“Oui au travail sur soi, non à la volonté de puissance”Le développement personnel est-il la voie moderne de l’accomplissement de soi, ou un bric-à-brac un peu fumeux ? Michel Lacroix, philosophe, a joué le jeu et mené l’enquête. Plutôt positive. Normalien, agrégé de philosophie et chercheur au CNRS, Michel Lacroix s’intéresse depuis quelques années aux mouvements marginaux. Il a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels “L’Humanicide. Pour une morale planétaire” (Plon, 1994) et “L’Idéologie du New Age” (Flammarion, 1996). Son dernier livre, “Le Développement personnel”, vient de paraître dans la collection “Dominos”, chez Flammarion. Le développement perso, kesaco ? Une idéologie du bonheur, des activations physiques et mentales, une spiritualité diffuse, une promesse de transformation pour chacun ? Un peu de tout ça, répond Michel Lacroix, qui a payé de sa personne en participant à de nombreux stages et ateliers. Il en ressort avec une impression plutôt favorable et une mise en garde : « Faute de vraies valeurs et d’une réelle exigence éthique, ce mouvement risque de dégénérer en une suite de techniques gadgets. » Cette inquiétude ouvre enfin à de vrais débats. Pourquoi le philosophe que vous êtes s’est-il immergé pendant des mois dans des stages et ateliers de développement personnel ? Michel Lacroix : Pour moi, ce mouvement est la manifestation contemporaine la plus éclatante du souci de soi, qui caractérise profondément la sensibilité contemporaine. C’est une quête individualiste qui veut aller au plus profond de chacun. J’ai voulu la comprendre de l’intérieur et dégager la doctrine sous-jacente aux différentes techniques. J’ai donc suivi des stages, dans des domaines allant de la sophrologie à la pensée positive, en passant par la PNL, l’analyse transactionnelle, le chant, etc. Quelles grandes tendances avez-vous perçues ? Michel Lacroix : Aujourd’hui, la majorité des thérapeutes s’accorde à dire qu’on est passé d’une approche plutôt bio-énergéticienne, « branchée sur le corps », à une tendance plus cognitiviste. Le succès du livre de Christophe André, “L’Estime de soi” (1), est emblématique de cela. Les thérapeutes font valoir, non sans raison, que ce qui empêche l’épanouissement de notre potentiel, ce sont des croyances pessimistes, des pensées de doute, auxquelles il faut substituer des croyances dynamisantes.
J’ai également noté beaucoup de circonspection envers la psychanalyse. Le développement personnel lui reproche d’être trop tournée vers le passé de l’individu, pas assez vers son avenir.
(1) Odile Jacob, 2000. Avez-vous eu des surprises lors de cette immersion ? Michel Lacroix : Oui. Celle de rencontrer des gens plutôt équilibrés. La différence avec la psychothérapie m’a sautée aux yeux. J’ai découvert qu’on ne vient pas dans les ateliers ou les stages pour guérir des troubles psychiques, mais plutôt pour aller vers plus de bien-être, voire un « plus-être ». Il y a une véritable aspiration à la vie intense, au dépassement de soi. En même temps, des notions comme « expérience transpersonnelle », « réalisation de soi », « affirmation de soi », « spiritualité », ne sont pas toujours très claires.
J’ai parfois eu le sentiment d’une certaine pauvreté conceptuelle. Pourtant, vous reconnaissez des liens profonds entre philosophie et développement personnel… Michel Lacroix : Au cœur du développement personnel et de la philosophie, il y a le même problème fondamental, celui du sens.
Abraham Maslow, l’un des fondateurs du mouvement (voir encadré ci-dessous), disait que se réaliser, c’est vivre selon des valeurs, c’est-à-dire faire un parcours qui est un peu celui de l’habitant de la caverne dans “La République”, de Platon : s’arracher à son existence quotidienne, à ses dépendances. Mais cette analogie n’est possible que si le développement personnel s’interdit de n’être qu’un projet de maîtrise de l’intériorité. Or il tombe parfois dans le technicisme, il a tendance à envisager le cerveau comme une machine à piloter. C’est réducteur et illusoire. Pour vous, le développement personnel se rapproche aussi de Nietzsche… Michel Lacroix : Cent ans après sa mort, si l’on se demande qui est l’héritier du nietzschisme, où se trouve l’affirmation de la vie, l’aspiration à « une vie intense », on doit se tourner vers le développement personnel.
