Oser : les clés de la confiance en soi

Croire en soi, avoir conscience de sa valeur, savoir qu’on a le droit d’être heureux est une nécessité, pour qui aspire à oser prendre en main son destin.

Epreuves : quand la confiance se casse
Nathaniel Branden, psychologue : "Avoir confiance en soi c’est savoir qu’on mérite le bonheur"
Education : "Descends de là, tu vas tomber !"
On ne naît pas timide ou complexé, on le devient
Notre pire ennemi c’est nous-même
Oser ça s’apprend
Témoignages : ils ont su s’imposer

Epreuves : quand la confiance se casse

Adultes, même les plus solides d’entre nous peuvent s’effondrer, victimes d’un événement venant remettre en question l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes.

Le culbuto est un jouet très instructif. On a beau essayer de le faire tomber, le voilà qui se redresse. Sa base solide et ronde lui assure un équilibre et toujours il retrouve sa stabilité. Ainsi, lorsque l’on perd quelque chose ou quelqu’un, il nous reste toujours notre soi. Mais quand on a le sentiment que perdre, c’est se perdre soi, alors la remise en question est profonde : la confiance en soi, dira le psychanalyste, c’est d’abord un narcissisme solide ! Le narcissique, dans le langage courant, est celui qui s’aime… un peu trop. Il dit donc en substance : je m’aime moi et pas vous. Si l’on peut y voir les implications négatives de propos si excessifs, on comprend aussi que, sans cette base solide, les coups de la vie risquent de nous laisser à terre. Or la vie est faite de coups : les coups de chance, les coups du sort, les bons et les mauvais. Même chez des adultes, sortis de l’enfance avec un narcissisme approprié, les accidents de la vie peuvent percer le bouclier.

Le chagrin d’amour est un de ces moments de la vie. Perdre son objet d’amour peut être vécu par certains comme tout perdre et se perdre soi. L’autre était un autre soi-même et un autre tout court. En ce sens, la psychanalyse nous apprend qu’aimer en adulte, c’est perdre l’idée, inconsciemment désirée, que l’autre doit être tout pour nous… et ce dès le début de notre histoire d’amour. C’est à nous qu’incombe la tâche de fabriquer la base du culbuto. Au reste, sans celle-ci, comment penser aimer un autre ?
Le chômage, la perte d’un emploi est une négation ponctuelle de notre moi social. Si l’on pense qu’être au chômage signifie tout perdre, ne plus exister, c’est que l’on découvre que tous nos investissements étaient placés dans notre travail. Qu’avons-nous fui en concentrant tout sur notre métier ?

Ne pas se battre, c’est entériner inconsciemment l’idée que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Nous avons rencontré trois personnes qui ont vécu ces drames. Robustes, elles se sont néanmoins effondrées, perdant toute confiance en elles-mêmes. Leurs repères ont vacillé. L’image qu’elles avaient d’elles s’est brouillée. Puis, petit à petit, s’est reconstruite, plus claire encore qu’avant.

Le chômage

“On se croit indispensable, on devient invisible”
Olivier, 47 ans, marié, trois enfants, apprend qu’il fait l’objet d’un licenciement économique. Depuis six ans, il s’occupait des relations presse pour une société d’informatique. Il n’avait jamais envisagé l’éventualité du chômage. " La nouvelle de ce licenciement m’a bouleversé. Ce fut un véritable coup de massue ! Je ne parvenais pas à comprendre pourquoi on voulait se séparer de moi. On se croit toujours indispensable ! "
" Quand on est chômeur, on devient parfaitement invisible, poursuit Olivier. C’est épouvantable ! Je me souviens d’un épisode qui s’est passé durant le dernier mois de mon préavis. Tout le monde savait que je devais quitter l’entreprise. Je discutais avec quelqu’un, quand un de mes collègues est arrivé. Il m’a vu, puis il a parlé avec l’autre personne, sans rien me dire. Finalement, il m’a lancé : “Ah, bonjour !” avant de s’en aller. On a l’impression d’être exclu, marginalisé. Pourtant, la vie continue, mais on sent bien que l’on n’a plus le droit de parole, qu’on n’est plus “dans le coup”. Cette perte de l’existence sociale est pénible. Lorsqu’on est au chômage, on est vraiment seul. " Au bout de quelques mois de chômage, Olivier se rend compte qu’il souffre d’un total manque de confiance en lui. " Afin d’essayer de la rebâtir, j’ai suivi une quinzaine de séances de sophrologie. J’ai compris que chacun possède un mode de fonctionnement qui lui est propre, et qu’il faut savoir tenir compte de cette distinction. "

La rupture

“Puisqu’il ne m’aimait plus, personne ne m’aimerait jamais”
Pascaline, 37 ans dix ans de mariage, d’amour, d’échanges, de tendresse pimentée de passion, et puis un jour, le choc. Son mari lui annonce qu’il en aime une autre et qu’il la quitte. " Quand il est parti, je me suis effondrée. Je me sentais complètement vidée, anéantie. Comme s’il avait tout emporté avec lui. J’avais tout donné à cet homme. De moi, il ne restait rien. J’avais l’impression d’être souillée, comme si on m’avait tout volé. J’ai ainsi perdu ma confiance en moi. En croisant mon reflet dans le miroir, je me trouvais laide et vieille. Je n’avais plus envie de me faire belle. Puisque lui ne m’aimait plus, personne ne m’aimerait jamais. J’ai commencé à manger n’importe quoi. J’ai pris dix kilos. J’étais devenue une zombie. Les albums photos, je les ai tous jetés ; je ne pouvais plus les regarder. Chaque fois que je mettais un pull, une jupe, je pensais : “Il aimait bien cette couleur” ou “C’est lui qui me l’a offert”. Ce fut une période horrible. "

A présent, mince, élégante, Pascaline semble sereine. " Se faire plaquer par celui qu’on aime, c’est une des plus grosses claques qu’on puisse prendre ! " C’était son premier gros échec. " C’est ma fille de 8 ans, Clémence, qui m’a sauvée. Pour elle, il fallait absolument que je tienne. Je voulais avant tout la préserver de ma douleur et lui faire accepter le mieux possible le départ soudain de son père. Vis-à-vis d’un enfant, on se sent indispensable, on existe vraiment. Je n’avais pas le droit de m’effondrer devant Clémence. J’ai annulé ma douleur dans ma tête comme on annule un problème. Jour après jour, j’ai construit mon bonhomme de chemin. J’allais travailler, je serrais les dents. Je me suis forcée, rien que pour ma fille, à être debout, à rire, à chanter. Maintenant, j’ai à nouveau confiance en ce que je suis, même si la douleur existe toujours en moi. "

L’accident de santé

“Je n’étais plus une femme mais un monstre mutilé”
Sylvie, 35 ans, apprend qu’elle a une tumeur au sein droit.
Il faut opérer : une mammectomie radicale s’impose. "J’avais toujours été fière de ma poitrine. Pas besoin de Wonderbra ! Je me sentais vraiment femme. Ma vie amoureuse était riche et mouvementée. J’avais beaucoup d’amants. J’aimais mon corps, mon sex-appeal." Après l’opération, l’horreur… Je n’étais plus une femme, mais un monstre mutilé avec une vilaine cicatrice. Et le moral à zéro. Je n’osais plus me mettre en maillot, porter un corsage échancré, me changer devant une copine, et encore moins me déshabiller devant un homme. Faire l’amour dans le noir, ce n’était pas mon genre ! Alors je ne faisais plus l’amour du tout.

