On a volé sa filleMère d’une adolescente de 14 ans qui est passée dans les griffes d’un gang de rue actif dans la région des Moulins, Lucie (nom fictif), une résidente de Terrebonne, a tenu à livrer son témoignage afin de sensibiliser parents et jeunes aux dangers de ce phénomène bien présent dans notre région. Présentement en sécurité dans un centre d’accueil fermé, Annie (nom fictif) a échappé de peu à l’enfer du monde criminel des gangs de rue, comme nous l’explique sa mère, désemparée devant les ravages causés par ces jeunes criminels endurcis : «Nous sommes passés par toute la gamme des émotions et par toute la gamme des mauvaises surprises également. Nous avons été confrontés rudement et sans avertissement au fait que notre fille se droguait, sortait la nuit pour aller rejoindre son gang, qu’elle dormait en gang dans un parc», raconte Lucie. Elle poursuit : «On voit des films du genre "trafic humain", on voit des filles, au loin, au coin des rues, sollicitant quelques clients, espérant ainsi gagner de quoi faire vivre leur souteneur, on voit des jeunes drogués, mal en point et, parfois même, on lit le lendemain dans le journal que l’un d’eux s’est ôté la vie. En fait, ils survivent. «En plus, on pense que ça n’arrive qu’aux autres. Que nous, on a bien élevé nos enfants, qu’ils sont chanceux, qu’ils ne manquent de rien. Qu’ils sont entourés d’amour, qu’ils reçoivent une bonne éducation, que nous leur transmettons de bonnes valeurs et par-dessus tout... ô que non!... mon enfant n’est pas comme ça.» Le serpent «Ma fille est tombée dans le piège du prince serpent. Ceux-ci rôdent au centre-ville, à la sortie des écoles, dans les parcs, au centre commercial et sont présents à tous les "party in" du quartier. Leurs proies : des jeunes filles qui se laissent charmer par leurs belles paroles, envoûter par leurs promesses, séduire par leurs précieux cadeaux et attirer par l’attrait de l’argent facile. Avoir 16 ans, ne plus aller à l’école, conduire une BMW et disposer de tout ce dont une fille désire... c’est impressionnant! Ce prince, qui devient lentement un serpent, s’enroule autour de sa proie, l’hypnotise, l’engourdit... la dévore puis ne rejette que les os... une épave.
«Heureusement, nous avons pu agir rapidement. Ma fille était encore en "lune de miel" (le terme utilisé dans le milieu pour désigner le temps où le souteneur gâte tellement sa victime qu’elle lui sera redevable... éternellement). D’ailleurs, là est une partie de mon problème, car pour elle (Annie), je me trompais sur toute la ligne : "Maman, c’est mon chum, il est gentil, il est généreux." Bla! bla! bla! «Pourtant, il est connu par tous les intervenants comme étant un garçon dangereux, travaillant à titre de recruteur pour un gang de rue criminalisé qui recrute sur la Rive-Nord de Montréal. «Mais pourquoi donc les recruteurs ne se font-ils pas arrêter? Ils ont 16 ans et ils ne font rien d’illégal, puisque les filles sont séduites par ces gars et qu’elles les suivent donc volontairement. Un recruteur est souvent mineur, puisque autrement il attirerait beaucoup trop l’attention sur le terrain de la polyvalente. «Pire encore, lorsque ma fille me parlait de son ami de 16 ans, je ne m’en faisais pas trop. Après tout, 16 ans, ce n’est pas si vieux pour une fille de 14 ans... et demi. Mais je me rendais bien compte qu’Annie avait changé. Elle avait changé de cercle d’amis, des amis qui, étonnamment, n’avaient pas de prénoms, que des surnoms. Elle devenait de plus en plus impolie, menteuse, revendiquait davantage de privilèges de sorties. Je sentais la soupe chaude, mais jamais autant que ça! «Puis un jour, elle a fugué avec l’aide de son "recruteur", qui lui a organisé le transport, le logis et évidement l’argent de poche. Nous l’avons retrouvée 24 heures plus tard. Nos vies venaient de basculer. Je l’ai vue au poste de police, tel un oiseau blessé, partageant toutes sortes d’émotions : peur, honte, culpabilité, colère, mais peut-être aussi, enfin je l’espère, un peu de reconnaissance. «Depuis, on tente de comprendre. On recolle les morceaux, un à un. On solidifie les valeurs qui nous importent le plus telles que l’honnêteté, le travail, la franchise, la famille. On discute. «Je ne juge pas. Cependant, je me rends compte que ça faisait mon affaire de la voir "en grande fille" autonome. Je me rends compte cependant qu’elle est toujours une enfant et qu’elle a besoin de ses parents plus que jamais. Naïve? Probablement. Mais qui n’a pas espéré, étant jeune fille, de voir arriver un prince sur son cheval blanc. Victime? Sûrement aussi, mais pas juste de ces gars-là. Victime de tout ce que les médias publicitaires nous montrent, avoir tout, tout de suite. "Here and now". Influençable? Oui, comme la majorité des ados qui cherchent leur place, qui veulent être "cool" et être acceptés et aimés dans le groupe.» L’importance d’en parler «Parlez à vos filles, à vos garçons de ce phénomène grandissant. Parlez-leur du mensonge de ces recruteurs : leurs méthodes pour capturer les jeunes filles dans leurs filets. Plus nous en parlerons, moins ils seront puissants. Ce n’est plus qu’à Montréal que tout ça se passe, mais ici, dans la MRC Les Moulins. «Finalement, si par cette intervention, je réussissais à ouvrir les yeux à un seul jeune et à éviter qu’il ne tombe dans le piège du serpent, j’aurai le c?ur en paix. Il faut désamorcer ce fléau. Mais pour le moment, ma principale préoccupation est d’aider ma fille à regagner son estime d’elle-même, sa confiance en elle, et de la retrouver, comme avant, fière, responsable, enjouée et dynamique. «Le jour viendra où je retrouverai ma fille.»
Date de mise en ligne : 9 août 2006 Éric Ladouceur Source : http://www.connexion-lanaudiere.ca/?numRevue=1236
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