Le tabou
L’interdit de l’inceste
Vision anthropologique

Quelques définitions

Dans l’expression tabou de l’inceste, le mot tabou est issu des cultures de l’Océanie et comprend des connotations liées à la fois à l’interdit et au sacré...

Généralisé dans les langues occidentales, en anthropologie, le mot tabou recouvre une préoccupation de comparer pour l’ensemble des cultures ce qui est de l’ordre de l’interdiction ou de l’interdit.

Pour sa part, le mot inceste est défini par le Littré comme “une conjonction illicite entre des personnes qui sont parentes ou alliées au degré prohibé par les lois”. Cette définition inclut plusieurs types d’interactions illicites et permet d’inclure deux types de personnes avec qui la dite conjonction est illicite, les personnes avec qui l’on est apparenté par le sang et les personnes avec qui l’on est apparenté par alliance (ex. les beaux-frères, belles-soeurs, gendres, brues, etc) (Héritier 1991).

En bref, on peut définir l’inceste comme “un rapport sexuel direct avec des personnes qui sont de sexe différent, de sexe identique, des personnes qui sont des consanguins ou des alliés”.

Pourquoi y a-t-il partout dans le monde, interdiction de certaines unions sexuelles ou matrimonales?

Théories biologiques finalistes : l’inceste entraînerait un danger biologique pour l’espèce.

Théories biologiques efficientes : dans ce type d’explication, l’interdit naîtrait de l’horreur instinctive, naturelle de l’inceste fondée sur la “voix du sang”.

Théories sociologiques finalistes :

- Avec Freud, on inscrit l’interdiction de l’inceste directement dans l’ordre du désir et de la loi. Dans la dynamique familiale, en effet, c’est “le père qui dresse son opposition face au désir incestueux des fils pour la mère”. Mais “le complexe d’Oedipe n’est pas réductible à une situation réelle, à l’influence effectivement exercée sur l’enfant par le couple parental”. Il tire son efficacité de ce qu’il travaille aussi au niveau symbolique en faisant intervenir “une instance interdictrice qui barre l’accès à la satisfaction naturellement cherchée”. (Laplanche et Pontalis 167-1997 : 83)

- la prohibition est nécessaire pour maintenir la hiérarchie entre générations, la discipline et la cohésion familiales, pour éliminer tensions, jalousies, compétitions

- l’inceste est rendu difficile par les conditions démographiques ordinaires et notamment l’espérance de vie à la naissance dans les sociétés primitives et l’âge de la maturité sexuelle, etc. (Héritier-Augé 1991 : 348)

L’apport déterminant de Lévi-Strauss et des structuralistes :

Pour Lévi-Strauss, la prohibition de l’inceste est au fondement du lien social, de la création de la société. (Héritier ibid : 108)

Pour Lacan, ainsi que pour les structuralistes, en amont du désir, du désir de l’Autre, il y a la loi : “Au commencement, est l’interdit de l’inceste. Cette Loi produit le désir en tant qu’elle crée le manque” (de Villers 1996 :6)

La symbolique de l’identique et du différent

Dans l’évolution des sociétés primates vers la constitution de société humaines, un ensemble de règles et de codes se sont progressivement mis en place et ont abouti à la maîtrise de la sexualité et de la régulation sociale. Ces codes se sont constitués à partir de ce qui était le plus immédiatement observable, à savoir, le corps et son insertion dans le monde naturel, et donc, la différence des sexes et leur nécessaire réunion pour procréer. De là auraient surgi les premières catégories conceptuelles. “L’opposition entre l’identique et le différent est l’une des plus archaïques et profondes, en ce qu’elle procède de la différence des sexes.” (héritier-Augé 1991 : 349)

C’est à partir de là que s’est construit un appareillage symbolique qui permet de poser que l’interdit de l’inceste représente plus qu’un résidu de notre nature animale ou qu’une volonté de réguler la vie sociale et de permettre la coexitence pacifique des groupes.

Cet appareillage symbolique renvoie “à l’idée que le monde est fait de l’équilibre instable d’éléments de nature identique ou différente qu’il convient, selon la grammaire choisie, d’associer ou de dissocier pour obtenir des effets bénéfiques”. (Héritier Augé 1991 : 349)

L’interdit de l’inceste est-il encore d’actualité?

De Villers fait le constat d’un affaiblissement de la loi symbolique dans nos sociétés. Notre temps, parce qu’il met au premier plan le désir, oublie ce primat de la loi et verse donc dans un lien social où l’interdit de l’inceste est affaibli. Notre époque, en effet, semble connaître un double mouvement : à la fois d’affaiblissement de l’autorité symbolique (celle de l’État, de la religion et de la paternité) et de développement de relations partenariales dans les couples décontractualisés. (de Villers, 1996 : 7)

De Villers réaffirme le caractère essentiel de l’interdit de l’inceste qui a pour fonction déterminante d’inscrire tout sujet dans l’ordre de la succession des générations.

Résumé d’une présentation de

Mme Danielle Demarais, professeur, École de travail social, UQAM

Bibliographie

Héritier-Augé, F. 1995”Autour de l’inceste du deuxième type” in Castro D, Incestes. L’Esprit du temps, 1995. pp : 107-119.

Heritier F., 1994, Les deux soeurs et leur mère. Paris, Éditions Odile Jacob.

Héritier-Augé, F. 1991. Inceste, in Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Pierre Bonte et Michel Izard, Paris, PUF, pp: 347-350

Laplanche, J. t Pontalis J_B, 1967-1997, Vocabulaire de la psychanalyse. Paris, PUF.

De Villers, G. 1996. Échange et proximité, in Steichen R et de Villers G, La famille et les familles. Quelle identité aujourd’hui? Academia-Bruylant.




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