Changer de couple sans changer d'hommeAvec tous ces défauts qu’il a «attrapés», c’est tout juste si on le reconnaît, notre homme… À moins que ce ne soit notre regard sur lui qui soit différent. Et si on passait au couple version réelle, et non fantasmée? Par Isabelle GardParution
Novembre 2005 Vendredi soir. En ce début de week-end radieux, on débarque à la maison pleine de bonnes intentions: on se fait une virée brocante-resto-ciné? Ou on invite des amis à bruncher? Ou… On s’arrête net. Tonio est encore en mode fermé. Il marmonne un «Chuis crevé, mon boss est un psychopathe!» et augmente le volume du match de football, tandis que sur la table basse s’amoncellent restes de chips et bouteilles de bière vides. Soupir. Mais comment a-t-on pu en arriver là? Ce Tonio si drôle et si prévenant que toutes nos copines nous enviaient a-t-il été enlevé par des extraterrestres? S’est-on fait fourguer un clone? Puis on repense au couple de copains qui vient de nous annoncer: «On se sépare parce qu’on n’a plus de projets communs.» Et on se demande si nous, ça vaut encore le coup qu’on se fatigue… Stop! On est juste en train de vivre une phase parfaitement normale (et essentielle pour le futur) de la relation amoureuse: la découverte objective de notre compagnon. Car même si on l’a rencontré il y a un bon bout de temps, on l’a peut-être un peu idéalisé. Et c’est logique. «L’espèce humaine est biologiquement programmée pour l’aveuglement, explique le psychiatre Michel Reynaud, auteur de L’amour est une drogue douce… en général (Robert Laffont). Lorsqu’on tombe amoureux, le cerveau est chamboulé: les zones de l’analyse critique s’éteignent, alors que celles du plaisir et du bonheur sont surexcitées. On ne perçoit pas les défauts de l’autre parce qu’on ne le peut pas. Sans cela, les humains ne se reproduiraient pas. Ensuite vient la période de l’attachement, où les zones de l’analyse critique se réveillent.» Bilan: petit à petit (et ça peut prendre des années), on découvre le vrai Tonio. L’urgence pour nous: se remettre en mode «terrestre». En cinq étapes clés. D’où viennent mes modèles? L’idéal, pour nous, ce serait un Tonio dispo quand on a envie de se lancer dans de grands débats (la peine de mort, oui ou non?); câlin quand on a besoin de réconfort; nul en cuisine parce que c’est là qu’on brille de tous nos feux… Bref, adapté à nos besoins. «Sauf que c’est dans l’autre sens que le travail doit se faire, reprend Michel Reynaud. On a souvent tendance à faire coller son compagnon à la représentation que l’on a de l’homme idéal.» Explication: tout au long de notre vie, nous accumulons divers modèles qui nous influencent. Celui du couple parental, entre autres. «À l’aide de films, de livres et même de paroles de chansons qui nous marquent, nous nous construisons une image mentale de ce que "doit" être un couple, ajoute Bernard Geberowicz, psychiatre et thérapeute familial. En positif comme en négatif.» C’est comme ça que notre inconscient se forge une image très perso de l’homme idéal. Par exemple, après avoir écouté Moby en boucle, on va développer une fixation sur le modèle myope-intello-musicien. Survient Tonio. Tout ce qu’on va voir de lui, c’est ce qui colle à notre représentation: ses lunettes, son bac en philo et sa guitare. Inconsciemment, on escamotera le fait qu’il soit par ailleurs incapable de jouer autre chose que «I Lost my Baby» sur ladite guitare. On oubliera aussi qu’il est accro du PlayStation. Et le jour où on s’avoue la réalité, on ressent une impression de trahison qui peut se muer en rancœur à l’égard de Tonio. Lequel n’y comprend évidemment rien. Et à part ça, on en est où, tous les deux? «Attention au syndrome "je ne suis pas satisfaite, donc je change", typique de notre époque de consommation à outrance, prévient Bernard Geberowicz. Il faut évaluer la relation globalement, et décider si ça vaut le coup de continuer.» Alors, on prend une pause et on réfléchit. Ensemble, comment on se sent? Quand on se sépare une semaine, il nous manque? Est-ce qu’on a toujours envie de le retrouver chaque soir, chaque week-end? Est-ce qu’on a des projets ensemble, des envies de couple? Des valeurs communes, par exemple