" Je ne me supportais plus. Mon “faux” sein est assez réussi, surtout quand je suis habillée. Nue, il y a quand même une différence avec l’autre, le vrai, mais j’ai moins de complexes. Ce qui m’a vraiment aidée, c’est l’extraordinaire soutien de mon compagnon actuel, Bertrand. Je me suis rendu compte que mon physique n’était pas le plus important pour lui. Comme j’étais une fille sexy, j’avais l’habitude que les hommes s’intéressent surtout à mon corps, pas à ma tête. Cela ne me gênait pas. Jusqu’au moment où j’ai compris que mon ancien petit ami, Eric, ne parvenait pas, après l’opération, à se faire à mon nouvel aspect. Il n’arrivait plus à me faire l’amour. En fait, il était totalement désemparé face à ce qui m’arrivait. Où était passée la maîtresse aguichante et pulpeuse avec qui il aimait s’afficher, tant il était fier de ses courbes ?

De femme-objet, j’étais passée à femme-souffrance. Eric ne l’a pas supporté, il m’a quittée. J’ai connu alors une longue et difficile période de solitude. " Puis j’ai rencontré Bertrand. Lui, il m’aime comme je suis. Il a compris ce que j’ai pu ressentir en perdant ce sein. Grâce à lui, j’ai retrouvé ma confiance en tant que femme. Je peux enfin regarder des vieilles photos de moi en monokini sans éclater en sanglots. Ma féminité me paraît moins physique, mais plus profonde. Je me rends compte qu’avant mon opération je projetais une image stéréotypée. Aujourd’hui, je ne cherche plus à séduire, à prendre ; je cherche à communiquer, à donner. Mon rêve, c’est de tomber enceinte, très vite. "

INTERNET : Une connexion salutaire
Aux Etats-Unis, un mouvement voit le jour : la confiance en soi… par Internet ! Des milliers de sans-abri ont recours au réseau pour retrouver une place dans la société. Non seulement le Net fournit une adresse à qui n’en a pas et ôte les inhibitions de qui redoute d’être jugé sur son apparence, mais c’est aussi une source d’informations et de contacts incomparable. Bibliothèques et associations d’aide au quart-monde l’ont bien compris : des salles informatiques avec accès à Internet, animées par des formateurs, sont ouvertes un peu partout et les mairies en publient la liste. A travers le " e-mail " (courrier électronique), les " homeless " (sans-abri) obtiennent les adresses des lieux d’accueil, des banques alimentaires et des centres de soins gratuits, ainsi qu’une pléthore de sites pour trouver un emploi.
A 50 ans, Matthew B. a passé le quart de sa vie dans la rue et survit, depuis trois ans, d’une maigre subvention. Il hante la bibliothèque de San Francisco, les yeux rivés sur l’écran des ordinateurs. " C’est la première fois, dit-il, que j’ai le sentiment d’appartenir à une communauté. Il est moins intimidant d’être sur Internet que de rencontrer les gens face à face. "

Par Delphine Shilton et Tatiana de Rosnay

Avoir confiance en soi c’est savoir qu’on mérite le bonheur

La confiance en soi est la sensation intérieure de pouvoir réaliser nos désirs. C’est elle qui nous permet d’agir. La posséder est une question de survie, affirme le psychologue.

De toutes vos opinions, celle que vous avez de vous-même est la plus importante. Il y a la même différence entre une bonne et une mauvaise estime de vous-même qu’entre la passivité et l’action, la réussite et l’échec ", nous dit l’un des plus grands psychologues américains, Nathaniel Branden.

Il est le père du Self-Esteem Movement, un groupe d’intellectuels et de psychologues qui ont réfléchi à la façon dont on peut favoriser et soutenir le développement de l’estime de soi des individus dans les écoles, les prisons, les entreprises. Depuis quarante ans, Nathaniel Branden anime des stages de développement personnel et conduit des thérapies individuelles autour de ce thème. Il a mis au point des exercices et défini une pratique quotidienne.

Psychologies : C’est quoi, avoir confiance en soi ?

Nathaniel Branden : C’est avant tout une expérience. C’est percevoir que vous pouvez faire face aux défis de votre quotidien. C’est avoir confiance en votre capacité à penser, apprendre, faire des choix, prendre des décisions, vous adapter aux changements…
Et savoir que vous méritez le bonheur. Posséder cette confiance de base est une question de survie. Reconnaître ce qui nourrit l’estime de soi et ce qui la détériore est l’un des défis à relever pour vivre consciemment, car la réalité est souvent différente de ce que l’on croit. La confiance en soi n’est pas l’euphorie, ni l’illusion de bonheur que vous apporte ponctuellement l’usage d’une drogue, un compliment, une grosse voiture, une augmentation de salaire ou un nouvel amour. Elle ne vient pas de l’extérieur, ni de vos parents, ni de vos amis ou amants, ni d’un thérapeute ou d’un groupe de soutien. Celui qui vit consciemment se rend vite compte que la sensation de confiance apportée par l’extérieur est éphémère et guère satisfaisante.

La confiance en soi est un acte d’éveil, suivi d’une pratique quotidienne qui consiste à reconnaître qui nous sommes et ne sommes pas, et à être honnête sur ce que nous découvrons. C’est ce que je propose dans la pratique des " 6 clés " (voir encadré). Quand vous faites de votre mieux pour voir la réalité telle qu’elle est, votre estime de vous-même augmente, tout naturellement. A l’inverse, si par peur ou par désir vous cherchez à vous en échapper, vous sabotez votre confiance en vous. Un être humain ne peut compter sur lui-même que si, sur une longue durée, il fait face à sa propre réalité et à celle de la vie. L’intégrité est la dernière des six clés qui constituent notre confiance en nous.

Comment se met-elle en place ?

Je crois que nous naissons avec des différences génétiques qui rendent la construction de notre estime de nous-mêmes plus ou moins difficile. Mais l’éducation est également un facteur essentiel. En 1967, Stanley Coopersmith a fait une étude intitulée " The Antecedents of Self-Esteem ". Elle démontrait que l’estime que se portent les parents est le meilleur modèle pour développer une solide estime de soi chez l’enfant. Ces parents semblent avoir des points communs : ils élèvent leurs enfants avec amour et respect, leur définissent des règles appropriées et leur communiquent leurs attentes ; ils ne les assaillent pas de contradictions, ne les accablent pas de ridicule, n’utilisent pas l’humiliation ou l’abus physique pour les contrôler, et font preuve de confiance en leurs compétences, leur bonne nature et leur bonne volonté.

Tout se joue-t-il très tôt ?

Non. L’étude de Stanley Coopersmith démontre justement que certains enfants, élevés dans les circonstances que je viens de citer, deviennent des adultes mal dans leur peau, alors que d’autres, issus de milieux instables, peu rassurants et peu aimants, auront un sens très développé de leur valeur qui répondra tout à fait aux critères d’une bonne estime de soi.

Que proposez-vous à vos patients qui veulent améliorer l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes ?

L’estime de soi augmentant avec la conscience de soi, je propose des exercices qui permettent qu’une part inconsciente de nous-mêmes devienne consciente. Par exemple, j’emploie notamment la technique des phrases à compléter par écrit ou par oral, quelques minutes par jour : " Etre responsable de soi signifie… ", " Si je voulais être plus heureux aujourd’hui, je pourrais… ", " Si j’acceptais mes peurs, je serais… " ou " Si j’acceptais mon enthousiasme, je… ". Il faut répondre très spontanément et utiliser la même série de phrases pendant une semaine. La répétition permet de désamorcer l’envie qu’a l’inconscient d’éviter ce qui lui est inconfortable. Après avoir suivi ce programme, un de mes clients m’a avoué : " Mes schémas de fonctionnement sont devenus si clairs, leur inutilité et leur pouvoir destructif dans ma vie si évidents, que j’ai arrêté de les reproduire. J’ai appris des façons de fonctionner qui me rendent plus heureux. "

Quelqu’un peut-il avoir trop de confiance en soi ?

