Un homme et sa quarantaine

Prenons le taureau par les cornes!

Si la tradition nipponne veut que les Japonais de 40 ans soient mis en quarantaine, c'est parce qu'on considère cet âge comme dangereux. Mais qu'en est-il de la crise du mitan chez nos hommes Québécois? Nous, les conjointes, que pouvons-nous faire, pour contrer les effets de ce chaos existentiel?

Par Debora Pinheiro

Selon les Japonais, les deux premières années de la quarantaine d'un homme nécessitent une plus grande protection des dieux. Ainsi, lorsqu’il atteint 41 ans, ses amis lui font une fête. L’année suivante, histoire de neutraliser sa malchance, il doit rendre la pareille en organisant la célébration de son quarante-deuxième anniversaire. Cet âge à risque est connu au Japon comme yakudoshi, une période dans la vie d'un homme où, littéralement, il doit être mis en quarantaine. Curieusement, ce n’est pas un âge dangereux pour la Japonaise.

Chez nous, la quarantaine masculine semble être aussi risquée pour eux que pour nous, lorsque nous sommes en couple. La psychothérapeute Florence Bois, particulièrement expérimentée en matière de médiation de couples, observe que la crise de la quarantaine d’un homme peut faire de la vie d’un couple un vrai chaos. Actuellement, elle supervise la démarche thérapeutique de trois couples dont les hommes sont en pleine crise du mitan. Mais chacun de ces messieurs en est à une décennie différente: trentaine, quarantaine et cinquantaine. Le yakudoshi peut donc arriver à l’improviste, avant, pendant ou après la quarantaine.

Ne pas se laisser engloutir

Selon la psychothérapeute, pour faire face à cette phase périlleuse, il faut que la conjointe se respecte. La première chose qu’elle nous recommande est d’apprendre à nous affirmer, sans nous laisser engloutir par les sollicitations de notre bien-aimé. «La culpabilité chez les compagnes des hommes en crise de la quarantaine devient très forte», note-t-elle. Cela peut expliquer, à son avis, pourquoi certaines femmes iront jusqu’à s’anéantir, espérant ainsi faciliter la recherche de leur compagnon. «J’ai vu des femmes proposer l’échangisme pour stimuler le couple, même si cela allait à l’encontre de leurs croyances et de leurs besoins», raconte la psychothérapeute. À l’origine de cette culpabilité et de ce besoin de plaire, quitte à s’oublier soi-même, on trouve une grande insécurité affective qui s’aggrave lorsque nous réalisons que notre compagnon commence à tout remettre en question: travail, habitudes, amis, goûts, couple, etc. «C’est à ce moment que nous pouvons tomber dans le piège du maternage, et oublier de répondre à nos propres besoins», prévient Florence Bois.

Quoi qu’il en soit, être en crise n’est pas nécessairement mauvais, argue le psychologue Raymond David. Si, de leur côté, les hommes risquent d’être désorientés durant la quarantaine, déroutant leur conjointe par ricochet, ils peuvent en sortir plus solides, plus attentifs au sens que doit prendre leur existence, mieux outillés pour répondre aux questions primordiales et davantage prêts à assumer leurs engagements amoureux. Les remises en question qui ont lieu vers cet âge peuvent alors être une occasion salutaire d’aller à l’essentiel, «même si cela implique de rompre une relation, de changer de carrière, de réévaluer certains choix apparemment arrêtés». Cela étant dit, rappelons-nous qu’un même idéogramme japonais utilisé pour le mot «crise» désigne aussi le mot «occasion». Et nous, quelles occasions pouvons-nous saisir dans tout ce chaos?

L'occasion d'une vie; Phase dorée?

L'occasion d'une vie

Le psychanalyste Denis Adams considère que, lorsque les hommes remettent en cause des certitudes vers le milieu de la vie, ils portent aussi un nouveau regard sur le passé. «Parfois, c’est la vie elle-même qui les oblige à affronter ce qu'ils n’ont pas encore réglé et, bien qu’on ne puisse prévoir ce qu’il en adviendra, le conflit est une belle occasion de s’ouvrir sur la réalité», estime-t-il. À son avis, l’homme peut arriver à faire une synthèse des oppositions qui l’habitent et se réconcilier avec lui-même s’il parvient à écouter ce que dit son conflit intérieur.