dans nos opinions sur les grands sujets de société, le rapport à l’argent, au travail, à la famille? Si on a répondu deux ou trois oui, c’est déjà bien. On peut passer à la suite, à savoir un petit bilan écrit. On va faire deux listes. La première: ce qui nous dérange chez Tonio. La deuxième: tout ce qu’on aime chez lui. Le bénéfice? Il est double: la colonne «défauts» va nous permettre de démêler l’anecdotique (tendance à remettre la bouteille de coca vide dans le frigo) du vraiment grave (égoïsme forcené, manque absolu d’humour). Et la colonne «qualité», elle, va nous amener à relativiser. «On a souvent tendance à surévaluer les défauts, explique Michel Reynaud: un manque d’implication dans les tâches ménagères, par exemple, est souvent perçu comme très gênant, et risque d’occulter le fait que l’homme s’investisse beaucoup auprès du bébé ou qu’il se montre très affectueux envers sa compagne.» À force de l’avoir près de nous, on s’habitue à Tonio. Avec le risque de ne remarquer que ce qui nous dérange. Mais quand on l’agresse avec une histoire de baby-sitter qu’il aurait dû appeler (alors qu’il a passé la journée à réparer la voiture), il ressent exactement la même chose que nous, au boulot, quand on a trimé tout le week-end sur un dossier aride, et que «chef suprême» nous fait remarquer: «Il y a une faute de frappe, là.» Il est très, très agacé. Mais comme, justement, on est un couple et pas une compagnie, nous, on va en discuter. Le mieux, c’est qu’on en parle… Pas forcément en exhibant nos listes de + et de –, qui peuvent faire un peu Bridget Jones, mais en trouvant un moment où on est détendus, un contexte porteur (bouteille de bordeaux et foie gras, par exemple). On se lance. On commence par dire tout ce qui nous plaît chez lui, toutes les raisons pour lesquelles on croit à notre couple dans la durée, avant de passer à la phase plus délicate: les deux ou trois défauts vraiment importants qui nous dérangent. Il nous contredit tout le temps en public? N’a jamais le moindre geste affectueux, sauf quand il est ivre mort? C’est là-dessus qu’on va se concentrer, en partant de constats («Tu ne me prends dans tes bras que le soir du 31 décembre») plutôt que d’accusations («Tu me prends pour un meuble»). On dit exactement pourquoi cela nous chagrine («Si je n’ai pas mon quota de câlins, je doute de tout, et surtout de moi»). Ensuite? Silence. On se met en position «écoute». Peut-être que lui aussi aurait quelques observations à formuler… C’est là qu’on va devoir accepter d’entendre quelques vérités. «On ne peut chercher à faire changer l’autre sans se poser un minimum de questions, prévient Bernard Geberowicz. Souvent, nous avons envie que l’autre évolue pour nous dispenser, nous-même, de faire cet effort!» Pour éviter l’enlisement, on tentera la politique de la concession mesurée, qui consiste à faire un pas en avant, puis à attendre que l’autre fasse de même. Exemple: Tonio passe son temps avec ses copains et nous délaisse? Au lieu de râler, on va… faire pareil. Nous organiser des sorties de notre côté. Bilan: il sentira qu’on lui donne un peu de marge et, par ricochet, il lèvera le pied sur ses copains. Ça s’appelle un équilibre. Qu’est-ce qu’on fait ensemble, maintenant? Se rabibocher, c’est bien, c’est important. Mais, à plus long terme, ce qui fait durer un couple, c’est de mettre son énergie au service de valeurs et de réalisations communes. On doit avoir des objectifs de couple. C’est souvent l’éducation d’un ou de plusieurs enfants, l’achat ou l’aménagement d’une maison, mais ce peut être aussi, pourquoi pas, la découverte d’un pays, d’une culture ou d’un sport… Gardons à l’esprit qu’il n’existe pas de projet plus «noble» qu’un autre: si notre trip, c’est la gastronomie, c’est bien aussi! «L’essentiel est de partager des moments intenses, résume Bernard Geberowicz. Sans se focaliser seulement sur les occasions par nature exceptionnelles, comme les vacances. Il faut trouver au quotidien des moments où l’on pratique, ensemble, des activités qui épanouissent le couple.» C’est là qu’avoir des valeurs communes, ça aide: qu’il s’agisse de la façon dont on claque nos économies (petite voiture ou mégavoyage?) ou