Il est très important de faire la distinction entre confiance en soi et arrogance. Dans la pièce de T. S. Eliot “The Cocktail-Party”, le psychiatre Sir Henry Harcourt-Reilly déclare : " La souffrance de ce monde vient des gens absorbés à l’infini dans la quête de penser du bien d’eux-mêmes. " Beaucoup de mes patients ne souffrent pas d’un excès de confiance en eux, mais d’une déformation liée à leur incapacité à reconnaître leur manque de confiance en eux. Accepter les limites de notre réalité est l’une des pièces essentielles pour reconstruire enfin un regard sain sur nous-mêmes.

SIGNES :

Des symptômes inattendus

Quand on manque de confiance en soi, on bredouille, on pâlit, on rougit... Des signes immédiatement identifiables. Il en existe d’autres, plus subtils, tout aussi révélateurs.

Bégaiement, rougissement… l’absence de confiance en soi génère comme une coupure de communication entre le corps et la volonté. Brigitte, 34 ans, connaît bien ces symptômes : " Je me sens comme paralysée en face de mes interlocuteurs. J’ai un grand blanc à l’esprit, comme si j’avais perdu l’usage du langage. " Pour d’autres, les jambes tremblent, le souffle se fait court… Ainsi, on croit que celui qui manque de confiance en lui le sait, ses émotions ne cessant de le lui signaler. Cela n’est pas toujours vrai. Cette carence intérieure peut nous saper sans que nous en soyons conscients. Panorama des symptômes les moins attendus.

Etre incapable de choisir

Pierre, 41 ans, passe d’une femme à l’autre et ne se soucie pas de prévenir ses conquêtes de la rupture en marche. En fait, loin d’être bourreau, Pierre est surtout victime de sa peur inconsciente d’être abandonné. Il évite tout engagement affectif et part avant d’être quitté. Sa hantise : " Et si la femme que j’ai décidé d’aimer se rendait compte un jour de qui je suis vraiment ? "

Sylvie, 33 ans, enchaîne les formations professionnelles et ne se décide jamais. Sera-t-elle éducatrice spécialisée ou assistante sociale ? Consciemment, elle est capable de justifier ses hésitations. Inconsciemment, elle ne choisit pas, car elle vit avec l’idée qu’elle ne saura pas rebondir en cas d’échec.

Se montrer arrogant, vaniteux

C’est le syndrome de ceux qui " en font trop " et se sentent obligés de citer à tout bout de champ leurs diplômes, leurs relations célèbres ou leurs biens matériels. Le psychanalyste Alfred Adler s’est intéressé aux sujets atteints de ce complexe de supériorité, censé compenser leur malaise intérieur : " [Ils perdent] le contact avec la vie et se préoccupent continuellement de savoir quelle impression ils produisent sur les autres. " (1)

Vouloir avoir toujours raison

Fabienne, 40 ans, sait tout. Dans les dîners, elle s’efforce d’éblouir les convives par ses connaissances pluridisciplinaires. Rien ne la réjouit plus que les joutes oratoires avec un personne qui n’est pas de son avis : elle engage alors une vraie bataille, car elle tient une chance de prouver sa valeur. En fait, Fabienne est incapable de parler d’elle, de ses émotions, et elle est tellement peu en contact avec son être profond qu’elle ne le sent exister que dans le conflit.

Eviter l’intimité

Paradoxalement, les personnes qui manquent de confiance en elles peuvent être plus à l’aise dans des relations exposées que dans l’intimité. On citera le cas du blagueur invétéré, clown de service qui fait rire toutes les assemblées et fuit le dialogue. Comment pourrait-il, en effet, partager ce moi auquel il ne se fie pas ?

D’autres symptômes signalent l’existence de cette faille : des sujets souffrant d’obésité cherchent inconsciemment, par leurs kilos, à se protéger des autres. Les " fashion victims ", affublés des dernières trouvailles technologiques, des vêtements des stylistes en vogue, parlent rarement de leurs propres sentiments : ils jugent leurs émotions banales. Il y a aussi les " people pleasers ", qui cherchent sans cesse l’approbation des autres et évitent les conflits… A chacun, donc, de s’interroger et de déceler ces failles qui, lorsqu’elles ne sont pas prises en compte, téléguident nos vies dans un sens peu favorable.

(Pascale Senk)

1 - Dans “Connaissance de l’homme”, Payot.

PRATIQUES : Les 6 clés de la confiance en soi

1) La vie consciente

Respecter les faits, être présent à ce que l’on est en train d’accomplir, curieux et ouvert à ce qui nous entoure, nous intéresse, nous touche ou nous enrichit.

2) L’acceptation de soi

Se donner la permission et avoir le courage de s’approprier nos pensées, nos émotions et nos actions, sans s’en échapper, ni les nier ou les dénigrer.

3) La responsabilité de soi

Réaliser que nous sommes les créateurs de nos choix et actions, que nous sommes responsables de l’aboutissement de nos projets. Se poser la question : " Que faut-il faire ? ", et non : " Qui faut-il blâmer ? ". Personne ne va venir nous sauver de notre vie.

4) L’affirmation de soi

Etre authentique dans nos rencontres, refuser de fausser la réalité de qui nous sommes pour éviter la désapprobation.

5) L’identification de nos objectifs

Discerner, à court et long terme, quelles sont les actions nécessaires ou les comportements adéquats pour atteindre nos buts. Vérifier chaque étape pour être sûr de rester dans le bon axe. Observer les résultats pour reconnaître ce qui a besoin de changer, puis s’ajuster.

6) L’intégrité personnelle

Vivre en harmonie entre ce que nous savons, ce que nous professons et ce que nous vivons. Dire la vérité, tenir nos engagements et montrer l’exemple pour les valeurs que nous admirons.

Nathaniel Branden, psychologue

Propos recueillis par Sophie Chiche

Education : "Descends de là, tu vas tomber !"

Etourdis plus que méchants, il y a des mots qui piquent et marquent pour longtemps. Enfants, nous les avons tous entendus. Devenus adultes, nous les répétons souvent. Petites scènes de la vie familiale.

Lola, depuis plus d’une demi-heure, s’est enfermée dans la salle de bains où elle sanglote. Pourtant, c’était une soirée calme, agréable même. Avec un père rentré plus tôt que de coutume, de belle humeur et plein de bonne volonté. " Lola, ce soir, c’est moi qui vais te faire répéter tes leçons ! Voyons voir… Ah, un peu de lecture… " Lola, 8 ans, a trébuché sur quelques mots piégés. " Hum… a dit le père. Pas encore au point. Bon… Et maintenant, révision des tables de multiplication. Moi, j’étais imbattable. Allez, montre-moi si tu tiens de ton père. Dans le désordre, c’est plus amusant : 8 fois 9 ? — 63 ??? a hasardé Lola. — Zéro. Tu n’es pas assez forte pour le faire dans le désordre. Enfin…

Reprenons par le début… " A 9 fois 3, Lola bafouillait. A 9 fois 6, affolée, elle disait n’importe quoi. Au bout d’un quart d’heure, un " Mais tu es nulle, ma pauvre petite… Moi, à ton âge… " a provoqué l’explosion.
Le quotidien d’enfants, sans aucun doute aimés, choyés, protégés, est semé de ces phrases, anodines pour ceux qui les profèrent, corrosives pour leur destinataire. Dictées par l’agacement, la fatigue ou le " protectionnisme parental " sans intention de nuire. Pourtant, elles marquent.