Ce dernier partage avec Nietzsche un certain élitisme, qu’il combine avec le démocratisme d’une façon assez novatrice. Une des préoccupations des thérapeutes est en effet de prendre modèle sur les personnes les plus accomplies, menant une vie excellente, des individus « supérieurs ».
Par exemple, en matière de pédagogie, trop d’études s’attachent au fonctionnement mental de l’enfant en difficulté. Dans l’optique du développement personnel, on s’attache plutôt à étudier les enfants qui réussissent. La programmation neuro-linguistique et les travaux menés par Antoine de La Garanderie (2) sont, à cet égard, exemplaires. (2) Auteur notamment de “Réussir, ça s’apprend” (Bayard, 1994). Quels autres aspects du développement personnel jugez-vous utiles pour la société ? Michel Lacroix : Il réintègre la dimension spirituelle, ce qui est pleinement en résonance avec le retour actuel du religieux.
Il a une position antisociologiste, une façon stimulante d’interpeller l’individu en lui disant : « Tu es responsable de ton sort », même si cela prend parfois une forme outrancière, comme chez certains formateurs américains.
Il redonne aussi une vraie place au corps. Comme l’écologie, qui refuse de faire de la nature un simple « environnement » au service de l’homme, le développement personnel refuse d’instrumentaliser le corps. Il nous apprend à dire, non pas « j’ai un corps et je m’en sers pour le travail ou la jouissance », mais « je suis mon corps ».
Il nous apprend aussi à développer notre intelligence émotionnelle, à régler les conflits sans violence par exemple. Je suis sensible à cette idée que les dysfonctionnements de notre société sont dus, pour une large part, à la difficulté qu’ont les individus d’être au clair avec leurs émotions, de les canaliser, les nommer, et les reconnaître chez les autres. Quelles sont les dérives possibles de ce mouvement ? Michel Lacroix : D’abord, on ne peut passer sous silence la présence des sectes. De la déprogrammation mentale à la déstabilisation mentale ou la manipulation, il n’y a qu’un pas. Il y a aussi le risque de déresponsabilisation politique. C’est bien joli de dire : « Si je change, la société changera. » Mais n’est-ce pas illusoire ? Le risque serait de s’enfermer dans la sphère privée, en oubliant l’existence de la sphère publique. Pourtant, de nombreux adeptes du développement personnel participent à des associations caritatives ! Michel Lacroix : Ils montrent ainsi qu’ils sont aptes à sortir du narcissisme. Souvent, ils s’engagent dans des chantiers de l’action modeste, loin des utopies et des projets révolutionnaires, au coup par coup, dans l’ici et maintenant : entraide, accompagnement, écoute, domaines pour lesquels le face-à-face est primordial. Tout ça, c’est très bien…
Un autre danger du développement personnel, c’est que, à force d’entendre vanter des formes de vie accomplies, celles où des individus ont merveilleusement actualisé leur potentiel, l’homme ordinaire est gagné par le doute. « Ces êtres exceptionnels, se dit-il, ne sont-ils pas définitivement au-dessus de moi ? Pourrais-je, comme eux, dynamiser ma créativité, pratiquer l’autoguérison, vivre des états d’extase, connaître la vie intense ? Tout cela n’est-il pas hors d’atteinte ? » Mais c’est très frustrant ! Michel Lacroix : Absolument. Et en psychanalyse, cela porte un nom : la pression angoissante qu’exerce un idéal du moi trop élevé.
