Comment protéger nos enfants
L’attitude des parents peut faire toute la différence La journée est magnifique. Une journée idéale pour cette balade en pleine nature. En entrant à la réception, une maxime tracée en grosses lettres me saute aux yeux : « tes valeurs te sauveront ». Elle va me hanter tout au long de ce singulier après-midi. Je suis au centre Portage, à Prévost, sur les rives du lac Echo au nord de Montréal ; un centre où l’on aide les jeunes toxicomanes à se débarrasser de leur dépendance. Deux filles et un garçon ont été désignés pour m’accompagner durant ma visite. Appelons-les Magali, Karine et Louis. Lui n’a que 15 ans. Culotte ample et menton boutonneux, il a l’air nonchalant de tous les ados de son âge. Il a mis du gel sur ses cheveux… pour la journaliste. Louis est accro au cannabis. Il a commencé à 10 ans. Par moments, substances hallucinogènes et alcool ont enrichi son cocktail destructeur, mais c’est sa dépendance psychologique au cannabis, cette drogue qu’on dit «douce», qui lui donne aujourd’hui du fil à retordre. Les deux filles qui l’accompagnent ont 16 et 17 ans. La première tente d’effacer la vodka et la cocaïne de sa vie ; l’autre, l’héroïne. Trois ados sympathiques, comme il y en a des milliers. Des ados qui ont en commun d’avoir touché à la drogue très jeunes, trop jeunes. Des ados qui ont aussi en commun d’avoir vécu l’enfer et de faire des efforts prodigieux pour en sortir… Entre 6 et 10 pour 100 des adolescents viendront à un moment ou un autre gonfler les statistiques de la toxicomanie. Un chiffre d’autant plus préoccupant que, selon Antonio Maturo, responsable à Portage de la réinsertion sociale chez les adultes, les jeunes font leurs premières expérimentations plus tôt qu’avant. Or il existe un lien certain entre la dépendance et la précocité des premières expériences. «Je vois des jeunes de 14 ou 15 ans consommer de la cocaïne ou de l’héroïne. C’est nouveau!» Tout ça en partie parce que la drogue est plus accessible. Aujourd’hui, pour 6 $, on peut se procurer une dose d’héroïne dans la rue. Rien de tel il y a 25, 30 ans, époque où l’héroïne ne se vendait qu’au gramme, autour de 400 $ l’unité. En réduisant les quantités, on a rajeuni la clientèle. «Les revendeurs ont compris qu’il était plus facile, pour un ado, d’emprunter 20 $ à sa mère pour aller au cinéma que 400$…» soupire Maturo, l’air désabusé. L’heure est donc à la vigilance. Rien, bien sûr, ne peut garantir que nos enfants ne toucheront jamais à la drogue. Mais c’est souvent le milieu familial qui fera la différence entre la frasque de jeunesse sans conséquence et la chute en enfer. Avant 10 ans François a découvert que son fils de 17 ans, qu’il élève seul, avait commencé à fumer de la marijuana à 13 ans. Une consommation qui perdure et qui a abouti à un décrochage scolaire. Déception, craintes, culpabilité, François a vécu ce que vivent tous les parents dans sa situation. Et il a compris trop tard que, pour éloigner un enfant de la drogue, il faut agir dès son plus jeune âge. «Si c’était à refaire, je serais plus ferme avec lui, dit-il. Je lui donnerais des règles claires à suivre et lui ferais subir les conséquences du non-respect de ces règles. Je sais maintenant que la prévention, ça commence au berceau!» Montrez l’exemple. Camille, 17 ans, habite Beaconsfield à l’ouest de Montréal. Elle n’a jamais touché à la drogue de sa vie, mais ce n’est pas faute d’occasions. «Je pense que 75 pour 100 des jeunes à l’école fument des joints!» dit-elle, un peu découragée. Comment explique-t-elle son abstinence? «Mes parents ne fument pas et n’ont jamais fumé!» La prévention de la drogue c’est, d’abord et avant tout, un bon modèle parental. La majorité des toxicomanes ont vu leurs parents prendre de la drogue ou de l’alcool. Evidemment, si papa ou maman le fait, l’enfant court plus de risques d’en faire autant. Parlez-en. Très tôt, dans sa vie, Camille a été