Mots de parents

Florence conte qu’un soir, à un dîner entre amis, la conversation vint à rouler sur les chagrins, rancunes, blocages que peuvent provoquer, dans l’enfance et l’adolescence, les mots des parents. Et ce fut un beau défilé de " Je me souviens… " Dans la catégorie grands drames, Christine évoquait la certitude soudaine, brutale, accablante de n’être pas ou plus aimée, provoquée par une phrase de sa mère à jamais restée gravée : " J’avais 9 ou 10 ans, je ne sais même plus quelle bêtise j’avais faite, elle a crié : “J’aurais mieux fait de me casser une jambe le jour où je t’ai conçue, il y a des moments où je me demande, avec le caractère que tu as, si tu es vraiment ma fille…”

Venaient ensuite les humiliations indélébiles. Pierre se rappelait la honte insoutenable que lui avait infligée la révélation publique de son drame personnel : il avait 7 ans et il lui arrivait encore de faire pipi au lit. Claire gardait la trace d’un sentiment d’échec irrémédiable le jour où elle s’était entendu traiter par sa mère, auprès de sa maîtresse, d’enfant difficile ne s’intéressant à rien. Philippe avait encore, sur la joue, la brûlure d’une gifle. " J’avais 11 ans. Il y avait des invités. J’ai dit, parlant d’une relation de mon père : “C’est un pauvre con.” Je me suis fait reprendre, alors j’ai râlé : “Mais papa, c’est toi qui l’as dit...” Et j’ai pris une claque. Ce jour-là, j’ai découvert l’injustice et la révolte. "

Pour Marion, ce fut la trahison : " Maman m’a dit : “Tu vas au cinéma avec Karen, la jeune fille au pair” et je me suis retrouvée chez le dentiste ! " La liste pourrait continuer avec les petites blessures chroniques. A chaque fois qu’Alain rentrait du lycée avec des copains, il entendait la phrase qui tue : "Mon chéri, ton chocolat est prêt…" Les camarades l’avaient surnommé "Chéri ton chocolat…" Il aurait bouffé sa mère et les copains. Bérénice avait une mère styliste, très mode : "Elle me faisait porter des bermudas au genou, avec des chaussettes et des mocassins, parce qu’elle trouvait ça plus chic, alors que toutes mes copines mettaient des robes froufroutantes et des souliers vernis. Ne pas être comme les autres tenait du calvaire."

Les confidences-doléances des enfants sont aussi révélatrices
Hugo, 11 ans, trépigne de ne jamais pouvoir raconter quelque chose à table : "Je commence une histoire intéressante… Les grands me coupent la parole pour dire des choses pas plus intéressantes que les miennes." Sophie et Julien se plaignent de ne rien pouvoir faire : "Si on veut préparer des gâteaux, maman dit non, vous mettrez de la farine partout. Si on veut passer la tondeuse, papa dit non, c’est dangereux, vous risquez de vous blesser. Ils nous prennent pour des débiles ou quoi ?" Même registre chez Arnaud, 11 ans : " Chaque fois que je veux aller nager, grimper, faire du vélo tout seul, j’ai droit à un “non, t’es trop jeune”. " A plein de questions que pose Lucie, 8 ans, on répond aussi " qu’elle est trop petite pour comprendre, qu’on lui expliquera plus tard, que ce n’est pas de son âge… "

Dur métier que celui de parent !

Au lieu de communiquer de l’assurance, on exprime ses inquiétudes personnelles, on s’enferme dans ses propres difficultés, on refuse d’admettre que son enfant est un autre, avec lequel il faut dialoguer de personne à personne. On croit que ces gosses tant aimés n’ont qu’à se reposer dans l’assurance tous risques de la présence des parents, sans songer qu’ils devront, un jour, ouvrir leurs ailes et voler sous leur propre responsabilité. Comme dit un proverbe chinois, plutôt que de leur donner un poisson, mieux vaudrait leur apprendre à pêcher. Des adultes émotifs, timides, anxieux, empêchés de mener à bien leur réalisation personnelle par manque de confiance en eux, sont souvent les victimes lointaines des mots/maux de leur enfance. Est-ce pour cela que, si souvent, ils les reprennent à leur compte ?

LES PETITES PHRASES ASSASSINES :

" Tu es vraiment bon à rien. " Pire que dépréciant.
" Tu es caractériel. " Inquiétant.
" Tu es trop petit pour… " Dévalorisant.
" Tu n’y arriveras jamais ! " Décourageant.
" Tu comprendras plus tard. " Déconcertant.
" C’est comme ça parce que c’est comme ça. " Incompréhensible.
" A ton âge, on ne discute pas. " Arbitraire.
" Tu m’épuises, tu me tues. " Culpabilisant.
" Avec tout le mal que l’on se donne pour toi… tu nous récompenses bien mal. " Chantage.

Il y a aussi les parents qui encouragent les expériences bien tempérées, expliquent le pourquoi de leur attitude et rient en avouant qu’au même âge, ils étaient tout pareils. C’est comme cela qu’on les aime.
Par Danièle Luc et Colette Gouvion

On ne naît pas timide ou complexé, on le devient

C’est dans notre enfance que se consolide, ou non, notre confiance face à la vie. L’attitude de nos parents est bien sûr déterminante. En bien ou en mal.

Je n’ose pas m’affirmer ", " je ne sais pas dire non ", " j’ai peur du jugement des autres ", " je suis timide ", " je perds mes moyens quand je dois parler en public ", " quand je suis amoureux, j’ai le sentiment de ne pas mériter d’être aimé en retour ", " j’ai l’impression d’être sans valeur "… Autant de façons de faire entendre que l’on n’a pas confiance en soi. " En fait, l’expression “manque de confiance en soi” est un fourre-tout qui, sur le plan théorique, ne signifie rien, explique Gérard Louvain, psychothérapeute. En l’utilisant, le patient révèle que quelque chose ne va pas dans ses relations à lui-même ou aux autres, à l’amour ou au travail : ça ne marche pas, “parce que” je n’ai pas confiance en moi. En outre, on peut être très à l’aise dans le domaine professionnel et pas du tout dans sa vie affective. Etre performant pour lancer un projet et totalement inhibé à l’idée de négocier une augmentation de salaire. D’où la nécessité d’inviter la personne à décrire “comment ça cloche” pour elle, afin de comprendre l’origine du problème. "

Le constat " je n’ai pas confiance en moi " est toujours le produit d’une histoire singulière. On ne naît pas timide ou complexé, on le devient. Toutefois, on repère un point commun : c’est à partir des péripéties de la relation aux parents qu’ont surgi les éléments ayant donné lieu à ce manque de confiance en soi. Plusieurs types d’attitudes parentales, conscientes ou pas, sont en cause, même si les parents ne sont jamais entièrement responsables des névroses de leurs enfants. C’est parce qu’on les aime, qu’on les admire, qu’on les sacralise, qu’ils influent de la sorte sur notre destin.

