessaire, Dieu. L'Église peut-elle se passer des élites, chez qui elle n'opère presque plus de conversions? À trop focaliser sur l'économie et les disparités entre les classes sociales, on a peut-être oublié l'Essentiel. C'est du moins l'avis de Jean Guitton. Dans un de ses derniers livres, Silence sur l'Essentiel, il déplore avec justesse le silence récent des prédicateurs sur les questions de foi: Dieu, le Salut, les dogmes, les commandements. Pourtant, ces questions ne constituent-elles pas le coeur du christianisme? Or pensez-vous que les jeunes qui se présentent à l'église désirent recevoir une leçon d'économie, sujet dont ils entendent déjà parler de façon quotidienne un peu partout? Les jeunes veulent entendre parler d'un sujet, de Quelqu'un qu'ils ne connaissent pas: Dieu manifesté en Jésus Christ. Alors que l'économie, pour la plupart d'entre eux, les ennuie, entendre parler du Christ leur redonnera le goût de vivre et de se donner aux autres. Les jeunes ne sont pas dupes de cette subversion du christianisme, de son travestissement économique. Il nous faut revenir à l'Essentiel; les jeunes - absents - nous forcent à le faire.crise du sacréLe coeur humain, pour s'épanouir pleinement, a besoin de vivre l'expérience du sacré, il a un besoin vital d'un espace pour la transcendance. Or la religion catholique, comme toutes les autres, devrait servir principalement à cette fin. Pourtant, depuis trente ans, cela n'a pas été le cas. Comment expliquer autrement la désaffection générale à l'égard de l'Église catholique, conjuguée à la montée fulgurante des sectes et du Nouvel Âge au Québec? Insatisfaits de ce que leur offrait la spiritualité catholique de l'époque, les croyants se sont tournés peu à peu vers d'autres mouvements religieux. D'où l'apparition du mouvement Nouvel Âge et de son cortège des fous de Dieu depuis une quinzaine d'années au Québec. C'est du moins l'hypothèse que défend André Fortin, grand analyste québécois du Nouvel Âge, dans son livre Les Galeries du Nouvel Âge (Novalis, 1993). Selon lui, la spiritualité catholique doit de toute urgence se renouveler sinon elle risque de demeurer, comme c'est le cas depuis plusieurs années, en marge de la société. Cet échec lamentable de pénétration de la spiritualité chrétienne au sein de notre société, Fortin la déplore; il nous invite à un ré-investissement spirituel, seule voie de salut pour le catholicisme québécois. Imperméables, ou presque, à la spiritualité qui se vit en Église, nos jeunes n'en continuent pas moins de fréquenter occasionnellement les églises pour la détente et le recueillement. Les célébrations eucharistiques, ils n'y comprennent presque rien, ni la symbolique ni le langage. Première génération du Québec privée de toute culture religieuse sérieuse, beaucoup de jeunes ne savent même plus ce qu'est le Carême, le Credo, etc. Or les églises font trop souvent comme si rien n'avait changé. Avons-nous affaire à un dialogue de sourds entre l'Église et les jeunes? Si c'est le cas, c'est déplorable, et ce n'est pas demain que les choses changeront pour le mieux.jeunes en recherche sincèreLes jeunes sont-ils de mauvaise foi? Indifférents à la chose religieuse? Non. Je dirais que la plupart sont en recherche, vivent une quête spirituelle honnête et sérieuse. Mais ils ne trouvent pas selon leur goût, voilà tout. Contrairement à la plupart de leurs parents boomers, ils n'ont pas à liquider un passé qui les aurait marqués: pour eux, le passé, c'est le vide, le néant. Vulnérables, ils tombent souvent sous le griffes du premier gourou spirituel venu. Nos jeunes recherchent de plus en plus le silence, prélude à toute quête spirituelle sincère. Annuellement, je suis une retraite fermée avec une dizaine d'entre eux à l'abbaye Saint-Benoît-du-Lac; l'expérience qu'ils y vivent les laisse stupéfaits, comme devant ce trésor qu'ils ne croyaient jamais pouvoir trouver, cette espérance et cette joie de vivre qu'ils croyaient à jamais enfouies au plus profond de leur être. Ces jeunes venus de la ville goûtent pleinement le silence, qui leur fait l'effet d'une bombe détruisant tout ce qu'ils connaissaient et tenaient pour vrai du monde et de la vie. Cette expérience fascinante, ce premier contact avec le sacré, seront pour la plupart d'entre eux le début d'un processus d'éveil à la vie spirituelle. On voit bien donc, à petite échelle, l'impact foudroyant de l'humble prière et de la spiritualité des moines sur ces jeunes. Cette