J'ai peurJ’ai peur : comme dans le phénomène affectif proprement dit, et comme dans les craintes spécifiques que je connais et dont je n’arrive pas tout à fait à prendre le contrôle. Ça fait très inusité, original et à la limite, poétique, d’avoir « peurs ». Au-delà des peut-être beaux mots, c’est de ma chienne de vie dont je parle. Ce ne sont pas des mots, ce sont des insomnies, des maux de ventre, des distractions, des oublis, des ongles rongés sans savoir qui les a rongés. L’histoire a commencé au CLSC. Une salle d’attente de quasi-hôpital, là où le malade québécois gaspille probablement le tiers de la vie de ses maladies. J’étais presque seul. J’attendais de rencontrer « mon » médecin de famille. Je lisais des brochures et des dépliants. C’était avant les magazines de l’hôpital. Et une de ces brochures disait que la prostate pouvait être malade chez tous les hommes, que la probabilité croissait avec l’âge, que certains facteurs de vie pouvaient aider à engendrer le mal fonctionnement de cet organe exclusivement masculin. C’est ben qu’trop vrai! Les femmes ont les ovaires, etc., nous avons la prostate, etc. Les systèmes humains de reproduction… Un petit questionnaire auto diagnostic dans la brochure. J’avais toutes les réponses « bonnes ». J’avais tous les symptômes d’un dérèglement de ce machin-là. À quoi ça sert déjà? C’est où exactement? Comment est-ce que ça peut nuire à l’évacuation urinaire? Quels genres de maladie peut-on attraper là? Mon médecin de famille écouta attentivement. Me fit un examen, me prescrit une prise de sang et me référa à un urologue sur-le-champ. Je consultai la spécialiste à son bureau. Mais le fait de devoir uriner devant des tiers me déplût souverainement. D’autant plus que c’étaient des femmes qui me regarderaient. Pas pour moi. Merci. Je croyais que si j’oubliais mes problèmes de miction, ils disparaîtraient par eux-mêmes. Belle pensée magique! Plusieurs mois à ne dormir que des nuits tronquées par l’envie d’uriner, à ressentir des brûlures à l’éjaculation; jusqu’à mon examen annuel. Où mon médecin de famille refit un toucher rectal et me prescrit une prise de sang. Le toucher était normal. Mais l’antigène prostatique spécifique (APS) dépassait la borne maximale de la normale. Biopsie : négatif. On se revoit dans six mois pour examiner la situation à nouveau. J’étais d’accord, mais en mon for intérieur, j’étais persuadé de ne pas être atteint de quelque maladie que ce soit. Ma prostate était enflée, c’était tout. On me l’avait même dit à l’examen médical d’entrée à l’université, il y a bien longtemps. Peut-être que je ne faisais pas l’amour assez souvent? La spécialiste savait cependant de théorie et d’expérience qu’un taux d’APS élevé ne dévoile pas une banale enflure de la prostate. La plupart du temps, le gonflage de la petite glande se fait sous l’impulsion de cellules cancéreuses. Je ne savais pas. La spécialiste le savait, mais ne pouvait s’aventurer à spéculer hors des limites scientifiques de la médecine : il fallait que le cancer soit trouvé avant qu’elle n’aborde ce sujet. C’était comme le « cas » de la femme enceinte : tu l’es ou tu ne l’es pas. À défaut de certitude démontrable, il n’y a pas de « cas ». Et j’étais un peu incrédule : je suis trop jeune, je n’ai plus qu’un seul symptôme, ça ne peut pas m’arriver à moi parce que je suis très fort et j’ai toujours surmonté toutes les difficultés et les maladies. La spécialiste ne lâchait pas prise. Avec en mains les résultats effarants d’une nouvelle analyse sanguine, elle devait enquêter à nouveau, de visu encore. Cette fois, elle y mit toute sa détermination. La douleur de se faire enfoncer un « tuyau de plastic » froid, rigide, dur et volumineux dans l’anus, fut plus que détestable. Mais je ne pus m’empêcher de la remercier. J’avais eu très mal, mais je sentais qu’elle voulait savoir, trouver ce qui faisait grimper le taux d’APS dans mon sang. Et que c’était pour ma santé qu’elle le faisait. « J’ai trouvé ce que je cherchais. » Deux semaines après la deuxième série de biopsies : un cancer en bonne et due forme, un T1C tout neuf mais susceptible de déborder des structures de l’organe lui-même ou « d’en effleurer la surface ». Cette spécialiste a toujours la justesse et l’intelligence du propos. À condition que le patient puisse encore entendre quoi que ce soit après « T1C ». Elle sait que ce n’est pas facile pour lui; elle approfondira l’explication quelques jours plus tard, quand le patient aura réfléchi et consulté écrits et vidéo généreusement distribués. « Comprenez-vous? » Oui, c’est à vous que je parle; à vous qui lisez. Comprenez-vous bien? Je suis un homme, un mâle de l’espèce. Ça n’a rien à voir avec le machisme, mais mon système reproducteur est malade. Ma sexualité, l’image que je me fais de moi, sensible, sensuel, romantique, tendre. « Vous vous trompez, Monsieur, ce ne sera plus vous. » Je sais, mais ça ne pénètre pas très bien, voyez-vous. « La science médicale a fait de grands progrès. » Si vous saviez combien je m’en fous, combien je ne veux plus entendre cette phrase répétée autant par les patients en salles d’attente