Les parents qui projettent leurs rêves sur leurs enfants

" C’est fou ce que tu manques de grâce ! " déclare la mère irritée par l’aspect un peu pataud de sa fillette de 5 ans. Elle avait rêvé de devenir danseuse, en vain. Pour se consoler, elle avait espéré donner le jour à un futur petit rat de l’Opéra… On le sait depuis Freud, les parents ne peuvent s’empêcher de projeter leurs rêves de grandeur sur leurs enfants : là où ils ont échoué, leurs petits réussiront. Mais certains tiennent trop à leur rêve pour accepter l’enfant tel qu’il est. Et quand ils s’aperçoivent qu’il ne comblera pas leurs souhaits, ils en conçoivent une immense déception, suivie de représailles en forme de dénigrement systématique. Et puisque les paroles parentales ont valeur d’oracle, l’enfant s’imagine qu’effectivement il ne vaut pas grand-chose. D’où des inhibitions susceptibles de toucher divers domaines – l’amour, le travail, la relation à autrui –, de préférence ceux qui ont été fortement investis par les parents.

Le refus de voir les problèmes

"Quoi qu’il arrive, tu réussiras dans la vie !” me répétait mon père. Je comprends maintenant que c’était un déni de mes difficultés : il ne voulait pas s’inquiéter pour moi. Résultat : un rien me déstabilise, confie Catherine. Aujourd’hui, j’ai une petite fille et je sais qu’aider un enfant, c’est être attentif aux signes d’inhibition : pourquoi il a si peu d’amis, pourquoi il n’ose pas s’exprimer à l’oral en classe… " Des parents, déjà encombrés par leurs propres problèmes, auront malheureusement tendance à jouer la politique de l’autruche. Difficile de leur jeter la pierre. Même s’il n’est pas rare que cet aveuglement signifie, plus tard, pour leur progéniture devenue adulte, quelques années sur un divan, à traiter des inhibitions qui, abordées dès l’enfance, auraient rapidement disparu. Autre cas : les parents qui préfèrent ne rien voir pour se préserver psychologiquement. Pour ceux-là, plutôt brillants et à l’aise en société, un enfant timoré (et souvent il l’est, parce que trop intimidé par eux) entraîne une blessure de leur amour propre.

La surprotection

" Pas question que nous t’offrions une Mobylette, tu pourrais avoir un accident. " Les parents anxieux ont tendance à surprotéger leurs enfants : la vie est si dangereuse, lorsqu’on la contemple sur fond d’angoisse… Or rien n’est plus contagieux que ce sentiment qui vous envahit sans que vous puissiez le contrôler. Papa et maman ont peur pour leur enfant, le croient sans cesse en danger de mort ? Il intériorise leur peur et commence à craindre lui aussi pour son existence ! Il se met à éviter les activités susceptibles de présenter un risque. Il accumule les précautions. Et perd peu à peu confiance en lui. " De plus, l’anxiété, affect très mobile, peut parfaitement se métamorphoser en une peur d’affronter les autres ou de faire face à l’autorité, observe Gérard Louvain. D’où, plus tard, des inhibitions et des peurs dans des domaines sans lien apparent avec la cause première de l’angoisse. "

L’absence de transmission d’un idéal

Les parents de Stéphanie, de grands pessimistes, ne lui ont jamais permis de penser qu’elle pourrait mener une vie conforme à ses espérance. Au contraire, ils lui ont seriné que, dans l’existence, il faut se contenter de ce que l’on a. Du coup, devenue adulte, elle s’ennuie à mourir dans son job mais n’ose pas en changer… " Ce qui nous incite à oser les changements, ce sont nos idéaux intérieurs, explique Elisabeth Martin, psychothérapeute. Mais pour les construire, il est nécessaire d’avoir eu des parents qui croyaient en vous, qui vous ont encouragé à écouter vos désirs. "

La survalorisation

" Ma fille est extraordinaire. Elle est d’une intelligence rare. Et quelle beauté ! " affirme la mère, tandis que la petite, gênée, ne sait pas où se mettre. Pour s’attribuer une valeur, se respecter soi-même, encore faut-il avoir été respecté et valorisé. Toutefois, " la survalorisation est aussi néfaste que la dévalorisation, poursuit Elisabeth Martin. Elle fragilise tout autant, car elle ne permet pas d’acquérir une conscience exacte de ses potentialités réelles. Elle condamne l’individu à se mesurer sa vie durant à l’image surdimensionnée que ses parents lui ont demandé d’incarner. Et il ne peut qu’échouer, se sentir insuffisant ".

Les désirs parentaux inconscients

Nettement plus ravageurs sont les désirs parentaux inconscients, surtout quand ils sont hostiles. Parce que l’inconscient est justement ce que personne ne peut maîtriser. Or il existe des parents suffisamment infantiles et névrosés pour voir en leurs rejetons de dangereux rivaux, dont la réussite leur porterait ombrage. Le psychisme de l’enfant enregistre les vœux de ses parents et, effectivement, fabrique des symptômes en forme d’empêchement, de blocages, de peurs.

Le rôle des relations parents-enfants dans l’apparition du manque de confiance en soi n’est donc plus à démontrer. Toutefois, si une enfance peu propice à l’épanouissement est un handicap, elle est rarement une infirmité définitive. Il reste toujours possible, à l’âge adulte, de reprendre en main les cartes de son destin.

Isabelle Taubes

Notre pire ennemi c’est nous-même

Les parents ne sont pas seuls en cause ! Manquer d’audace ou se dévaloriser, c’est aussi une histoire entre notre moi et notre surmoi…

Les petites phrases insidieuses, les comportements et les désirs étouffants des parents n’ont d’effet que lorsqu’une part de nous – que, naturellement, nous ne maîtrisons pas – leur donne son assentiment.

Trompeur, notre moi est loin d’être fiable

" Une patiente, se souvient Gérard Louvain, ne cessait d’évoquer son manque de confiance en elle. Alors j’ai clos la séance ainsi : “Vous avez parfaitement raison de douter de la fiabilité de votre moi.” Ma patiente est restée sans voix. Je voulais lui signifier que le moi n’est qu’une façade trompeuse, le siège de croyances qui mentent sur nos désirs réels et nous égarent. " En effet, le moi est une construction, fabriquée à partir des différents modèles – papa, maman, l’institutrice, le héros du feuilleton télé… – adoptés au cours de notre vie. Nous avons besoin d’eux pour bâtir notre personnalité, mais, simultanément, ils nous empêchent de savoir qui nous sommes et ce que nous voulons réellement. C’est notre moi qui, par exemple, nous incite à être, tel papa, un grand séducteur. D’où, comme par hasard, une forte inhibition au moment du passage à l’acte amoureux : l’imiter, n’est-ce pas en quelque sorte prendre sa place ? Pour protéger notre idole, une seule solution : échouer là où il réussit.

Tyrannique, notre surmoi exige sans cesse plus de nous

Autre ennemi intérieur, et de taille : le surmoi, cette force psychique qui exige sans cesse plus de nous. " Tu dois obtenir de meilleurs résultats, sinon tu es nul ", " Tu dois séduire cet homme, cette femme, sans cela tu ne vaux rien "… Plus il est sévère, plus il nous entraîne vers l’inhibition. " La plupart des individus qui se plaignent d’un manque de confiance en eux sont en guerre avec un surmoi tyrannique, déclare Elisabeth Martin. Il s’agit de le rendre plus accommodant, en les incitant, soit à cesser de se donner des objectifs irréalisables, soit à ne plus se comparer à Pierre, Paul ou Jacques qui, lui, a réussi tel projet. "

Mais attention, ne pas oser, ne pas s’affirmer, cela peut être aussi une mesure de protection : ne rien tenter, c’est éliminer le risque d’échouer et de se faire rappeler à l’ordre par le surmoi. Quoi de mieux, pour continuer à se voir en génie méconnu ? " Effectivement, bien des personnes qui ne cessent de déplorer leur incapacité d’agir sont inconsciemment captives d’une image surdimensionnée d’elles-mêmes, qu’elles refusent de ternir par d’éventuels échecs. Elles seront plus actives dès lors qu’elles apprendront à s’aimer avec leurs failles. "

AVIS:

Serge Tisseron : "Nous abritons tous un secret désir d’échouer"

" Il existe, chez tout être humain, un désir voluptueux et cruel de s’abaisser, de devenir de plus en plus petit, ténu, bref de tenir le moins de place possible ", écrit Serge Tisseron dans “Du bon usage de la honte”, publié chez Ramsay. Et cette tension vers le bas est associée à un désir d’aliénation, de dépendance, qui nous rend tributaire du regard et du jugement d’autrui. Cela parce que l’être humain, en venant au monde, dépend entièrement du bon vouloir des autres pour sa survie.

