Le défi des écoles secondaires en milieu défavoriséYves Chevallard, un didacticien français des mathématiques, aime bien dire que si Louis XIV avait exigé de ses meilleurs savants qu'ils fassent atterrir une fusée sur la lune, ils auraient tous fini sur l'échafaud... Une manière saisissante de relativiser les attentes de la présente réforme et de rappeler les deux limites face auxquelles viendront se buter les meilleurs plans de réussite: l'état actuel des savoirs en sciences de l'éducation
l'état actuel des compétences des professionnels de l'éducation Ces limites ne pas sont inébranlables. Les 200 écoles secondaires visées par la stratégie d'intervention intitulée Agir autrement seraient bien avisées d'utiliser la première (i.e., ce que nous savons actuellement au sujet du décrochage) pour rehausser la seconde (i.e., le profil des compétences de leur personnel). Ces 200 écoles sont celles qui se retrouvent à gauche sur ce graphique (déciles 8, 9 et 10):(Bien que le discours officiel se défende de réduire Agir autrement à la seule lutte au décrochage, la brochure officielle dit bien à propos des «plans de réussite bonifiés»: Chaque école secondaire a déjà son plan de réussite. Dans les écoles ciblées, celui-ci sera bonifié par la mise en œuvre de stratégies adaptées à leurs problématiques particulières. Il deviendra alors l’instrument concret de la démarche vers la réussite et de la lutte contre le décrochage. page 9) Un premier pas que permet la recherche, c'est de nous inciter à ne plus parler du décrochage au singulier. Il y aurait des types bien précis de décrocheurs. Dans sa thèse de doctorat en 1994, Michel Janosz a pu repérer quatre types de décrocheurs dans une typologie basée sur trois paramètres : les résultats scolaires proprement dits, le degré de motivation et les problèmes de conduite. Ces quatre types sont illustrés ci-après:
1 - Les décrocheurs inadaptés
Ils correspondent à environ 40% de la population des décrocheurs. Mais ce sont eux qui siphonnent la majorité des ressources de répit scolaire (environ 60 à 70%). Ce sont les plus perturbateurs pour les groupes du système régulier. Le faible soutien familial ainsi que les multiples difficultés qu’ils expérimentent les mènent trop souvent vers la délinquance. Leurs difficultés surviennent généralement vers l’âge de 15 ans, au deuxième cycle du secondaire. 2 - Les décrocheurs discrets
Constituant environ 40% de la population des décrocheurs, ils démontrent un profil similaire aux futurs diplômés. En effet, ils aiment l’école tout en se sentant engagés dans leur scolarisation et ils ne présentent aucun problème de comportement apparent. Toutefois, leur rendement scolaire s’avère un peu faible. Ces jeunes traînent généralement leurs difficultés depuis le primaire. Des difficultés qui n'ont peut-être jamais été dépistées. 3 - Les décrocheurs désengagés Ils forment 10% de la population des décrocheurs. Bien qu’ils parviennent à obtenir des résultats scolaires dans la moyenne et n’affichent aucun problème de comportement, ces jeunes se disent très désengagés de leur scolarisation. 4 - Les décrocheurs sous-performants Ils représentent 10% des décrocheurs. Ces élèves aux prises avec des problèmes d’apprentissage importants se disent très désengagés de leur scolarisation. Ils ne présentent toutefois aucun problème de comportement. Ce sont des élèves qui fréquentent l’école pour faire du temps. Ils sont à l’affût de la première porte de sortie qui s’ouvrira devant eux. Que faire alors? Que doit contenir ce plan de réussite bonifié? Une analyse qui fait une large part à la typologie de Janosz: bonifié ne veut pas dire se transformer en sociologue de la pauvreté dans son milieu, seulement cesser de parler du décrochage au singulier. Michel Janosz dispose d'un questionnaire permettant de cartographier les types de décrocheurs potentiels dans son école (questionnaire qu'il n'est pas prêt à administrer si l'école ne dispose pas déjà d'une stratégie d'intervention différenciée). Des orientations qui n'hésitent pas à appeler un chat un chat: c'est-à-dire nommer clairement la lutte au décrochage puis chercher à mobiliser l'équipe-école afin de le réduire. La brochure officielle dit bien en page 5 qu'une «des premières conditions pour atteindre cet objectif est de créer une "communauté éducative" au centre de laquelle se trouvera l’élève». Des objectifs formulés de la manière la plus concrète possible: au lieu de parler de X% par exemple, pourquoi ne pas cibler un nombre précis d'élèves: tant de discrets et tant d'inadaptés et tant de désengagés, ...etc., par année? Des moyens hautement différenciés, et variant selon qu'il s'agit de tel ou tel type de décrocheurs potentiels: les inadaptés, hélas, ne requièrent pas tant que l'on agisse autrement ... seulement que l'on agisse comme il se doit, c'est-à-dire au moyen d'un PIA rigoureusement suivi. Impact sur le profil de compétences des enseignants: apprendre à adopter un regard clinique sur les difficultés des élèves (ex: «untel est oppositionnel», plutôt «untel me tombe sur les nerfs»; la première posture mène à une recherche de solutions, la seconde à une séance de défoulement.) les discrets requièrent des services de dépistage dès leur entrée au secondaire. Leur tendance à se fondre dans les murs est-elle imputable à des difficultés relationnelles? Cognitives? Un peu des deux? Si on se fie à l'histogramme plus haut, ce type de décrocheurs présente de plus grands espoirs de succès dans la mesure où ils sont nombreux en plus d'être, assez paradoxalement, plus motivés que les futurs diplômés. Impact sur le profil de compétences des enseignants: apprendre à adopter un regard diagnostic qui va au-delà des verbalisations spontanées (untel est trop faible): s'agit-il de dyslexie? de consommation de psychotropes? de faim? de rejet par les pairs? de maladie? de tâches trop difficiles? d'incapacité à lire? ...etc. les désengagés ont manifestement besoin de trouver un sens extrascolaire aux heures qu'on leur demande de passer à l'école. Comme ce sont les plus performants de tous les décrocheurs potentiels, ce sont les meilleurs candidats pour des mesures faisant appel à l'orientation professionnelle: des stages, un parrainage par un raccrocheur dans un centre de FP, ...etc. Impact sur le profil de compétences des enseignants: intégrer l'esprit de l'école orientante dans leurs leçons. les sous-performants ont besoin de mesures d'ISPJ faisant preuve d'un équilibre difficile à réaliser: des lieux de stages suffisamment attrayants (sans oublier adaptés à leur profil) mais pas au point de les attirer hors de l'école avant qu'ils n'aient pu décrocher une certification officielle. Impact sur le profil de compétences des enseignants: développer des liens avec des employeurs responsables. Philippe Meirieu aime bien dire :«L'école fait des réformes, la médecine fait des progrès.» La présente réforme peut en effet laisser l'impression qu'on cherche à faire atterrir des humains sur Mars. C'est en tous cas le sentiment qui prévaut dans certaines écoles secondaires en milieu défavorisé. Les leaders de ces écoles seraient bien avisés de viser, comme objectif ultime, de faire progresser d'une coche ou deux le profil de compétences de leur équipe-école. Source : http://www.csmb.qc.ca/plandereussite/generalites-agir.html
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