informée des dangers potentiels de la drogue. Et elle en a eu peur. «Depuis que je suis toute petite, j’associe la drogue à ceux qui lâchent l’école, à ceux qui gâchent leur vie… dit-elle. Ça m’a toujours fait peur.» On doit avertir tôt nos enfants des méfaits de la drogue. L’idéal est de leur donner une information claire et complète, tout en évitant la tentation d’en mettre plus qu’il n’en faut. Valorisez votre enfant. Chez les jeunes toxicomanes, l’estime de soi est au plus bas. «Ils se sont souvent fait rabaisser, raconte Ernesto Felaco, responsable du programme des jeunes à Portage. Présenter le fiston comme le «p’tit tannant» de la famille, c’est banal, mais pour certains, c’est dévastateur.» Les parents doivent renforcer la «valeur» de leur enfant, lui retourner une image positive de lui-même. «Près de 90 pour 100 du comportement d’un enfant est destiné à attirer le regard des autres, explique François Dumesnil, psychologue et auteur de Parent responsable, enfant équilibré. Un enfant développe son estime de soi lorsqu’il acquiert la conviction qu’il est important. S’il ne peut combler ce besoin à la maison, il va tenter de le combler auprès du groupe d’amis.» Et là… Se contenter de dire à un enfant vulnérable qu’il y a du danger à se droguer, c’est comme dire à un enfant affamé qu’il y a du danger à manger. Ça n’arrêtera pas celui qui en a besoin. «Pour moi, la prévention n’est pas tant d’avertir notre enfant des dangers de la drogue que de faire en sorte qu’il n’en ait pas besoin», dit le spécialiste. Apprenez-lui à dire non. Une fois l’enfant conscient de sa propre valeur, il sera plus facile pour ses parents de renforcer son indépendance d’esprit et de lui apprendre à dire non. Donnez-lui la possibilité d’exprimer des idées différentes de celles des autres, différentes des vôtres aussi. Expliquez-lui qu’il a tout à fait le droit de ne pas faire comme tout le monde s’il le désire. Et qu’il a avantage à s’entourer d’amis qui le respectent et pensent comme lui. «Les jeunes qui fument autour de moi m’en ont offert, mais n’ont jamais insisté pour que je fasse comme eux, raconte Camille. Le problème c’est que, si tu es la seule à ne pas fumer, tu te sens un peu isolée dans ton coin… C’est pourquoi j’ai toujours eu des amis qui n’ont jamais touché à la drogue eux non plus.» Tissez des liens puissants. Il faut prendre le temps de vivre avec nos enfants. Trop souvent, déplorent les spécialistes, les parents se contentent de subvenir à leurs besoins physiques et matériels. «Aujourd’hui, tout va trop vite et on n’a pas le temps de participer à la vie quotidienne de nos enfants, dit Antonio Maturo. Pour éviter les problèmes, il faudrait entrer dans leur monde dès le plus jeune âge. Pas seulement pour savoir ce qu’ils font mais, surtout, ce qu’ils ressentent et qui ils sont.» C’est aussi de cette façon que vous développerez avec eux une bonne communication. Elle constituera un atout indispensable lors des moments difficiles. Et attention, ne confondez pas communication et rhétorique! Communiquer, c’est avant tout savoir écouter, éviter les discours moralisateurs, les jugements rapides et les condamnations sans appel. C’est entretenir un climat d’ouverture et de confiance où l’enfant se sentira toujours à l’aise. Après 10 ans La première année du secondaire est celle où les jeunes sont le plus vulnérables: ils n’ont que 12 ou 13 ans et entrent soudainement en contact avec des jeunes de 15, 16 et 17 ans. Leur liberté d’action augmente, et c’est souvent là qu’ils commencent à faire des bêtises. Etablissez vos limites. Mélanie Roy a 22 ans. Elle a traversé toute son adolescence sans jamais toucher à la drogue. «J’ai toujours été très bien encadrée par mes parents, dit-elle. Ils fixaient par exemple toujours une heure à laquelle je devais rentrer à la maison.» Même chose pour Camille. «Souvent, ceux qui se droguent ont une plus grande liberté, dit-elle. Leurs