C’est dire que la confiance en soi se conquiert. Elle est le produit d’une victoire sur les obstacles, internes et externes (angoisses et maladresses parentales), que chacun rencontre inévitablement sur sa route. Victoire qui ne sera jamais totale : toute personne a ses failles, ses peurs et ses complexes. " Manquer de confiance en soi, douter de soi est inhérent à la condition humaine, conclut Gérard Louvain, psychothérapeute. Lorsqu’on en souffre au point d’avoir l’impression de passer à côté de la vie, il ne faut pas hésiter à consulter. Mais, il faut en être conscient, les héros qui osent et réussissent sans trembler n’existent que dans la fiction. "

Isabelle Taubes

Oser ça s’apprend

Identifier ses besoins, exprimer ses sentiments, dépasser ses blocages… La confiance en soi, ça se travaille ! Stages et thérapies s’y emploient. Témoignages.

Trouver sa place dans la vie et oser l’occuper vraiment, telle est, au fond, la promesse de toute démarche thérapeutique. On dit souvent que le premier coup de téléphone à un psychanalyste ou un psychothérapeute, la première inscription à un stage de développement personnel sont déjà bénéfiques : ils signifient que l’on se donne rendez-vous à soi-même, malgré ses peurs, ses doutes, ses résistances. D’autant que le manque de confiance en soi est l’un des principaux motifs de consultation.
Nous avons sélectionné trois stages qui se proposent justement de la restaurer. Chacun d’eux répondant à un problème spécifique : un cours de danse du ventre pour mieux vivre son corps, un stage de clown pour apprendre à exprimer ses émotions et, en l’occurrence, sa colère ; un stage " Trouver l’âme sœur " pour faciliter et enrichir la rencontre avec l’autre. Elodie, Claire et Aurore les ont suivis.

Oser vivre son corps

Elodie, 30 ans : “Avec la musique, j’imaginais que j’étais autre : serpent, flamme… femme” " Du ventre vient l’ondulation. Elle doit se propager sans rupture à l’ensemble du corps. Moi, j’avais le corps raide, une raideur qui s’étendait au mental. J’ai d’ailleurs toujours fait tapisserie dans les boums de mon adolescence. Et ma pratique limitée de l’acte sexuel vient en grande partie des gesticulations qu’elle implique. Alors, le pari, pour moi, était extravagant. Non seulement mon corps refusait ce rythme, mais je le trouvais vulgaire, obscène, provocateur – je n’avais pas l’habitude de livrer aux regards une féminité exacerbée. C’est une amie qui m’a entraînée dans ces cours de danse du ventre. Je suis restée longtemps au fond de la salle. Heureusement, j’aimais la musique. Je parvenais à la faire entrer en moi, mais le corps ne suivait pas. “Abandonne-toi, me lançait Leïla, le professeur. Laisse-toi aller.” Mon bassin n’oscillait que de quelques millimètres mais j’avais l’impression d’être totalement déhanchée.

" Je voulais, mais mon corps refusait. Petit à petit, j’ai réussi à capter une chaleur. Elle envahissait mon ventre, comme une existence nouvelle en moi. Alors j’ai essayé de la transmettre à toutes les parties de mon corps. J’ai rencontré la résistance des jambes, qui en tremblaient, celle des épaules et du buste, qui refusaient la sensualité des seins. Mais progressivement, je me rapprochais du centre du groupe. Je me rendais compte que l’image que j’avais de moi-même était aussi une carapace. En suivant la musique, j’imaginais que j’étais autre, serpent, flamme, femme et, d’un œil, je tentais de suivre la lascivité de mes partenaires. Je ne suis pas encore au top, mais j’ai acquis une capacité d’être en confiance avec mon corps et à le suivre sans peur du ridicule, du regard des autres. J’ai appris que je pouvais me métamorphoser et y trouver du plaisir. Une forme d’abandon et de vagabondage du corps et de l’esprit, que je cherche aussi aujourd’hui chez les autres.
(Propos recueillis par Danièle Luc)

Oser exprimer sa colère

Claire, 35 ans : “Déguisé en clown, j’ai réussi à mimer une émotion qui me terrorisait” “Rencontrer son clown intérieur”, disait l’affichette. J’ai signé tout de suite. Dès la première séance, chacun devait découvrir le costume, le nom, la démarche de son clown. Chaque séance suivante, nous improvisions sur un sentiment. Nous devions rester authentiques pour toucher le spectateur, mais aussi prendre conscience de nos blocages émotionnels pour les dépasser. Les quatre premières séances se sont très bien passées. La joie, l’émerveillement, la peur, l’amour. Facile.

" Cinquième séance : la colère. Je m’observe gesticulant sur ma chaise. J’ai des nausées. Je me dis que je ferais mieux de rentrer chez moi. L’animateur me suggère de rester et de continuer à observer ce qui se passe. Je ne me sens ni inspirée ni amusée et je suis la dernière à improviser. Je sors dans le couloir pour me préparer, et je reste là vingt minutes. L’animateur passe la tête pour voir ce qui se passe… Je suis pétrifiée, incapable de bouger ! Il me conseille de démarrer l’impro à partir d’un moment de ma vie où je me suis vraiment mise en colère. Encore plus paralysée, je réalise que cela ne m’est jamais arrivé. Je me souviens d’avoir ressenti de la colère, ça oui. Je me souviens d’avoir beaucoup mangé, beaucoup fumé pour éviter de la ressentir. Mais l’exprimer, non, jamais. L’animateur me demande alors de me mettre en colère contre le fait que je ne me suis jamais mise en colère… Timidement, je me lance. Je me mets à mimer ce que j’imagine ressentir si j’étais en colère. Et là, je n’en reviens pas. Je ne peux plus m’arrêter. Je me mets à hurler, injurier, taper des pieds. On venait de me permettre d’exprimer une émotion qui me terrorisait. Il faut dire que ma mère piquait des colères violentes et incontrôlées quand j’étais petite…"

Depuis, quand je n’ose pas m’exprimer, je me remets dans la peau de mon clown qui n’a pas peur de dire, de choquer, de déplaire ou de prendre un risque, et ça me donne le courage de me lancer. (Propos recueillis par Sophie chiche)

Oser aborder l’autre

Aurore, 37 ans : “Par manque d’estime pour moi-même, je ne croyais pas qu’on puisse m’aimer” Jusqu’à il y a deux ans, l’amour était pour moi synonyme de souffrance. La simple idée d’avoir à supporter les écarts de conduite d’un homme me poussait à saboter la moindre amorce de relation. J’étais de celles qui font leurs bagages très vite, convaincue qu’ils avaient décidément tous un problème. C’est dans cet état d’esprit que je me suis inscrite au stage “Trouver l’âme sœur”, organisé par Patrick Léger. A cette époque, j’avais constamment l’impression de manquer d’air, de liberté, au premier flirt venu. Et si, finalement, j’accordais une chance à quelqu’un, j’étais en état de crise dès qu’il me téléphonait avec cinq minutes de retard, ou je passais mon temps à le suspecter de mensonges. Alors, écœurée, je claquais la porte.