que par Charles Tisseyre, à « Découverte ». La science est grande, exceptionnelle, extraordinaire; mais pourquoi, bordel, doit-elle s’appliquer à moi? Je n’ai rien demandé. Ni sollicité. J’ai fait une vie comme celle de n’importe qui, sans doute. J’ai baisé par amour ou par pulsion chimique. Je suis papa. Je ne peux plus être papa, à moins d’une chirurgie complexe à deux. Je n’ai plus besoin de mon système reproducteur pour me reproduire. Et pourtant, il est tellement moi, fusionné en mes corps et âme et coeur. Je ne veux pas me reproduire, mais je suis sexué. Sans possibilité de sexe dorénavant? Ces émotions ne me mèneront nulle part, sinon à la panique. Ouais, mais je les ressens ces émotions. Elles m’habitent, me possèdent; de la même façon que mes sentiments sont sexués. Je vis avec les organes et les hormones d’un mâle. J’ai peur de ne plus pouvoir avoir d’érection : 60% des patients qui subissent une prostatectomie radicale subissent cet effet secondaire. J’ai peur de ne plus savoir comment transposer en actes le désir charnel et spirituel que je ressens pour ma compagne. C’est pourtant simple à faire, d’autant plus que je connais tous les autres substituts, méthodes, approches, etc. Mais c’est moi qui ai le problème, comprenez-vous? C’est pas la médecine, ni la littérature, ni la psychologie, ni la pharmacopée. C’est moi qui aurai ce réflexe d’inhiber dorénavant mon fantasme de pénétrer la femme que j’aime sans la quitter des yeux, sans cesser de sourire, sans cesser de lui soupirer que je l’aime, que je la prends et que cet acte consacre notre amour et l’élève au-delà du temps et de l’espace. Vers la poésie immortelle de l’amour. Je ne pourrai probablement plus m’exprimer avec ces moyens naturels « indestructibles ». Ma nature fout l’camp. Les injections à la base du pénis, les suppositoires et les "Viagra" ne remplaceront pas : ils pourront créer une sorte d’illusion temporaire. À moi, ils rappelleront que mon impuissance est permanente. « Aie, mon grand, qu’essé-q’tu fais avec ça? » J’ai peur de mourir sous anesthésie; c’est ridicule parce que ça n’arrive que très rarement et que je ne m’en apercevrai pas. Mais j’en ai peur. J’ai peur d’y rester d’une manière ou d’une autre. Comme si ma tête pouvait décider que je crevais durant l’opération; comme si mon coeur se disait : « Encore vingt battements, puis on arrête. »; comme si mon ventre me prévenait : « T’imagines pas que j’vais me laisser refermer comme ça. Tu les as laissés m’ouvrir, crèves-en! » Mais non, c’est idiot, tout ça. Et ce ne sont que des émotions. Et que nous autres les gars, on sait très bien refouler tout ça; on sait depuis la tendre enfance qu’on est « toffes » et que, par conséquent, les émotions n’ont rien à voir avec notre monde. Et c’est pour ça qu’on n’en parle pas entre nous et qu’on laisse ça aux femmes. Le placotage, c’est leur affaire. Quand j’ai peurs, à qui est-ce que j’en parle? Est-ce que j’en parle? Est-ce que ça se discute? Papa n’a pas eu ce problème de prostate. Et je n’ai jamais rien entendu parler de tel dans mon entourage masculin. Les femmes parlent de leur « grande opération » ad nauseam. Heureusement, elles en parlent surtout entre elles. Et si elles lisent mes réflexions, elles seront trop fières de dire aux autres « que les hommes, c’est dont faibles parce que ça parle de rien, ça sait pas communiquer, que c’est écrit dans le journal et par un homme soi-même et qu’en plus d’être des écœurants et des irresponsables, ça parle pas, ça refoule tout et que c’est donc pas comme des femmes. Pis ça veut être pères!!! » À la fin, je pense qu’elles ont raison. Les hommes ne parlent pas; ils ont peurs, eux aussi, mais personne ne le sait; ils se le taisent souvent à eux-mêmes; ils ont mal à leur sexualité, mal à leur amour, mal à leur âme et espèrent trouver quelqu’un qui pourrait être à l’écoute. Oui, il faudrait bien qu’un jour, les hommes se retrouvent entre eux et parlent d’eux-mêmes. Loin des femmes. Pour faire comme si les féministes ne les avaient pas humiliés ou injuriés depuis des décennies, sous prétexte que les hommes les ont fait souffrir dans le passé. Mais celles qui ont souffert sont mortes; autant que les hommes qui les auraient fait souffrir. Nous sommes toujours vivants. J’ai encore peurs. Ça me tord les yeux de larmes qui ne veulent pas couler; ça m’enserre la gorge jusqu’à la bloquer; ça m’étouffe à me faire tousser pour ne pas m’asphyxier. J’en parlerai à mes chums. Mais je ne sais pas comment aborder le sujet. Est-ce qu’on dit ça comme ça : « Salut Claude. Je profite de l’occasion pour t’annoncer que j’ai un cancer de la prostate, que j’ai peur de mourir et que je suis complètement désemparé parce que je ne saurai plus vraiment comment exprimer mon amour à ma blonde. Pis, toi ça va? » Non, vraiment! Je préfère le silence. Il me parle de ma vie avec ma blonde et de ses sourires. J’pense qu’a comprend que je l’aime même si j’bande pus. Asteure, c’t’à moi d’comprendre. Robert Lebrun, RHQ Bas-St-Laurent Le Bulletin, octobre 2001 Source : http://rhq.ca/temoignages.html
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