de débattre des effets du réchauffement de la planète (il est le seul que ça ne fasse pas bâiller), on entretient notre complicité, on enrichit notre relation. Et donc, on renforce les liens entre nous. Le tout, c’est de ne pas rester bloquée à vie sur le même but sinon notre projet initial réalisé, on risque de se retrouver un peu démotivée, victime du syndrome: «maintenant que j’ai un appart et des enfants à mettre dedans, je fais quoi?» Là-dessus, tous les thérapeutes sont formels: un projet de couple ne doit pas être unique, il en faut des petits et des grands, d’autres à moyen et à court terme… comme dans la vie, quoi. On se décrispe un peu… Même une fois nos mille et un projets communs trouvés, nos listes établies et notre bouteille de bordeaux éclusée, il reste une donnée de base: on ne changera jamais vraiment Tonio. «On peut évoluer par amour et par nécessité de changement. Mais on ne peut pas se transformer fondamentalement», explique Michel Reynaud. Si votre homme est un calme amoureux des arbres, il y a peu de chances pour qu’il se métamorphose en fan de high-tech. Mais il peut changer: «À condition qu’on lui explique ce qu’on attend de lui. Et, surtout, qu’on accepte qu’il fasse les choses à sa façon. Lui qui n’arrive jamais à prendre une décision s’est chargé de l’épineux dossier “recherche du nouvel appart”? On le laisse faire à son rythme. On ne lui demande pas tous les jours où il en est, s’il a appelé l’agence où bosse notre cousine et s’il a regardé sur alouer.voir.ca. Il est grand, il sait ce qu’il a à faire, et il y a toutes les chances pour qu’il ait déjà entendu parler d’Internet. Au quotidien, idem. Il fait la vaisselle? Parfait, ça nous repose. Mais il ne la fait que deux heures après la fin du repas, et pas, comme nous, dès le dessert avalé? L’important, c’est qu’il la fasse.» Et il la fera, si on quitte cette tête de candidate à la médaille de la meilleure ménagère, qui a peur de rater le concours… «J’entends beaucoup d’hommes se plaindre parce que leur compagne n’est jamais satisfaite de ce qu’ils font. Par exemple, s’il range quelque chose, elle assène un: “Si c’est pour le mettre dans ce tiroir-là, je préfère le faire moi-même!”», confirme Bernard Geberowicz. Rien de pire pour castrer un homme motivé. Et c’est ça qui serait dommage: si notre Tonio se métamorphose en vadrouille démotivée, on aura un vrai gros défaut à inscrire dans sur notre liste. Cinq alliésQuatre défauts à tourner à son avantage
- Le temps Efficace sur les nombreux défauts liés à l’immaturité (impatience, émotivité, tendance à dépenser tout son salaire en gadgets). À force de subir les conséquences de ses actes, il va se calmer.
- Notre influence Efficace sur les défauts que nous, on n’a pas. S’il est «speedé» et nous calme, par l’effet des vases communicants, il ne se braque qu’une fois sur deux
- L’exemple Efficace sur les défauts communs. Il n’est pas attentionné? Nous, pas trop non plus? On va le devenir subitement. Lui offrir un bouquin, le manteau dont il rêvait… Bouleversé, il va faire pareil
- Le jeu du miroir Efficace sur les défauts liés à la sphère ménagère. Il remet les paquets vides dans les placards? Faites pareil. Il s’étonne? Un innocent «C’est désagréable, hein?» devrait faire passer le message. À éviter, en revanche, sur les travers personnels (agressivité, négativisme, etc.). Risque de dérapage maximum
- Le bras de fer Efficace sur les défauts rebelles. Par exemple, il refuse de s’occuper de la moindre organisation de sorties (dîners, vacances)? Nous aussi. Au bout de trois mois sans voir personne, logiquement, il devrait se réveiller… Avoir toujours des projets ensemble, ça aide à relativiser les petits tracas quotidiens
- Il est radin Parfait pour calmer nos angoisses. Avec de l’argent en banque, que peut-il nous arriver de mal?
- Il est réservé Comme ça, s’il nous fait un compliment ou un câlin, on sait que ça vient du cœur
- Il est stressé Du coup, nous sommes obligée de jouer la sérénité. À la longue, on devient vraiment cool
- Il est carriériste On en prend de la graine. Tout en ayant sous les yeux les limites à ne pas dépasser
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