" J’ai tenté ce stage ”pour voir”. J’en suis ressortie dans un autre état d’esprit. Après six jours de “nettoyage intérieur”, j’ai transformé ma relation à moi-même. J’ai installé une réelle estime de moi, j’ai apaisé mes rancunes et mes ressentiments, pour mieux écouter mes besoins. Comment pouvais-je croire sincèrement qu’on m’aimait si je n’avais pas suffisamment d’estime de moi ? Pas facile, c’est vrai, le premier jour, de s’entendre dire que, si l’on ne supporte pas l’autre, c’est qu’on ne se supporte pas soi-même. J’avais pourtant l’impression d’avoir un ego assez développé…

" Première mise en pratique au cours du stage : se déplacer, avec un autre stagiaire en face de soi, en tenant deux crayons tendus entre nos quatre index. Etrangement, j’ai aussitôt imposé la cadence de mes pas et le chemin à suivre à ma partenaire. Je ne lui laissais en aucun cas la possibilité de s’exprimer. A la fin de l’exercice, j’avais appuyé si fort sur les crayons qu’elle en avait des marques sur les phalanges. J’étais prise en flagrant délit d’autoritarisme… Autre jeu, un peu plus tard : traverser une pièce en diagonale en regardant un autre participant qui part, lui, de l’angle opposé. Ce truc si simple en apparence a été pour moi, et contre toute attente, impossible à faire. Je n’arrivais pas à supporter ce regard, déstabilisée par un manque de confiance en moi insoupçonné. A force de démonstrations, d’écoute et de réflexions, ces journées de stage ont été, pour moi, le début d’une douce métamorphose. En m’efforçant enfin de vivre chaque moment sans plus penser un tiers du temps au présent, un tiers au passé et un tiers au futur, j’ai appris à aimer et à recevoir gratuitement. Je n’attends plus, montre en main, l’appel de mon ami, mais je me réjouis désormais de ses initiatives à mon égard. Je ne réfléchis plus à ce qu’il ne me donne pas, mais je savoure ce qu’il m’offre. Parce que je me sais autosuffisante, j’ai pu m’affranchir et l’affranchir. Une immense complicité et un profond amour, voilà ce qu’on a gagné en retour. " (Propos recueillis par Stéphanie torre)

TRAVAIL :

Oser en entreprise

On appelle ça l’outdoor education : " Une méthode active qui place les participants dans une position d’acteur, face à des problèmes à résoudre en extérieur ", explique Alain Kerjean, à la tête de l’association Apprendre par l’expérience.

Objectifs : " Faire travailler ensemble des comités de direction en les sortant des pesanteurs des entreprises. "

Méthode : deux ou trois jours d’un mélange de concepts managériaux (teambuilding, leadership, travail en réseau) et d’expériences vécues en commun (construction d’un radeau, triathlon, exercices de sauvetage). Les équipes reviennent ressoudées et prêtes aux changements.

APTITUDE :

Soyez assertifs !

Néologisme issu de l’anglais To be assertive ("se positionner avec force"), le concept d’" assertivité " a été élaboré, en 1978, par les psychologues Alberti et Emmons, dans leur ouvrage “Your Perfect Right”, et surtout Herbert Fensterheim, auteur du best-seller “Don’t Say Yes When You Want to Say no”. Aujourd’hui, il envahit les stages de développement personnel.

" Pas étonnant que cette notion très démocratique arrive des Etats-Unis, pays des minorités ethniques, commente le Dr Jean Cottraux, auteur des “Thérapies comportementales et cognitives” (1). Elle indique la qualité de qui sait défendre ses droits tout en respectant ceux des autres. " Pour Eric Schuler, auteur de “S’affirmer au quotidien” (2) et animateur d’ateliers centrés sur le thème de l’assertivité, cette aptitude est un modèle assez simple à intégrer. Comment la reconnaître ? " Savoir dire non, savoir demander, oser s’exprimer… Une attitude, si elle est vraiment assertive, rapporte toujours un bénéfice. Surtout, on ne la regrette pas, quel qu’en soit le résultat. "

1- Masson, 1998.
2 - Ed. de l’Homme, 1998.

Danièle Luc, Sophie Chiche, Stéphanie Torre

Témoignages : ils ont su s’imposer

Tous connaissent le succès, certains d’entre eux sont célèbres. Mais pour réussir ainsi, il leur a fallu se battre : vaincre leurs doutes et affronter le regard des autres.

Michèle Laroque : “Je m’entraîne à arrêter l’autocritique”

"J’ai l’impression que la confiance en soi ne s’acquiert jamais. A l’adolescence, j’ai eu de gros problèmes à cause de ça. A un certain degré, le manque de confiance peut vraiment nuire. Il rend nul, peu intéressant, bête parfois, car il génère des complexes et des blocages. Ensuite, lorsqu’on arrive à savoir ce qu’on veut et qu’on est un peu doué pour le réaliser, ça redonne confiance. Au fond, la confiance, c’est un échange. En général, quoi qu’on fasse, on a toujours des doutes. Ce sont les autres – les gens du métier, les spectateurs – qui, en m’encourageant et m’appréciant, me donnent confiance en moi. ça se passe tout le temps de la sorte : un aller et retour entre mes doutes et leur confiance. Chaque fois que j’entreprends quelque chose, je me dis que je n’y arriverai pas. Et l’expérience n’est que d’un faible secours. Elle empêche simplement de ne pas vouloir tout arrêter.

La seule chose à faire : essayer de cacher son manque de confiance en soi en s’oubliant un peu, en étant plus généreux, en arrêtant l’autocritique… Mais les doutes, c’est bien aussi : c’est grâce à eux qu’on progresse. "

Philippe Candeloro : “Le conservatisme des juges m’a rendu tenace”

Décrocher deux médailles olympiques est déjà un exploit. Mais Candeloro a également réussi à imposer un style, longtemps contesté : un patinage viril et spectaculaire, qui intègre sa dimension d’acteur, son personnage populaire et plein d’humour.

" Au début, je n’aimais pas trop ce “sport de gonzesse avec les mains en l’air”. Mais j’en aimais le côté athlétique, les sauts, la vitesse… Ce blocage m’a permis d’innover et d’imposer ma chorégraphie, celle qui correspondait à ce que j’étais : un mec sur glace. Très vite, on m’a conseillé de changer de style et d’entraîneur… Je faisais exactement le contraire.

" Finalement, ceux qui m’ont mis des bâtons dans les patins m’ont rendu service. Ils me donnaient le courage de tenter, quitte à corriger par la suite. Leur acharnement m’a rendu tenace, leur conservatisme m’a donné de la hargne. Interdite, la pirouette à genoux ? Le public, lui, la réclamait et me soutenait. Les juges ont fini par l’intégrer aux règlements. J’ai besoin qu’on me secoue pour être créatif. Mon imagination s’active, je délire vers l’impossible et je fais tout pour qu’il devienne réalité. Tout ce qui existe, quelqu’un l’a un jour inventé. Je suis là pour continuer la chaîne avec mes possibilités, mes rêves.