De notre côté, nous pouvons aussi profiter de sa crise pour actualiser le regard que nous jetons sur nous-même, sur lui et sur notre couple. «C’est un changement presque inévitable qui peut être un bon moment pour identifier nos carences et découvrir ce que l’autre ne peut pas nous donner. Cela ne veut pas dire toutefois qu’on acceptera son ingérence. Nous serons donc amenée à actualiser nos attentes face à lui pour continuer sur une route différente», analyse la psychothérapeute Florence Bois. Pour elle, si le lien qui unit les deux partenaires est solide, ils arriveront à transformer le conflit en moment de croissance personnelle pour eux et pour leur couple. Dans la pratique, dit la psychothérapeute, la meilleure chose à faire est de prendre soin de soi. «Marchons une heure par jour, dansons, chantons, prenons des cours, faisons attention à notre alimentation – non pas pour devenir mannequin mais pour être en santé – surveillons notre maison, à tout ce qui fait partie de notre environnement matériel et spirituel», exhorte-t-elle.

Phase dorée?

Sachant que c’était au début de la quarantaine que son Gilles avait mis fin à un mariage de 16 ans, Eliana Saia, 49 ans, sa compagne depuis un an, était sur ses gardes dès le début de la relation. «Je crois que la crise de la quarantaine l’a beaucoup ébranlé; j'avais d’abord pensé que ce serait un désavantage d'avoir un copain de cet âge, mais puisque j’ai passé au travers moi-même, je me suis dit que c'était une phase dorée pour vivre pleinement notre amour.» Pour Eliana, les mots de passe sont «compréhension» et «respect». C'est le temps de réfléchir à ce qui peut faire plaisir aux deux partenaires, sans détours et sans faux compromis.

«On n’arrive pas dans un tel stade d’harmonie en claquant les doigts», rappelle Florence Bois. À l’intérieur d'une démarche de connaissance et d’acceptation de soi, nous vivrons plusieurs conflits et nous serons amenée à comparer l’homme avec qui nous partageons notre vie à l’homme avec qui nous avions décidé d’entreprendre une relation. Chose certaine, il a changé et nous aussi. «Identifier les comportements relationnels toxiques et agir sur eux est une manière de profiter de la crise afin de susciter un renouveau pour le couple et pour nous-même», estime la psychothérapeute.

Poisons et autres agents toxiques

Forte de son expérience auprès de couples en thérapie, Florence Bois est attentive à des petits détails qui empoisonnent la vie de ses patients et qui s’aggravent lors de la crise du milieu de la vie de monsieur. Puisque cette dernière génère souvent des remises en question professionnelles, des femmes souffriront d’insécurité matérielle. «Elles noteront que leur compagnon démontre un plus grand besoin de séduire et, en constatant des changements chez leur partenaire, elles se mettront à fouiller dans les affaires de celui-ci. D’autres adopteront un comportement autoritaire, écrasant, en disant à leur conjoint quoi faire et en imposant leurs vues», explique la psychothérapeute. Pour détoxiquer la relation en pleine crise, la première chose à faire est de développer la confiance en soi et de changer les structures de pensée qui limitent notre bien-être, en prenant garde de ne pas tout démolir. «C’est un processus graduel qui ne fera que renforcer le sentiment d’appartenance du couple.

Quatre signes avant-coureurs

  1. Il commence à exprimer sa perplexité devant les premiers signes du vieillissement et des changements que subit son corps.
  2. «Le gars commence à penser du jour au lendemain, qu’il doit expérimenter tout ce qu’il n’a pas vécu jusqu’alors», observe Alain Gougeon du sommet de sa quarantaine.
  3. S’il n’est pas tout à fait satisfait de sa carrière, la quarantaine est un moment propice pour sombrer dans une crise professionnelle, laquelle pourra l’amener à changer de travail.
  4. «Il s’achète une voiture décapotable et il part à la chasse!» résume, mi-blagueur, mi-sérieux, le psychologue Raymond David.

L'ouragan 40: des phares pour mieux naviguer

*Si monsieur se pose des questions, faisons de même: «Est-ce que j’écoute mon cœur? Ai-je mon territoire bien à moi dans la maison? Pourquoi ai-je envie de fouiller dans son intimité?»

*L’insécurité affective peut nous amener à adopter une position autoritaire afin de contrôler la situation. En essayant de prendre soin de nous, nous serons portée à trouver des solutions plus constructives pour le couple.

*Si on envisage la séparation, examinons ce qui motive ce désir: le besoin de nous libérer ou celui de le punir? Et si on tient à rester ensemble, demandons-nous: est-ce que je veux le posséder ou être avec lui?

*Lors des conversations difficiles, établissons des limites pour ne pas perdre totalement le contrôle de nos émotions et demandons-nous si on cherche la bagarre ou l’entente.

*Il n’y a rien de honteux dans la colère. Il faut toutefois examiner ce qui provoque cette émotion et les actes qui en découlent.

*Clarifions pour nous-même et pour lui ce que nous ne sommes pas capable d’accepter.

*Soyons prête à écouter ce qui ne nous plaît pas, si cela est dit dans un environnement qui respecte notre intégrité. Il faut tout de même arriver à nous parler de ce qui cloche!