Le développement personnel entretient une sorte de divinisation de l’homme, qui est quelque chose d’attirant mais qui, pour certains, peut générer une forme de conscience malheureuse. Le slogan « Vous n’utilisez que 10 % de votre cerveau » est ainsi à double tranchant. Il donne un sens au travail sur soi mais, en même temps, souligne combien nous sommes loin de la perfection. Comparons notre époque à celle de Flaubert ou de Balzac. On vivait alors dans l’obsession du bien et du mal, on craignait de franchir la ligne rouge des interdits. De nos jours, le problème s’est déplacé : on n’a plus la hantise de la culpabilité, mais la hantise de la médiocrité. C’est un des risques liés au développement personnel : il peut être un art du bonheur véritable, mais peut aussi dégénérer dans une suite informe de gadgets et de techniques, que l’on consommera à outrance sans jamais atteindre ce qu’on cherche. En quoi l’éthique peut-elle empêcher ces dérives ? Michel Lacroix : Abraham Maslow expliquait qu’il ne peut y avoir de développement personnel s’il n’y a pas de valeurs posées devant moi et vers lesquels je tends. Pour lui, « accroître ses compétences » ne se pouvait se concevoir qu’en fonction de valeurs nobles : la création artistique, la recherche de la vérité, l’entraide, l’honnêteté, etc. Seule cette exigence éthique est capable de freiner une dérive techniciste et la tentation de toute-puissance. Or, à notre époque où il n’existe plus guère de tabou en matière de sexe ou d’agressivité, bien des gens ont honte d’avouer leur préférence pour ce qui est beau ou pur. Vous invoquez d’ailleurs l’urgence de revenir à la culture. Michel Lacroix : Oui, car je crois qu’on ne profite pas assez de l’apport des œuvres d’art dans ce mouvement. Il me semble que l’on aurait tout à gagner à lire les grandes œuvres dans les ateliers. “La Nouvelle Héloïse”, par exemple : l’homme de la seconde moitié du XVIIIe siècle, et Rousseau l’exprime bien, savait épancher sa sensibilité, la laisser être… exactement ce que nous recherchons aujourd’hui. Comment faire bon usage du développement personnel ? Michel Lacroix : Surtout en ne « jetant pas le bébé avec l’eau du bain ». Il faut exercer son discernement et retenir ce que le développement personnel a de bon : oui à un développement personnel qui réveille la sensibilité, l’émotion, le corps, le sens de la beauté et de la spiritualité ; non à un développement personnel obsédé par la puissance, l’efficacité et la technicisation de la vie intérieure. DEVELOPPEMENT PERSONNEL : Du yoga au rebirth Née dans les années 70, l’appellation « développement personnel » désigne l’ensemble des techniques visant l’épanouissement de soi et l’accroissement des facultés psychiques. Ce mouvement, aussi appelé « mouvement du potentiel humain », regroupe les thérapies psychocorporelles (bioénergie, rolfing, gymnastiques douces, etc.), les techniques d’exploration de la conscience (Gestalt, rebirth, rêve éveillé, etc.), et des pratiques issues de traditions spirituelles et favorisant le retour à soi (méditation, yoga, etc.). Le développement personnel se pratique plutôt en groupe, lors de stages ou d’ateliers en général de courte durée. On peut ainsi s’inscrire au gré de ses désirs et passer d’une technique à l’autre. C’est la grande différence entre la psychothérapie et le développement personnel : ce dernier n’implique ni engagement ni contrat précis. PERE FONDATEUR : Abraham Maslow (1908-1970)
Né à New York, Abraham Harold Maslow, psychologue américain, est, avec Carl Rogers, un des grands représentants de la psychologie humaniste.
Après avoir étudié le behaviourisme et la psychanalyse, qu’il a jugés trop rigides, il a cherché à décrire la progression de l’individu à partir de ses besoins, classés en cinq niveaux : besoins physiologiques, de sécurité, d’intégration, d’estime de soi et de réalisation de soi. Plus tard, il a découvert un sixième besoin, dit « besoin de transcendance », qui initia la psychologie transpersonnelle. Président de l’Association américaine de psychologie en 1967 et 1968, il a notamment publié “Vers la psychologie de l’être” (Fayard, 1972). Sa conception essentiellement optimiste d’un homme toujours en évolution marque l’ensemble de son œuvre, qui semble tout élaborée sur un constat de base : « Les possibilités de la nature humaine sont habituellement minimisées. » Propos recueillis par Pascale Senk
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