" Dans ma banlieue, on allait faire les cons avec mon frère. Mais il m’a très vite fait comprendre les limites à ne pas dépasser. Il m’a appris le respect des autres et de soi. Car le sport c’est, avant tout, de l’autogestion. Sur la glace, on est seul, on ne peut se référer qu’à soi-même. La confiance en soi est primordiale. "

Thierry Lhermitte : “Grâce à mes échecs, j’ai pris confiance en moi”

" On commence à avoir confiance en soi quand on comprend que tomber, ce n’est pas très grave. La première fois que cela arrive, on se dit : c’est fini, c’est horrible, je suis mort. Et puis on se relève. Et la confiance arrive.

" Quand j’ai tourné, seul, mon premier film, “L’Année prochaine si tout va bien”, j’ai cru qu’on allait me virer. J’étais sûr que je ne ferais plus jamais de cinéma, j’étais prêt à l’assumer. Or c’est le contraire qui s’est produit : j’ai su que j’étais capable de survivre à ça.

" C’est comme la première fois où on vous quitte… Vous vous apercevez que vous êtes encore vivant ! Ce sont les échecs qui m’ont donné confiance en moi. Heureusement, sinon je passerais mon temps à avoir peur de tomber.

" On ne peut marcher légèrement sur un fil que si on sait qu’on se relèvera en cas de chute. "

Léonard Anthony et Rachid Nekkaz : “Nous avons trouvé le moyen de rentrer dans une citadelle : la Bourse”

Comment puiser, au cœur de la Cité 120 de Choisy-le-Roy, contexte si favorable à la délinquance, la force de se construire une personnalité combative et généreuse ? La réponse de Léonard Anthony et Rachid Nekkaz : deux livres, un club de bourse et une association. " Mes parents analphabètes avaient une véritable croyance dans l’éducation. Ils nous disaient : “Donnez-nous les fruits de votre savoir, ça suffira !” ", se souvient Rachid. Léonard, lui, reconnaît l’influence de sa mère, venue de Pondichéry, " une sorte d’assistante sociale, de confesseur ". Il décide très tôt d’aider les gamins à faire leurs devoirs.

Mais, face à leur réussite scolaire, ils découvrent que " si le bac fait accéder à l’université, il exclut de la cité. Celle-ci n’était plus qu’un dortoir et les contacts avec les potes se faisaient rarissimes ". Plus rien à partager, une trahison culturelle qui les force à réagir. Ils trouvent une idée : écrire un livre avec dix potes de la cité, dont pas mal d’entre eux "tenaient les murs". Quel sujet les fascine ? L’argent, bien sûr. Mais quel argent ? L’argent facile des dealers qui roulent en BMW ? Ils prennent le contre-pied : l’argent de la Bourse. Ignorant tout de cet univers, ils vont apprendre et passer à la pratique en montant un club de bourse dans la cité. Près de trois cents familles apporteront le capital minimum : 50 000 F, une somme astronomique.

Pendant deux ans, ils écrivent, avec leurs dix copains, leur premier livre, “Splendeurs et misères des petits actionnaires”. Il leur faudra encore deux années pour se faire éditer. Toutes les portes se ferment. Malgré l’indifférence et surtout la honte d’avoir entraîné leurs copains dans cet échec, ils parviennent à relever la tête. " Nous sommes tous deux profondément croyants. Notre foi nous aide à faire face aux problèmes, aux échecs. "

Entre Rachid et Léonard, la confiance est sans faille. Ils se connaissent depuis l’enfance et quand l’un flanche, l’autre le relève. " A chaque claque, nous avalions le côté négatif pour ne conserver que le côté positif. Les gens sont égoïstes ? Travaillons sur cet égoïsme. Ils sont indifférents ? Saisissons leur indifférence à bras le corps. Il y a toujours un moyen de rentrer dans une citadelle. C’est seulement du travail. "

Deux livres : “On vous écrit d’à-côté” et “Splendeurs et misères des petits actionnaires” (Fixot, 1997), et une association : On Vous Ecrit d’A-côté. T. : 01.46.77.50. 27.

Jean-Christophe Grangé : “Le premier obstacle sur votre route, c’est vous-même” Depuis près de dix ans, Jean-Christophe Grangé se lève à 4 heures du matin pour tisser patiemment, obstinément, les chapitres de ses livres. Son deuxième roman, “Les Rivières pourpres” (1), a été, enfin, un succès. Mais il demeure concentré sur le prochain. Avec cette volonté imperturbable : progresser.

" Se fixer un objectif, fondé sur ses propres références, ses propres goûts, est le premier socle de la confiance. Enfant, j’ai été élevé dans l’idée que j’étais brillant et prometteur. Solitaire, j’aimais peindre, jouer du piano, écrire, étudier, et c’est dans cette relation à moi-même que je me sentais bien. J’étais confiant. J’allais forcément réussir dans une voie artistique. Mais je ne savais pas qu’elle passerait par un combat très difficile, non seulement contre moi-même, mais contre les autres.

" Mon plus grand désenchantement est venu du monde du travail. La rédaction publicitaire, dans laquelle je fis mes débuts, est un univers appliqué, précis, concret, entièrement structuré et défini autour de l’argent. Tous mes repères volaient en éclat. Parallèlement j’écrivais des poèmes, des textes de chansons, des nouvelles. Ce n’était pas terrible mais, parfois, une phrase tombait juste, et je m’accrochais à elle. Je me rendais compte que j’étais totalement inadapté au fonctionnement d’un bureau. J’ai démissionné.

" Je ne savais pas exactement ce que j’allais faire, mais j’emportais une arme secrète. Je m’étais forgé une écriture plus moderne. Alors l’intellectuel en chambre que j’étais est parti aux côtés de reporters-photographes qui cherchaient des “plumes”, pour écrire leurs sujets. Progressivement j’ai senti renaître mon vieux rêve. Peut-être allais-je pouvoir écrire aussi un roman, maintenant que mon style était nourri d’expériences.

" Discrètement, j’ai commencé à rédiger le premier. Plus je m’acharnais, plus je travaillais, plus j’avais la sensation de tomber juste. Je me nourrissais de ces petits succès quotidiens pour alimenter ma confiance. Il m’a fallu trois ans pour venir à bout de ces 500 pages, “Le Vol des cigognes” (2). En soi, c’était une véritable victoire, même si je n’avais jamais été publié.

" Mais la détermination ne fait pas tout. J’ai eu la chance de voir mes aptitudes personnelles répondre à mes espoirs. Il ne faut jamais oublier que le premier obstacle qui se dresse sur votre route, c’est vous-même. Je voulais écrire et il s’est trouvé que je pouvais écrire. Ce simple fait n’a rien à voir avec la volonté. Si je n’étais pas parvenu à un résultat, ma propre détermination se serait érodée. La volonté se nourrit de la réussite et réciproquement. Le succès n’est que la rencontre, inexplicable, entre une intention et sa possibilité concrète. C’est pourquoi il ne faut pas craindre de changer brutalement d’orientation, de modifier le cap si les résultats ne sont pas au rendez-vous. On est fondamentalement programmé pour réussir ce que l’on fait. C’est la seule source d’épanouissement. Il ne faut donc pas seulement écouter ses rêves, ses espoirs, qui peuvent nous aveugler, mais s’écouter soi-même, sonder ses capacités, définir ses véritables compétences. Je suis convaincu qu’il vaut mieux être le meilleur facteur de son village qu’un sculpteur très moyen et inconnu. "

1 - Albin Michel, coll. " Spécial Suspense ", 1998.
2 - Albin Michel, 1994.

Propos recueillis par Danièle Luc, Monique Neubourg et Erik Pigani

Source : http://www.psychologies.com/cfml/dossier/l_dossier.cfm?id=58




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