Les survivantes d'inceste et leurs fillespar Christine Kreklewetz M.Sc. Cette recherche portait sur l'expérience des survivantes d'inceste comme mères. D'un point de vue féministe, on y a examiné leurs croyances, leurs attitudes et leurs pratiques relativement à leur condition de parent, incluant ce qu'elles considèrent être leurs forces et leurs faiblesses. À partir d'un échantillon clinique de 16 survivantes d'inceste, on a observé comment elles vivaient les rapports parents-enfants. On a étudié, notamment : 1) comment elles protégeaient leurs filles, 2) comment elles réagissaient face à l'émergence de la sexualité de leurs filles, et 3) comment elles concevaient leur rôle et celui de leurs filles à l'intérieur de la famille. On a interrogé 16 femmes ayant subi l'inceste. Parmi ces mères, six avaient suivi un traitement thérapeutique et dix recevaient toujours de l'aide psychologique en raison de leur agression sexuelle. La durée de la thérapie variait entre six mois et dix ans; la durée moyenne étant de trois ans. Leur âge moyen était de 37 ans et la plupart étaient divorcées. La majorité étaient de race blanche. Leurs revenus différaient largement. Les femmes ont indiqué que leur agresseur était le plus souvent leur père (81 %) et la moitié ont révélé que leur préadolescente avait été agressée sexuellement. Dans six cas, au moins un autre enfant de la famille avait également subi ce genre de sévices. Toutes les femmes ont parlé de leur expérience en tant que mère et de leur relation avec leur préadolescente. Elles ont aussi répondu à un questionnaire sur leurs attitudes en tant que mère. Par l'analyse des données, on a exploré trois thèmes importants relevés dans la documentation clinique : 1) les peurs sous-jacentes et la protection, 2) les questions liées à la sexualité et 3) l'inversion du rôle parental. De nouveaux thèmes ont également émergé des données recueillies. Nous les aborderons, ainsi que les conséquences pour les professionnels traitant les survivantes d'inceste. Nous fournirons aussi des recommandations en vue de la prévention d'autres agressions sexuelles dans la famille. I. La protection et la confiance Toutes les mères se sont décrites comme protectrices et souvent comme surprotectrices. Certaines craignaient que cette protection ait des effets négatifs sur leur fille; d'autres la considéraient comme un point fort de leur compétence parentale et ne souhaitaient pas modifier leur comportement à cet égard. Ces dernières se souciaient surtout de protéger leurs enfants des agressions sexuelles. Toutes avaient l'impression que leurs filles étaient à l'abri de telles agressions, la plupart du temps. Elles protégeaient leurs enfants de diverses façons, en adoptant des " stratégies de protection " ou des " plans de sécurité ". Ces stratégies, ainsi nommées avec raison à cause de la prise de décisions et de la planification conscientes qui leur sont inhérentes, leur permettaient de se sentir plus à l'aise relativement à la sécurité de leurs enfants. Ces plans et stratégies comprenaient : 1) de l'éducation et de l'information prodiguée à leurs enfants, 2) la surveillance des contacts de leurs enfants avec certaines personnes et dans des situations données et 3) la vérification des faits et gestes (par ex. s'assurer de l'endroit où se trouvent leurs enfants et de ce qu'ils font). L'éducation et le partage d'information ont été le plus souvent mentionnés comme stratégie de protection. De façon généralisée, ces mères croyaient que plus elles transmettaient à leurs filles de l'information sur l'affirmation de soi et le respect de leur corps, moins celles-ci risquaient de subir de la violence sexuelle et plus elles seraient aptes à se défendre. Cette éducation et ce partage d'information présupposaient de grands efforts en vue de promouvoir une bonne communication avec leurs filles. Les mères recouraient aussi à une deuxième stratégie : la surveillance des relations de leurs enfants avec certains individus, de même que dans des situations données, et l'élaboration de " plans de sécurité ". Certaines interdisaient tout lien entre leurs enfants et leur propre agresseur ou avec des personnes qu'elles percevaient comme des agresseurs potentiels. Dans certains cas, elles allaient même jusqu'à refuser que leurs enfants aient des liens avec les membres de sa famille qui niaient son expérience d'inceste. Les femmes ont spécifié deux situations qui, selon elles, représentaient des risques très élevés, étaient les plus à craindre et appelaient la prudence : 1) les circonstances où il y avait consommation d'alcool et 2) lorsque leurs filles restaient à coucher chez une amie. Pour quelques-unes, des activités courantes chez les adolescents, par exemple se rendre au centre commercial avec des amis, suscitaient des réactions allant de la précaution à la crainte. Finalement, la troisième stratégie de protection utilisée par les mères était la vérification des faits et gestes. Ce contrôle s'effectuait principalement à la maison et de façon plus automatique, moins consciemment, que les autres stratégies. Cette stratégie se distingue des autres car les mères de très jeunes enfants, plutôt que celles de préadolescentes, y recouraient plus couramment. En vérifiant les faits et gestes de leurs enfants, ces femmes se sentaient plus compétentes en tant