Femme à tout faire

Femme à tout faire
Tomber dans le piège
Sortir du piège

Votre préférence et votre priorité: la vie de couple, le travail ou les enfants? Non, non! Ce choix est carrément impossible; vous décidez de prendre l'ensemble.
Résultat? La femme débordée, c'est vous, c'est nous...
Par Nolsina Yim

Dès les premières pages du livre, on a le tournis. Kate Reddy court vite, si vite que les exploits olympiques de la sprinteuse autralienne Kathy Freeman font pâle figure à côté des siens! Après quoi court-elle? Après qui? Après sa carrière, ses enfants et son couple, voyons! Cela vous rappelle quelqu'un? Votre amie? Votre soeur? Votre voisine? Vous? Et les ressemblances avec des personnes existantes seraient réelles et volontaires, car la Kate du roman Je ne sais pas comment elle fait (Éd. Plon), de la journaliste anglaise Allison Pearson, mariée et mère de deux enfants, nous ressemble tellement... mais tellement...

Les célibataires avaient leur «icône»: Bridget Jones; les mères de famille actives ont désormais la leur: Kate Reddy. Justice est faite! Enfin un roman (fuyez l'ouvrage réalité: trop déprimant) dont nous, flamboyantes réincarnations de Vishnou, la divinité aux quatre bras et mille noms (choisissez le vôtre parmi cette liste non exhaustive: femme-mère, femme-amante, femme-enfant, femme-boss, femme-911, etc.), sommes les héroïnes. Jubilons, maintenant.

Tomber dans le piège

Comme nous, Kate se débat furieusement entre sa vie professionnelle (elle est gestionnaire de portefeuilles à la City, à Londres) et sa vie privée. Comme nous, elle compte les secondes et non les heures: trop long, trop impossible à prévoir. Comme nous, elle tient des listes si disparates qu'un essai médical sur les fonctions de l'hypothalamus et de l'épiphyse ressemble à un livre de la série Harlequin: clair et simple! Jugez plutôt: «Ne pas oublier anniversaire de mariage. C'est quand, au fait? (...) contractions pelviennes (...) Habituer Ben à se passer de sa tétine! (...) Cadeau pour maîtresse d'Emily (...) Hausses de salaires: répétez après moi: je n'accepterai pas d'heures supplémentaires sans salaire supplémentaire! (...) Moule à flan en forme de lapin.»

Autant d'autorecommandations, autant de risques de virer schizophrène! Ou d'y perdre des plumes de certitude, celle que notre mère nous a toujours ressassée durant notre enfance et jusqu'à notre vie d'adulte: «Ma fille, tu seras parfaite: tu réussiras tout!» Nos mamans qui exigent tant de nous... «J'ai deux frères et j'étais la seule fille. Ma mère avait toujours fait leur lit, mais un jour elle a décidé qu'elle ne pouvait pas tout assumer et m'a alors chargée de cette tâche, pour me responsabiliser. J'ai refusé net: mes frères n'avaient qu'à se débrouiller!» se souvient Catherine, chef d'entreprise et mère d'un garçon de 11 ans et demi. Nos mamans qui voulaient et veulent toujours notre bien, mais qui, inconsciemment ou non, nous ont affligées d'un état terrible: le sentiment de culpabilité, celui de ne pas être à la hauteur de nos ambitions. Comme le font remarquer Anne-Marie Filliozat, psychanalyste, et sa fille Isabelle, psychothérapeute, dans leur ouvrage, Le défi des mères (Éd. Dervy), «une mère se sent inévitablement coupable. Il y a toujours quelqu'un pour la faire s'autoaccuser.»