expérience nous confirme ce que nous pressentions déjà: les jeunes ne sont pas réfractaires à Dieu et à son Évangile, qui sont encore capables d'enflammer l'idéal assoupi d'une jeunesse en quête d'absolu. Parce qu'ils vivent au quotidien la radicalité et la splendeur de l'Évangile, ces moines bénédictins, ces fous de Dieu, ont profondément marqué ces jeunes, nous indiquant ainsi la voie à suivre.suicideLe suicide constitue le drame le plus profond de notre civilisation. Ce scandale du suicide des jeunes, les chrétiens ne peuvent le passer sous silence. Ces drames de plus en plus fréquents font partie de ce que l'on appelle les signes des temps, que tout chrétien est invité à décoder pour mieux comprendre sa culture. Contrairement à ce que l'on pense, les jeunes qui se suicident ne sont pas tous des malades compulsifs; se contenter d'une explication de ce genre serait occulter la vraie racine du mal. Toutefois, on peut être assuré que les jeunes qui passent à l'acte vivent des moments de désespoir, et ne voient pas de lumière au bout du tunnel. Ils sont victimes d'un mal de l'âme mystérieux, indéchiffrable. Les jeunes qui se suicident ne représentent que la pointe de l'iceberg. Coeurs gelés et désespérés. Comment expliquer cette détresse à grande échelle? Je crois pouvoir fournir quelques éléments de réponse.jeunes déracinésPrésumés héritiers d'une province dont la devise est Je me souviens, nos jeunes n'en demeurent pas moins déracinés sur les plans historique, spirituel et affectif; la plupart d'entre eux ne savent d'où ils viennent, où ils vont. Nés du hasard et de nulle part, sans culture historique et critique, ils sont prisonniers de l'éphémère et des diktats de la plus récente mode. Première génération a-religieuse, porteuse d'aucune référence morale, confondant allègrement le Bien et le Mal, la plupart des jeunes, malgré les bravades d'usage, se sentent isolés, impuissants, angoissés devant ce monde et cette vie qu'ils ne comprennent pas. De toute évidence, ils ne sont pas armés pour le combat de la vie. Dans ce monde du sauve-qui-peut généralisé, hérité du néo-libéralisme totalitaire qui sévit en Occident, ils se contentent trop souvent de chercher, à l'image de leurs parents, une niche dorée qui pour eux fera figure de Paradis retrouvé. Enfants d'une culture qui ne valorise pas l'effort et le travail - selon le sens de service des autres -, ils doivent trop souvent choisir entre le décrochage et sa logique du moindre effort, et ce monde féroce de la compétition qui les oblige au surmenage et à l'excellence à tout prix. Ou ils végètent, sans emploi, sans but dans la vie, ou ils travaillent 90 heures par semaine pour se payer la grande vie. Ils n'ont pas le choix, car dans la culture moderne, on est soit premier ou... nul, gagnant ou perdant dans la course de l'excellence. On comprendra alors que plusieurs craqueront sous la pression, abandonneront en cours de route, ou pire, désespéreront de leur sort, voire de celui du monde entier: d'où les problèmes endémiques de délinquance, de décrochage, d'alcool et de toxicomanie, et enfin, de suicide. Comment pourrait-il en être autrement? Les plus lucides et les plus intelligents posent la question: pourquoi donc ce rythme infernal, cette vie absurde? Pour un job, une maison, une voiture et une retraite dorée? C'est beaucoup payer pour... si peu de bonheur. Mais il y a plus: le problème fondamental auquel ils sont confrontés, c'est ce présent, ce quotidien auquel il manque désespérément un sens, une direction. Leur vie présente, le futur qu'on leur promet, tout cela leur apparaît in-signifiant, absurde. Ils se disent alors: à quoi bon peiner? L'idéal de leurs parents, le matérialisme, s'écroule; ils ne croient plus aux rêves de sécurité matérielle et de bonheur par le consumérisme. Et pourtant ils réalisent qu'ils n'ont pas le choix, qu'ils sont prisonniers d'un système qui les condamne aux travaux forcés, à cette vie moderne dont tout le monde vante hypocritement les mérites, leurs parents les premiers, et même, ô scandale, leurs éducateurs. Comme si cela n'était pas assez pour les éteindre, et voilà le plus tragique de l'affaire, la plupart ne sont pas croyants: l'espérance chrétienne ne peut donc pas raviver leur flamme vacillante.Beau portrait, n'est-ce pas? Comment alors se surprendre que ces jeunes soient insécures, désabusés, voire suicidaires? C'est plutôt le contraire qui serait surprenant.credo à remettre en questionAu