Trois couples

Heloísa Sanches, 42 ans, journaliste

Avant de rencontrer son conjoint actuel, la journaliste Heloísa Sanches, 42 ans, a été mariée pendant plus de 20 ans. La crise de la quarantaine a accéléré sa rupture avec son ex-mari. «Un jour, il m’a dit qu’il se sentait poussé à faire ses preuves devant sa famille en tant que père et mari pourvoyeur.» Heloísa a eu beau lui dire qu’elle n’accordait guère d’importance à leur penthouse et à leurs voyages et qu’elle voulait juste rester auprès de lui. En vain. «Il pensait que je n’accepterais pas qu’il change sa manière de fonctionner.» Peu de temps après la séparation, il a épousé une fille plus jeune qui semblait n’avoir guère d’attentes. Quant à Heloísa, elle s’est mariée avec un ouvrier. «Mon expérience m’a fait constater qu’un homme de 40 ans a besoin d’une compagne; pas d’une mère pour ses enfants ou d’une épouse à présenter en société», dit-elle, considérant que les pressions sur les femmes créent des écarts dans le couple. «N’oublions surtout pas que nous sommes des femmes!» conseille-t-elle. À son avis, c’est justement en prenant soin de soi et en montrant à notre compagnon qu’il est toujours désirable et admirable que nous pourrons bien gérer la crise. «Si tel est le cas, bien entendu! Au fond, il cherche à se sentir accepté...»

Danielle Brouillard, 45 ans, gestionnaire dans le milieu de l’éducation

Danielle Brouillard et Alain Gougeon, âgés tous deux de 45 ans, se disent enthousiastes et prêts à croquer la cinquantaine à belles dents. «J’étais attristée qu’il trouve sa quarantaine difficile», confie Danielle, une gestionnaire dans le milieu de l’éducation. Habituée depuis longtemps à chercher plusieurs solutions pour chaque problème, la crise de la quarantaine de son mari était pour elle, un cul-de-sac existentiel. «Cette fois-là, je n’ai pas trouvé de recette miracle, admet-elle. Vieillir, ça fait partie de la vie!» Finalement, tout s’est réglé avec beaucoup de dialogue. Danielle considère que, dans un moment de crise, la communication au sein du couple est fondamentale et que, si le mythe du coureur de jupons qui a succombé au démon du midi hante les amoureuses, il faut se rappeler que les femmes auront, elles aussi, besoin d’être reconquises. «J’ai éprouvé ce désir d’être séduite, encore plus que lui», raconte-t-elle. À son avis, la quarantaine évoque davantage la peur de vieillir que la constatation d’un véritable déclin. Positive, Danielle signale que la cinquantaine promet une vie encore plus intense, une fois que les enfants sont indépendants et qu’une bonne partie des contraintes adultes sont résolues. «Je m’attends à ce qu’on ose toujours plus, à ce qu’on se fasse encore plus confiance, à ce qu’on se consacre entièrement à des initiatives de solidarité – comme faire du bénévolat ou encore de l'aide humanitaire –, à ce qu’on aille voyager dans l’espace!» déclare celle pour qui la vieillesse est synonyme de vie et de beauté.

Yolande Denis, 50 ans, courtier d’assurances

Pour Yolande Denis, 50 ans, et Michel Gauthier, 56 ans, la quarantaine est bien décantée et intégrée à leur expérience de vie. Cette dernière, courtier d’assurances, compare le début de la quarantaine masculine à une tempête qui peut durer deux bonnes années. «Alors que les femmes cherchent une voie plus simple, une compréhension plus satisfaisante de la vie et d’elles-mêmes, les hommes ressentent un plus grand besoin de reconnaissance. Ils n’atteindront ce seuil plus zen de la vie que lorsqu’ils arriveront à la cinquantaine…» Elle constate qu’à cet âge les hommes ont besoin d’un regard nouveau, surtout s’ils sont en couple depuis longtemps. «Il faut prendre cela avec un grain de sel», dit-elle, en ajoutant que ce n’est pas facile pour une femme de répondre à cette attente ressentie par un homme aux prises avec le démon du midi et désireux de projeter une nouvelle image. Pour les amoureuses des quadragénaires, elle conseille de ne pas forcer la main et de ne rien imposer. «Au contraire, accordons-lui de l’espace. Cela ne veut pas dire donner le feu vert à tous ses désirs. L’idée, explique-t-elle, est d’assumer une position plus sereine, plus axée sur les choses fondamentales, sans s’attarder à des sottises, et ce, tout en démontrant son amour! Mettre plus d’accent sur la vie sociale et les loisirs peut être une manière de s’ouvrir à de nouvelles expériences, sans passer nécessairement par les aventures extraconjugales.»

Source : http://femmeplus.canoe.com/ellelui/article1/2005/10/21/1272950-fp.html




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