parents leur permettent de sortir très tard le soir et ils n’ont pas à dire où ils vont. C’est plus facile pour eux de se droguer!» Les ados doivent avoir des limites claires et sensées, adaptées à leur âge. Ils doivent aussi savoir que le manquement à ces règles aura des conséquences. Occupez-les. Les jeunes ont aussi besoin d’activités, de loisirs, de buts dans la vie. Louise Renaud, la mère de Mélanie, a toujours été persuadée qu’en tenant sa fille occupée elle l’empêcherait de traîner dans les fonds de sous-sol, sans parents. «C’était notre hantise à mon mari et moi, dit-elle. Alors on a toujours favorisé les activités : cours de piano, danse, camps d’été, cadets… Et, pendant des années, nous avons sacrifié nos samedis matin pour la conduire à ses activités.» Soyez clair. La position de Louise, face à la drogue, a toujours été catégorique. «Le message était très clair, dit-elle. C’était non pour elle, non pour nous, et non chez nous.» On doit énoncer clairement à nos enfants notre position face à la drogue. Ça ne les empêchera peut-être pas d’essayer, mais ils sauront que ce n’est pas bien. «Je préfère l’enfant qui se cache pour fumer un joint que celui qui se drogue dans la chambre à côté de celle de ses parents», dit François Dumesnil, dénonçant ceux qui préfèrent voir leurs enfants «faire ça à la maison». «Si l’ado sait que ses parents ne sont pas d’accord, et que ceux-ci agissent en conséquence, ce sera comme un phare pour lui, un phare qui lui indiquera clairement la route à suivre.» Ne dramatisez pas… Terroriser votre enfant ne l’éloignera pas à coup sûr de la drogue et de l’alcool. Si vous tentez de lui faire croire qu’un joint mène directement aux drogues dures ou qu’une bière le rendra à coup sûr alcoolique, vous n’arriverez qu’à une chose: perdre à ses yeux toute crédibilité. Les jeunes aujourd’hui connaissent les drogues et leurs effets tout autant, sinon mieux que nous. Et si jamais on a à leur apprendre quelque chose, il faut faire en sorte que ce soit la vérité. «Mes parents m’ont toujours parlé ouvertement de la drogue et des conséquences que cela pourrait avoir sur moi et sur ma vie si j’en consommais, raconte Mélanie. Il est devenu très vite évident, pour moi, que ce n’était pas bon!» ...mais ne banalisez rien non plus! Nombreux sont les parents qui, ayant grandi dans les années 70-80, ont eux-mêmes fumé l’herbe défendue. Certains pourraient en conclure qu’un petit joint n’a jamais tué personne… Prudence, car les temps ont changé! «Les drogues sont beaucoup plus fortes aujourd’hui, dit Jocelyn Chagnon, de la GRC. Ce que les jeunes fument n’a plus rien à voir avec le joint d’antan, qui contenait de 0,6 à 3 pour 100 de THC, l’agent actif de la marijuana. Il peut en contenir maintenant jusqu’à 15 pour 100!» Même phénomène pour les drogues dures. La pureté de l’héroïne est passée de 7 à 20 pour 100, atteignant même parfois 50 pour 100, alors que la cocaïne est passée d’un taux de pureté de 10 pour 100, il y a 30 ans, à 20 pour 100 aujourd’hui. On peut même trouver de la coke pure à 60 pour 100! Conséquences: des effets plus forts, une dépendance plus rapide et un risque accru de surdose. Il y a aussi l’Ecstasy et toutes les drogues psycho-actives, très populaires depuis quelques années parmi les amateurs de raves, qui peuvent provoquer crise cardiaque ou paralysie. «On oublie que la drogue, c’est mauvais pour la santé, dit Jocelyn Chagnon. Même les drogues douces ont des effets néfastes, notamment sur la mémoire, la perception, la vitesse de réaction. Et on ne parle jamais de la conduite automobile sous l’effet d’un joint de cannabis! Or on sait que la marijuana affecte encore la psychomotricité 24 heures après la prise d’une simple dose.» Que faire si votre enfant se drogue De longs mois peuvent s’écouler entre le moment où l’adolescent débute sa consommation et celui où ses parents découvrent la situation. La réaction de ces