Québec, il faudra pourtant un jour remettre en question le credo de l'économisme hérité de la Révolution tranquille. Il faudra même déboulonner, si c'est encore possible, le nouveau veau d'or auquel les jeunes sont de moins en moins nombreux à croire. Il nous faudra bien un jour admettre qu'en se suicidant, en décrochant, en se droguant, ils se révoltent contre un monde, notre monde, celui que nous leur avons légué, un monde dont ils refusent les orientations fondamentales. Nos jeunes se révoltent et se suicident parce qu'ils ne veulent pas de ce monde que nous essayons de leur imposer, de cette vie absurde, insensée, de ces valeurs que l'on a déifiées: Liberté, Plaisir, Sexe, Épanouissement à tout prix; nos jeunes se révoltent et se suicident parce que nous ne leur offrons pas un sens, une direction, qui viennent combler leur coeur fébrile en attente de Beau, de Vrai et de Bien. Ces jeunes, je comprends leur volonté de fuir ce monde en apparence insensé. Ce faisant, ils nous rendent un précieux service en nous forçant à tout remettre en question. Mais le veut-on? Quelle que soit notre réponse, on n'a pas le choix. Nos jeunes seront de plus en plus nombreux à refuser d'engager et de consacrer leur vie pour l'idéologie totalitaire du capitalisme hérité du néo-libéralisme. Ils seront de plus en plus nombreux, par la révolte et le suicide, à nous dire que nous avons sombré peu à peu dans la barbarie.aider les jeunes à s'en sortirSi l'on veut vraiment aider les jeunes, il faudra reconstruire une société qui soit digne d'eux, qui puisse les accueillir et nourrir leur désir de la faire vivre. Il faudra, en fait, apprendre collectivement à vivre autrement. Il faudra leur proposer un bonheur et des raisons de vivre qui dépassent les plaisirs superficiels dans lesquels toute une génération vient de s'abîmer. Il faudra leur proposer des modèles, être des parents responsables ayant quelque chose à leur donner qui transcende l'air du temps. En contrepartie, ces jeunes devront apprendre le sens de l'effort gratuit, accepter de faire leurs des valeurs morales solides qui leur permettent d'affronter avec courage la vie avec son lot habituel d'épreuves; ils devront apprendre à distinguer ce qui est Bien de ce qui est Mal. Plus que tout, ils devront converger vers une Vérité qui les fasse vivre, de cette vérité de l'Évangile dont aujourd'hui on semble avoir si honte, que l'on tait, que l'on camoufle comme une verrue. Comme ils ont été abreuvés dès leur tendre enfance aux mamelles du matérialisme et de l'agnosticisme, ils devront réapprendre à goûter et à apprécier la nourriture essentielle dont ils ont manqué, qui aurait été si nécessaire à leur croissance humaine et spirituelle. Ils devront refuser les vérités à rabais, partielles, tronquées, improvisées dont ils se sont fait trop souvent les complices, avec les résultats que l'on sait. Enfants sevrés trop tôt de la Vérité nourricière, leur faim spirituelle est insatiable; ils veulent apprendre à prier, ils désirent inconsciemment être embrassés, fortifiés, sécurisés par cette éternelle Présence. Désemparés, ils cherchent ce Christ qu'ils ne connaissent pas mais dont ils pressentent la présence au fond de leur être. Ils sont comme ces disciples désemparés qui criaient: vers qui irions-nous, Seigneur, vous seul avez les paroles de la vie éternelle?saints nécessairesDieu donne des saintes et des saints pour illuminer nos ténèbres. Nous avons besoin d'eux tout autant que l'oxygène. Ils servent à élever nos regards, à transcender le réel, à témoigner de l'immersion de l'Éternel dans le temporel. Une société sans saint est une société en danger de mort; morose, apathique, elle s'étiole. Or les premiers à souffrir de cette absence de lumière, ce sont les jeunes, ces êtres au coeur encore si près de cette lumière initiale qui les a vus naître. Ils ne l'admettront jamais, mais nos jeunes souffrent terriblement de l'absence de Dieu au sein de la culture moderne. Léon Bloy n'a-t-il pas écrit que la seule tristesse, c'était de ne pas être des saints? Nos jeunes veulent se donner au Christ, mais ils ne savent comment; les saints pourraient le leur apprendre.jeunes isolés... spirituellementL'héritage chrétien, il faut des adultes pour le transmettre. Cela ne se fera pas tout seul. Ce n'est pas en laissant les jeunes à eux-mêmes qu'on y arrivera, comme par magie. Le marasme actuel est là pour convaincre les sceptiques. Or de toute évidence la détresse