Être déprimée après la naissance d'un enfant? Fréquent

Le dimanche 18 avril 2004

Danielle Perreault

Sans doute serez-vous surpris d'apprendre que 13,6 % des femmes souffrent de dépression majeure après la naissance de leur enfant.

C'est une statistique étonnante à laquelle il faut réagir puisque la grande majorité n'est pas diagnostiquée donc, pas soignée. Les conséquences sont majeures.

Blues

À la suite de la naissance de ma fille Jessica, j'ai vécu le blues post-partum. Il m'est tombé dessus la troisième journée pour disparaître au cours des 10 jours suivants. La Dre Marie-Josée Poulin, psychiatre de Québec, appelle cette période transitoire «une période d'incontinence affective». Les vives émotions reliées à l'accouchement, le manque de sommeil, la chute d'hormones contribuent à l'apparition d'une brève période où la nouvelle mère se sent irritable, anxieuse et larmoyante. Quoique inconfortables, ces symptômes ne nous empêchent pas de prendre soin de notre bébé et tout rentre généralement dans l'ordre à l'intérieur de deux semaines.

Cet épisode tristounet n'a rien à voir avec deux problèmes beaucoup plus graves, reliés à la période périnatale: la psychose post-partum et la dépression post-partum.

La psychose post-partum

Vous avez peut-être entendu parler de cette femme américaine qui a tué, par noyade ou strangulation, ses cinq enfants il y a quelques années. Dans une période psychotique où elle a perdu le contact avec la réalité, elle a commis l'irréparable. Malgré les preuves apportées par la défense d'un état mental gravement altéré et relié à une condition postnatale, elle restera enfermée pour le reste de ses jours.

Au Texas, on n'accepte aucune défense basée sur l'aliénation mentale. Pourtant, c'est bien connu et documenté, une à deux nouvelles mères sur 1000 souffriront de psychose post-partum. Cela signifie pour le Québec, six à huit femmes par année. Cinq de ces femmes risquent de se suicider et quatre risquent de tuer leur nouveau-né ou un autre de leurs enfants. Ces taux énormes dépassent tous les risques de suicides et d'homicides perpétrés par des personnes souffrant d'affections mentales sévères (paranoïa, trouble psychotique, schizophrénie). La psychose post-partum est une urgence psychiatrique et nécessite l'hospitalisation immédiate de la mère qui en souffre.

La dépression post-partum, loin de faire autant parler d'elle, affecte pourtant 13 à 15 % des nouvelles mères. La famille et le conjoint assistent à une transformation de la personne qu'ils croyaient bien connaître. La femme habituellement dynamique et positive n'a plus d'entrain. Elle a du mal à dormir ou dort trop et repousse les relations intimes avec son conjoint. Elle n'a pas d'appétit et perd du poids. Elle refuse de sortir et de voir des amis. Elle peut se plaindre de divers maux physiques et développer des tas d'inquiétudes.

Celles qui sont affligées par ce type de dépression la ressentent dès le deuxième mois après l'accouchement. Et les symptômes vont en s'aggravant. Il faut découvrir ce problème rapidement avant que la relation mère-enfant en souffre. L'impact négatif sur l'enfant est indéniable. Il laissera des traces sur le développement émotionnel, cognitif (apprentissage) et social de l'enfant. L'impact sur la relation avec son compagnon, les difficultés de retour au travail et d'éventuels problèmes financiers, le désarroi et la souffrance viennent encore noircir situation.

Si les soins ne sont pas dispensés, la dépression peut durer un an ou deux et même s'étendre de quatre à six ans chez certaines femmes, insiste le Dr Poulin. Récemment, une mère dont l'enfant avait déjà quatre ans, a été diagnostiquée un peu par hasard. Cette jeune femme mélancolique et sans expression était méconnaissable après à peine quatre semaines de traitement avec des antidépresseurs.

Démédicaliser l'accouchement n'a pas eu que des avantages, observe le Dr Poulin. En fait, on est allé trop loin. L'accouchement a été normal! Alors, « ouste » à la maison en 24 heures. Mais qui attend cette mère, qui prend la relève la nuit? Nos grands-mères ou arrière-grands-mères avaient nettement plus de risques physiques, mais elles étaient beaucoup plus entourées après l'accouchement que ne le sont les mères aujourd'hui. Le soutien d'une famille élargie procurait un repos nécessaire après la naissance du bébé. Aujourd'hui, dans les jours suivant la naissance du bébé, il faudrait que tout redevienne comme avant. Si le scénario «naturel» (pas d'épidurale, pas de césarienne) que la femme avait imaginé pour son accouchement n'est pas celui qu'elle vit, elle se sent profondément déçue, sinon coupable. Elle a des difficultés à allaiter et décide d'abandonner. Elle risque alors de s'attirer des blâmes qui accentueront son sentiment de culpabilité. Ces émotions peuvent mener à un nouveau type de dépression.