derniers est alors déterminante. Ne coupez pas les ponts. La réaction d’un parent qui découvre que son enfant se drogue oscille entre la panique et une profonde inquiétude. Des émotions peut-être légitimes, mais pas très constructives. «Les parents ont souvent comme premier réflexe de vouloir tout interdire, explique Johanne Reeves, coordonnatrice pour Parentraide, un réseau de groupes d’aide aux parents. Mais cette attitude coupe le dialogue à un moment où il faut à tout prix le maintenir.» Relativisez. Il y a un monde entre un joint de marijuana et une seringue d’héroïne. Et, s’il est vrai que la grande majorité des toxicomanes ont commencé par un joint, il est tout aussi vrai que la grande majorité de ceux qui fument un joint ne deviendront jamais toxicomanes… Restez calme. On doit d’abord tenter de comprendre les raisons qui poussent l’adolescent à se droguer. Essayez de lui en parler calmement. Faites-lui part de vos inquiétudes en évitant les discussions dans les moments de colère ou lorsqu’il est sous l’effet d’une substance quelconque. Demandez de l’aide. Il arrive un moment où le problème de notre enfant dépasse nos compétences. Si sa consommation de drogue ou d’alcool est telle qu’elle nuit à son fonctionnement, il vaut mieux demander de l’aide spécialisée, tant pour lui que pour nous. C’est ce qu’ont fait Line et Michel, les parents d’Alexandre, qui suit la thérapie à Portage depuis six mois. «C’est le premier conseil que je donnerais aux parents: n’essayez pas de vous en sortir seuls, dit Michel. L’aide existe, il suffit d’aller la chercher.» Ma visite guidée tire à sa fin. Karine brûle d’envie d’aller griller une cigarette… Tous les trois m’ont beaucoup parlé. Et, même s’ils ne m’ont pas tout dit, j’ai pu effleurer l’immensité de leur souffrance. Blâment-ils leur famille? Absolument pas. «Il n’y a que nous qui aurions pu empêcher ça!» assure Louis. Les deux autres sont d’accord… … même si Louis se faisait appeler le «mouton noir» dans sa famille, qu’il a fréquenté huit écoles primaires, que son père était alcoolique… … même si Magali a vu ses parents se droguer et boire, que sa sœur de 18 ans est alcoolique, que celle de 12 ans fume du pot… … même si la mère de Karine a consommé alcool et cocaïne, qu’elle et son conjoint ont fermé les yeux jusqu’à ce que les traces laissées par les aiguilles sur les bras de leur fille leur sautent au visage… Si Louis, Magali et Karine ne blâment qu’eux-mêmes, c’est qu’ils sont conscients d’être seuls responsables de leurs actes. Leur salut passe par là. Mais, tout à fait entre nous, rappelez-vous que le rôle des parents est déterminant. «TES VALEURS TE SAUVERONT…» Transmettez les vôtres à vos enfants. Enseignez-leur la différence entre le bien et le mal. Donnez le bon exemple… et souvenez-vous qu’en matière de drogue, se taire ou laisser faire, c’est accepter. Des signes à surveiller Aucun indice ne peut révéler avec certitude que notre enfant se drogue. Mais voici certains signes qui devraient inciter les parents à pousser leur enquête plus loin : Résultats scolaires en baisse
Changement du réseau d’amis
Perte d’intérêt pour les loisirs et les sports habituels
Détérioration des relations familiales
Comportement hostile, agressif et rebelle
Tendance à l’isolement, à la fatigue, à la dépression
Changements dans l’alimentation ou dans les habitudes de sommeil
Changements physiques: yeux rouges, nez qui coule, toux, respiration pénible, cernes sous les yeux, maux de gorge fréquents, ecchymoses
Découverte de matériel lié à la consommation de drogue: pipe, papier à rouler, gouttes pour les yeux, briquet, contenants de médicaments, seringues. Liens utiles Les liens suivants sont destinés à des fins informatives et éducatives seulement. Sélection n'endosse et ne garantit en rien l'information contenue dans ce liens. www.selectionrd.ca/mag/2001/10/drogue.html
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