Et l’écoute, bordel !On vient à peine de naître et on nous apprend à parler. En fait, il faut parler si nous voulons communiquer. On s'efforcera alors de nous faire dire « papa et maman », et lorsqu'on y réussit, c'est au grand plaisir de nos parents aimants et protecteurs. Plus tard on nous apprendra les règles de grammaire, plus tard on nous dira qu'il faut parler au JE, qu'il faut parler de nos émotions, qu'il faut…, qu'il faut faire plein de choses pour bien être compris. Et ceux qui ne parlent pas, eh bien, c'est probablement parce qu'ils n'ont pas appris à bien parler. Alors on leur montrera. Mais qu'en est-il de l'écoute? Apprend-t-on à écouter? Quel effet a l'écoute sur la personne qui parle? Il y a déjà plusieurs années, je choisissais de faire partie des Grands frères de ma région et je donnais mon nom pour m'occuper d'un jeune. On me propose alors un gars de 14 ans avec de légères difficultés d'apprentissage. Il avait de la difficulté dans sa famille et à l'école et il était assez replié sur lui-même. On me dit alors : « C'est un gars charmant mais il ne parle pas beaucoup, il ne faudra pas t'attendre à de grandes conversations. » Alors arrive le jour fatidique. Le rendez-vous est fixé un jeudi à 16 h, et le jeune garçon sera accompagné, pour cette première fois, de son travailleur social. Je me souviens d'avoir eu la trouille, d'avoir regretté de m'être inscrit à ce mouvement. Alors ils arrivent, je tends la main à mon petit frère et on se dirige vers la polyvalente pour une partie de billard. Je ne savais pas quoi dire. On commence à jouer très maladroitement, et c'est mon nouveau petit frère qui commence la conversation. Il me demande si j'aime le hockey. Il commence alors à me parler des Canadiens de Montréal, de son rêve de les voir jouer. Il me parle aussi des jeux qu'il aime faire, il rit, me taquine et me parle sans arrêt pendant une heure. Je me suis dit alors « Une chance qu'on m'a dit qu'il ne parlait pas beaucoup, qu'est-ce que ça serait autrement? » À 17 heures, il vient me reconduire chez moi et à la porte il me dit: « On joue-tu aux cartes? » Je lui dis: « J'peux pas, je dois souper », « Alors, après souper? » « Je peux pas non plus, mais on se reprendra demain. » Son insistance m'avait touché. Une larme au bord de l'œil, je me demandais ce qui avait tant intéressé ce jeune garçon dans l'heure que nous avions passée ensemble. J'avais rien dit. J'ai réalisé alors que j'avais tout simplement écouté. J'ai compris que ce garçon savait parler, s'il ne le faisait pas c'est qu'on ne l'écoutait pas. L'écoute commence d'abord par notre capacité d'accueillir l'autre tel qu'il est. C'est d'abord nous montrer intéressé à lui. C'est d'abord nous centrer sur lui. C'est ne pas le juger. C'est accepter que ça sortira tout croche, c'est accepter de se préoccuper de ce qui se passe d'abord en lui et non en nous. Lorsque quelqu'un désire nous parler de sa souffrance, il faut alors choisir si nous voulons l'écouter et l'aider. Et, si oui, alors je crois qu'il faudrait bannir de notre vocabulaire les mots comme « tu devrais parler au JE », « Je suis dérangé par ce que tu me dis », « Si tu parlais autrement »,etc. Quand quelqu'un commence à nous exprimer une colère, il faut accepter que ça sortira tout croche. Si quelqu'un se noie, on ne commencera pas à lui dire: « Ben si tu avais suivi des cours de natation tu n'en serais pas là. » «J'aime pas ça entendre quelqu'un crier. » Au lieu de ça, tu fermes ta gueule et tu lances la bouée. Après, tu lui montres à nager. Accepter d'écouter, c'est d'abord ça, c'est de tendre la bouée, c'est accepter la panique, c'est accepter de se faire égratigner au passage. Je suis convaincu qu'une grand part du silence des autres est liée à notre incapacité à les accueillir, à les écouter, à nous montrer intéressé. Nous devrions nous donner des ateliers sur l'écoute et sortir un peu du discours qui dit qu'il faut apprendre à parler au JE. Ce qui est vrai individuellement est vrai aussi au chapitre du Réseau. Je crois que le RHQ devrait commencer à se montrer accueillant et intéressé envers les hommes qui sont à l'extérieur. Se montrer intéressé, c'est accepter d'aller voir ce qui se passe chez eux. C'est accepter de parler publiquement comme RHQ dans toutes les tribunes pertinentes. Il nous faut aller parler ou écrire là où il le faut de ce que vivent les hommes, de ce qui nous touche là dedans, de ce que nous croyons qu'il faut changer pour eux, de dire comment nous croyons qu'il nous faut nous occuper d'eux. Il faut tendre la bouée et arrêter de les rendre toujours responsables de leur malheur. Lorsqu'ils auront la tête en dehors de l'eau, alors ils apprendront bien à parler et à agir. Si les gars voient qu'on se préoccupe d'eux, qu'on met pour eux des mots sur leur souffrance, qu'on crie pour eux leur désespoir, alors ils viendront et alors nous leur apprendrons Comme j'ai appris à mon petit frère qui est devenu grand ! Et il nous est agréable de nous parler aujourd'hui comme toujours. Et on ne dit plus de lui qu'il ne sait pas parler. Daniel Desbiens, RHQ Québec - Le Bulletin, octobre 2001 Source : http://rhq.ca/temoignages.html
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