Le père vit, lui aussi, une période de bouleversement en accueillant son enfant dans sa vie. Son adaptation à cette période de transition n'en sera que plus difficile si sa conjointe souffre d'un état dépressif, surtout s'il est sévère. Les impacts émotionnel et social peuvent être fort importants sur lui. De plus, tous les nouveaux pères n'ont pas la chance de bénéficier de congés parentaux, d'autant plus que la dépression post-partum survient généralement environ un à trois mois après l'accouchement. Lorsqu'une mère n'est plus en mesure de prendre adéquatement soin de son bébé, il peut devenir très difficile, voire impossible, pour le père, de prendre la relève tout en supportant sa conjointe dans l'épreuve. Lui aussi peut avoir besoin de support.

L'isolement social, des mésententes ou une séparation rendent les femmes plus fragiles. Le fait d'être mère pour une première fois, des relations difficiles avec sa propre mère, des conflits avec la belle-famille, des perceptions négatives de la grossesse et des événements négatifs récents sont autant de facteurs de risque scientifiquement reconnus. Chose surprenante, selon les statistiques, un accouchement difficile, un bébé malade ou une grossesse non désirée ne semblent pas être des facteurs qui augmentent les risques. Par contre, une histoire passée de dépression post-partum accentue le risque de souffrir d'une autre dépression de 50 %.

Les femmes diagnostiquées sont soulagées parce qu'elles connaissent enfin la nature de leurs maux et qu'elles peuvent finalement en parler. Ces mères dépressives souffrent beaucoup plus qu'il n'y paraît.

La dépression frappe également 10 % des femmes durant leur grossesse. Durant cette période prénatale, le Dr Poulin essaie d'abord des approches non médicamenteuses. Ses choix: support psychologique et luminothérapie, mode thérapeutique apparemment efficace selon une étude récente de l'université de Havard, même si ces femmes ne souffrent pas de changements d'humeur saisonniers. Parfois, l'utilisation d'antidépresseurs est essentielle. Après la naissance de l'enfant, le Dr Poulin propose rapidement des antidépresseurs dans les cas de dépressions majeures parce qu'ils sont rapidement efficaces (quatre à six semaines) et combine ce traitement à une psychothérapie individuelle et familiale. Il y a une certaine urgence à redonner à la mère ses capacités émotives.

Il faut reconnaître que la période périnatale est une période de grande vulnérabilité, insiste le Dr Poulin. Elle est restée choquée à la lecture d'un récent rapport de l'Organisation mondiale de la santé sur les standard of care. On n'y retrouvait aucune mention de la santé mentale en période périnatale. Saviez-vous que les femmes avec une histoire passée de troubles psychiatriques courent 70 fois plus de risque de se suicider dans l'année qui suit l'accouchement qu'en toute autre période de leur vie? Et que la première cause de mortalité maternelle, dans les pays industrialisés comme le nôtre, n'est pas reliée à des complications physiques mais bien à des problèmes de santé mentale qui mènent au suicide? Nous sommes en retard par rapport à l'Europe au niveau des services accordés à ces femmes et leurs enfants. En France, il existe des maisons de maternité spécifiquement organisées pour recevoir ces mères dépressives avec leur enfant. Quand je dois hospitaliser une femme et qu'on interdit le séjour du nourrisson parce qu'il s'agit de lits d'adultes, on voit qu'on a du chemin à faire, de dire le Dr Poulin. Heureusement, grâce à des conférences auprès du personnel de la santé, ce médecin engagé rallie de nouveaux adeptes militants en faveur de meilleurs soins externes et d'hospitalisation.

Le Dr Poulin est, entre autres, psychiatre, professeur au département de psychiatrie de l'université Laval et directrice du programme de psychiatrie périnatale du centre Robert Giffard à Québec. Cet hôpital à vocation psychiatrique s'est révélé un fier supporteur de l'amélioration des services aux femmes et à leurs familles. Ce futur centre spécialisé peut déjà compter sur la collaboration des médecins obstétriciens et sera mis en place conjointement avec le Centre hospitalier universitaire de Québec. Un très bel exemple de complémentarité dans le réseau de santé

Source : http://www.cyberpresse.ca/actuel/article/1,4230,4909,042004,649700.shtml




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