que mères et, pour elles, cela diminuait les probabilités que leurs enfants soient agressées. Lorsqu'elles parlaient de la sécurité et du besoin de protection de leurs filles, les femmes avaient tendance à utiliser des termes vagues et faisaient mention de " situations dangereuses " et de " mauvaises personnes ", qu'on rencontre " dans la vie ". Elles ont également souvent fait référence au fait que, si elles ne pouvaient contrôler ce qui se passait à l'extérieur de la maison, elles croyaient pour la plupart pouvoir assurer la sécurité de leurs enfants au foyer. Toutefois, elles se sont montrées ambivalentes et incertaines sur la question de la confiance complète envers leur partenaire masculin. Cinq des sept femmes mariées ou vivant avec un homme ont exprimé de l'ambivalence, de l'inquiétude et de l'appréhension lorsqu'il s'agissait de faire confiance à leur partenaire au sujet de leur fille préadolescente. II. L'inversion du rôle parental Les indications d'inversion du rôle parental ont été faibles et peu fréquentes, mais tout de même présentes dans plusieurs entrevues. On a perçu des exemples évidents de différents types d'inversion du rôle parental, mais la plupart étaient plutôt anodins. Les mères ont raconté que leurs filles prenaient des responsabilités adultes, surtout lorsqu'elles-mêmes étaient malades ou incapables d'assumer leur rôle. Certaines ont reconnu clairement que les rôles avaient été inversés entre elles et leurs filles à un certain stade de leur relation. D'autres considéraient la " maturité précoce " de leurs filles comme un avantage pour elles-mêmes et la jugeaient très positive globalement. III. La sexualité Même si elles ont admis s'inquiéter à l'idée que leurs filles allaient bientôt devenir actives sexuellement, la majorité des femmes désiraient vivement leur fournir le plus d'information possible sur la sexualité, et ce aussitôt que possible. De nombreuses mères voulaient transmettre de l'information qu'elles-mêmes, selon elles, n'avaient pas reçu à la préadolescence. Cependant, elles n'étaient pas toujours sûres du type d'information à donner et de la quantité appropriée. Certaines craignaient que, par leur façon d'éduquer leurs filles sur la sexualité, leur propre expérience d'agression et les attitudes négatives envers les hommes et le sexe qui en ont résulté puissent en quelque sorte les affecter. Pour la majorité, les livres et autres ressources, dont le système scolaire public, étaient perçus comme une planche de salut. La plupart se sont montrées très enthousiastes à l'égard de la sexualité naissante de leurs adolescentes. Il y avait très peu de malaise face au développement physique de leurs filles. IV. Les nouveaux thèmes Les entrevues ont fait surgir deux nouveaux thèmes qui sous-entendaient un changement de style dans l'éducation des enfants : 1) la nouvelle perception des femmes quant au rôle de mère (désormais non perçu comme une préoccupation externe consciente, mais plutôt comme un rôle intégré, " naturel " et satisfaisant) et 2) le rôle parental plus actif (par exemple, initier la discussion avec leurs filles sur des sujets touchant la sexualité, la discipline et les limites à respecter, donner à leurs enfants plus de responsabilités et se tenir davantage au courant des questions de protection). De nombreuses mères ont attribué la raison de leur mode d'éducation plus actif à leur propre processus de guérison ou thérapie. Toutefois, ce changement de style était aussi relié à une personne soutenante dans leur vie, et / ou à un partenaire n'offrant aucun soutien et ayant quitté la famille. Toutes avaient plus d'un enfant et la plupart ont dit qu'il leur avait été plus facile d'éduquer le deuxième; leur attitude était plus positive et optimiste. Le changement de style parental a aussi semblé lié à l'augmentation de la confiance par rapport à l'éducation du premier enfant. Les effets de l'inceste sur le rôle parental futur : les perceptions des mères Unanimement, les mères de cette étude ont senti que l'inceste qu'elle avait subi avait beaucoup influé sur leur façon d'éduquer leurs enfants. Parmi les effets les plus négatifs, elles ont mentionné : la répétition de modèles agressifs (par exemple le choix d'un conjoint violent), l'impression qu'elles étaient incapables de vivre une intimité émotionnelle et physique avec leurs filles, une colère qui envahissait leurs relations avec leurs enfants, et des sentiments d'impuissance comme parent. La plupart des femmes ont déclaré que la résolution de leur agression les avait aidées à devenir de meilleures mères. Certaines ont dit que cela avait amélioré la communication avec leurs filles et qu'elles pouvaient mieux les protéger. Les conséquences pour les professionnels Quatre thèmes généraux ont ressorti des entrevues, mettant en évidence les expériences de ces femmes en tant que mères survivantes d'inceste : 1) la détermination d'être un meilleur parent que les leurs; 2) le désir profond d'avoir accès à des ressources et à de l'information; 3) la croyance que le rôle de parent est difficile et exigeant et 4) l'idée que l'éducation des enfants est une démarche qui s'acquiert. Cette étude descriptive n'a fait que commencer à révéler l'importance d'examiner l'expérience parentale des survivantes d'inceste. Les points importants soulevés dans cette recherche, qui