actuelle des jeunes prouve plutôt le contraire. Les jeunes actuels se sentent abandonnés, floués par les adultes. Plusieurs se sentent de trop, sentent qu'ils ne valent plus la peine qu'on leur accorde l'attention et la présence dont ils ont tant besoin. Les jeunes sont blessés, et ont besoin, plus que jamais, d'adultes pour les aimer et les guider. Leur crise existentielle est d'une profondeur insondable; ils ne croient plus aux mirages de bonheur, qu'ils soient politiques ou économiques. C'est la fibre même de leur être qui est atteinte. Pour libérer leurs potentialités d'être, il leur manque les clés du spirituel, des clés qu'ils n'ont pas puisqu'on ne leur a jamais appris à les chercher et à s'en servir. Confrontés aux défis et aux épreuves de cette fin de siècle troublée, trop de jeunes se retrouvent alors devant leur vide intérieur, qu'ils confondent alors avec le Néant; d'où leur vertige existentiel. Frappés de surdité spirituelle, ils ne sont pas à l'écoute de cette voix mystérieuse et profonde, ils sont étrangers à cette Présence qui elle seule pourrait les extirper de leur désespoir, en plus de leur redonner le goût et la joie de vivre. Désabusés, en proie au désespoir, privés de leurs ressources intérieures, ils en concluent - trop vite - à l'échec de leur vie, à l'impossibilité de s'en sortir. Nous savons qu'ils font erreur; mais voilà, eux ne le savent pas. Voilà le drame, et surtout, notre défi.conclusionNul doute, nous vivons une crise spirituelle qui a des incidences dramatiques sur la jeunesse actuelle. Je suis conscient de vous brosser un tableau assez sombre de la réalité. Certains me le reprocheront. Mais ai-je le choix? Vu l'ampleur de la crise, et ses enjeux, je crois que non. Quand la jeunesse d'une nation s'éteint à petit feu, c'est non seulement le présent qui est en jeu, mais aussi l'avenir. Devant ce fait, on n'a pas le droit de ne pas réagir. Tant que l'on n'aura pas admis collectivement le sérieux de la crise spirituelle des jeunes, dont le taux effarant de suicides en est la démonstration la plus éclatante, ce sera le signe que nous refuserons de voir la réalité en face. Jusqu'à quand nous obstinerons-nous à jouer avec le salut de nos jeunes? Quand comprendrons-nous ce qu'ils essaient par tous les moyens de nous dire? Il faut nous mettre à leur écoute. Remettre en question nos comportements et attitudes, nos valeurs, notre vie. Qu'avons-nous fait des valeurs et des croyances qui avaient présidé à l'édification humaine et spirituelle de notre jeune nation? Ne serait-il pas temps de revenir aux enseignements de ceux et celles qui nous ont faits? Au plan strictement humain, je suis inquiet par ce que semble nous réserver l'avenir; toutefois, en tant que croyant, je suis habité par une invincible espérance qui tire sa source du Christ même; j'espère aussi en celle qui a présidé à l'édification de la Ville-Marie naissante, et qui ne cesse de nous accorder son secours par des voies impénétrables. Je me console surtout, et il me prend à espérer, en pensant à nos ancêtres, à ces générations de saints et de saintes qui ont tant prié, qui ont immolé sur l'autel du devoir jusqu'à leur vie pour nous; je prie de tout mon coeur ces saints et ces saintes qui nous regardent aujourd'hui, là-haut, dilapider en fils prodigues l'héritage sacré et inestimable qu'ils nous avaient légué; je me dis alors qu'il est impossible que ces géants et géantes restent insensibles à notre lente et cruelle descente aux enfers, à celle de nos jeunes en particulier. Grâce à eux, grâce aussi à la prière du petit reste encore actif, le Québec entreprendra sûrement un jour sa remontée vers la lumière, les jeunes en tête. Dieu nous réserve peut-être une grande et belle surprise; ce sera peut-être ces jeunes qui finiront, un jour, par nécessité, ou je ne sais trop comment, par convertir leurs parents, par un de ces curieux et inexplicables rebondissements de l'histoire dont Dieu seul est capable. Ce sera peut-être ces jeunes qui, lorsqu'ils auront retrouvé par eux-mêmes, par leurs éducateurs ou par la grâce de Dieu, la seule Joie et le seul Bonheur véritables, nous indiqueront la route à suivre, nous apprendront à relever la tête vers la Lumière, la Vérité et la Vie, nous extirpant du marasme actuel dans lequel nous croupissons tous. Il faut espérer. En Dieu, et en nos jeunes... Source : http://pages.globetrotter.net/aphane/galerien.htm
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