Et nous, les working girls, épouses et mères de famille (pas forcément dans cet ordre), l'avons si bien saisi et fait nôtre, ce sentiment de culpabilité, que s'en débarrasser relève aujourd'hui de Mission impossible: «Si vous l'acceptez, ce message s'autodétruira aussitôt...» Un poids porté sur les épaules des femmes que Louise Vandelac, professeure de sociologie à l'Université du Québec à Montréal (UQAM), refuse. «C'est un piège, ce sentiment de culpabilité. Que la société, les entreprises et les États cessent de le faire peser sur les femmes! Qu'ils s'adaptent à elles, notamment en mettant en place des horaires de bureau plus flexibles! Aujourd'hui, dans un contexte économique fragile, accompagné de changements structurels importants dans le monde professionnel, dont l'intensification des tâches, les couples ont l'impression de ne pas en faire assez, et les femmes, qui vivent plus dans la quotidienneté avec leurs enfants que les hommes, ont, elles, celle de ne pouvoir répondre comme elles le souhaiteraient aux demandes de leurs petits. Elles s'imaginent n'être pas assez bonnes et étouffent dans un panier de demandes contradictoires.» Un appel au changement entendu par nos dirigeants politiques? Il semblerait. Surtout en ces temps d'élections générales qui s'accompagnent toujours d'engagements électoraux...

Sortir du piège

Ainsi, le premier ministre Bernard Landry propose-t-il l'instauration d'horaires de travail flexibles et l'ouverture des garderies le soir et les week-ends. Voeu pieux? Mirage verbal? Pure promesse électorale? Déjà, les entreprises elles, jugent ces mesures «sympathiques» mais difficilement réalisables. Un jour pourtant, espérons-le, «la société, les entreprises et les États» réussiront à trouver un modus vivendi. En attendant ce (grand) moment, c'est toujours la plongée sous apnée pour réussir à allier la vie privée et la vie professionnelle... Catherine culpabilisait terriblement lorsqu'elle a dû retourner au travail et confier son fils, alors âgé de six mois, à une gardienne. «J'avais vraiment l'impression de manquer des moments clés de sa vie, de le laisser élever par une autre qui n'avait sûrement pas les mêmes valeurs que moi. Encore aujourd'hui, lorsqu'il est malade et que, malgré tout, il doit aller à l'école, j'ai le sentiment de ne pas endosser mon rôle de mère: être disponible et à l'écoute.»

Dans ce cas, il nous faut de l'aide. Au secours! Et les hommes, alors? Ne sommes-nous pas égaux devant Dieu et... les tâches quotidiennes? «Tout est dans l'éducation. J'ai deux adolescents, une fille et un garçon, mais ni l'un ni l'autre n'est assigné à un rôle précis; par exemple, laver la vaisselle pour la première ou sortir les poubelles pour le deuxième. De ce fait, mon garçon, je pense et je l'espère, sera plus sensibilisé au partage des tâches ménagères. Malgré tout, je constate que les hommes se reposent beaucoup sur nous...» note Geneviève, infirmière. Et comme l'écrit Allison Pearson, «c'était une belle idée, l'égalité: noble, indiscutablement juste. Mais comment était-ce censé marcher? On pouvait vous donner un bon boulot et un congé de maternité mais, tant qu'on n'avait pas programmé un homme capable de remarquer qu'il n'y avait plus de papier toilette, le projet était condamné d'avance. Les femmes portent dans leur tête les problèmes de l'organisation familiale, et c'est tout.» Et c'est ainsi... Bien entendu, ce passage du livre et cet article ne s'adressent pas aux supermen, qui, à l'instar des superwomen, se démènent et... ne transforment pas leur salle de bains en cimetière de rouleaux de papier de toilette vides. Ou leur maison en nécropole à chaussettes; ci-gît la bleue du lundi, là-bas la blanche du mardi...

L'ouvrage d'Allison Pearson, au moins, a le mérite de nous confirmer plusieurs points que nous savions déjà. Oui, nous sommes débordées. Oui, nous culpabilisons. Oui, nous en rions (un peu, beaucoup, parfois, pas du tout...). Oui, mais quand même! Existe-t-elle, cette solution pour tout concilier: la famille, le travail et les enfants? «Hurler et résister au chantage, celui de la culpabilité!» conseille Louise Vandelac. L'autre moyen serait d'appliquer la méthode Coué: «Je déculpabilise. Je déculpabilise. Je déculpabilise.» Cela devrait fonctionner...






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