mettent l'accent sur la prévention primaire et secondaire et l'intervention, sont particulièrement pertinents pour les cliniciens qui travaillent avec les survivantes d'inceste et leur famille. Ils incluent : 1) De la documentation et des programmes spécialisés sur le rôle de parent Ces mères ont trouvé de l'aide dans les relations thérapeutiques, la documentation et les groupes de parents. La plupart ont souligné la grande importance d'aller chercher de l'information sur le rôle de parent, par exemple de suivre des cours sur l'éducation des enfants. Tandis que presque toutes les femmes avaient suivi au moins un tel cours qu'elles avaient trouvé utile, certaines ne se sentaient pas vraiment à leur place dans des groupes de parents " réguliers ". Des cours destinés aux survivantes d'inceste et portant sur de telles questions seraient très utiles à cette clientèle. Ces mères n'ont pas accès de façon générale à des brochures et à des programmes spécialisés qui donnent de l'information sur le transfert de sentiments aux enfants, l'inversion du rôle parental, les questions de protection et la communication d'une vision saine de la sexualité. Ces brochures apporteraient une aide précieuse aux professionnels de toutes les disciplines qui travaillent avec les victimes d'inceste et leur famille. 2) L'analyse du contexte social où se produit l'inceste On croit souvent que " toutes les mères sont au courant " de l'inceste que vit leur enfant et on doute qu'elles ignorent la situation. Il est ressorti de l'étude que les mères connaissaient la situation à divers degrés avant qu'elle soit révélée. La reconnaissance que les mères de survivantes d'inceste sont le produit d'un contexte social où l'on retrouve souvent la pauvreté, la violence conjugale, la famille monoparentale, le manque de ressources et de soutien, et des symptômes de leur propre expérience incestueuse, témoigne de leur difficulté à protéger leurs enfants des agressions. Les mères survivantes d'inceste ont surtout besoin de connaître les indicateurs comportementaux et émotionnels de l'agression sexuelle. Les travailleurs sociaux œuvrant auprès des enfants, surtout, doivent considérer la possibilité d'une histoire d'inceste chez la mère, quand il est question de son habileté à protéger son enfant. L'examen du système familial incestueux dans son ensemble donnerait une meilleure image de l'expérience de la mère ainsi que du climat qui règne dans la famille où elle joue son rôle parental. L'analyse des perceptions et de l'expérience du conjoint en situation parentale avec une survivante d'inceste (en mettant surtout l'accent sur la question de la confiance) et des perceptions de l'enfant (incluant le comportement des parents quant à la surveillance) est aussi importante pour les professionnels en thérapie de couple et familiale. 3) L'intervention rapide La majorité des femmes de cette étude ont parlé du sentiment d'être coupées de leurs enfants sur le plan émotif et ont mentionné avoir été dépressives à un moment ou l'autre de leur vie. La plupart ont davantage apprécié leur rôle de parent après avoir reçu de l'aide professionnelle et avec leurs enfants subséquents. Néanmoins, la moitié avaient des filles ayant elles aussi été agressées sexuellement. L'évaluation et l'intervention rapides (incluant l'évaluation prénatale) auprès des survivantes d'inceste en ce qui a trait à leur expérience en tant que arent et à leur environnement social actuel pourraient les aider dans leur rôle de mère et peut-être diminuer les risques que leurs filles soient victimes de sévices sexuels. 4) La connaissance du développement sexuel " normal " Même si les mères de cette étude voulaient protéger leurs filles en leur inculquant le respect de leur corps et la confiance en soi et en leur enseignant le développement normal de l'activité sexuelle, bon nombre d'entre elles avaient reçu une éducation sexuelle rudimentaire. En conséquence, beaucoup se questionnaient sur le type d'information à transmettre. Les éducateurs doivent donc en tenir compte lorsqu'ils s'adressent à des groupes d'éducation familiale. Conclusion Cette recherche préliminaire a constitué un premier pas vers la compréhension des besoins des survivantes d'inceste en tant que mères. Les 16 femmes qui ont partagé leurs points de vue n'ont révélé que quelques aspects de la diversité et des différences individuelles chez cette clientèle. Cette recherche a soulevé de nombreuses forces et faiblesses dans les rôles parentaux. Toutefois, il faut user de prudence quand vient le temps de tirer des conclusions et de mettre ces découvertes en application à grande échelle. L'objectif de cette étude n'était pas de tirer des conclusions formelles sur les femmes ayant vécu l'inceste; le but consistait surtout à acquérir une meilleure connaissance sur le rôle parental de ces 16 survivantes d'inceste. Une recherche plus approfondie sera nécessaire dans ce domaine afin de mieux comprendre les thèmes qui ont été soulevés, de prêter davantage d'attention aux idées et thèmes issus des entrevues, et d'aider les cliniciens et les professionnels en éducation familiale à reconnaître les effets particuliers de l'inceste sur le futur rôle de parent. Source : http://www.cwhn.ca/ressources/survivantes/somm_mere.html
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