Claude Halmos :
« Le sentiment de dévalorisation s’installe très tôt »

Nos complexes dépendent de la façon dont nous avons été accueillis et considérés par nos parents. Seul un décodage en profondeur permet de s’en libérer, explique la psychanalyste Claude Halmos.

Psychanalyste, elle est l’auteur de “Parler, c’est vivre” (Nil, 1997). Elle répond, par ailleurs, chaque mois à plusieurs lettres de nos lecteurs.

On voudrait bien pouvoir les supprimer, les oublier ou les nier… mais, pour la psychanalyse, nos complexes sont aussi des messages. Ils ont beaucoup à nous dire : sur notre enfance, l’histoire de nos parents, le regard que ceux-ci ont posé sur nous ou que nous avons cru qu’ils posaient sur nous… L’image que nous avons de nous-mêmes est sans doute née de ce jeu de miroir. Comment s’en détacher ? Et, au fond, pourquoi avons-nous tant de mal à abandonner la mésestime de soi ? Avec la psychanalyste Claude Halmos, retour sur les racines de nos inhibitions.

Psychologies : Le mot “complexe” est passé dans le langage courant. Mais que signifie-t-il pour la psychanalyse ?

Claude Halmos : C’est un sentiment de dévalorisation que l’on "accroche" à une cause précise : son physique, ses origines sociales, son manque supposé de culture, etc. Dans tous les cas, on se focalise sur un élément auquel on attribue cette impression de dévalorisation.

Le complexe ne correspond donc à aucune réalité ?

Dans la majorité des cas, non. Les causes réelles, comme une malformation physique de naissance, sont très rares. D’ailleurs, la façon dont une personne qui en est atteinte la vit n’est pas seulement liée à la réalité. Quel que soit son physique, même avec un handicap, si l’on a eu des parents qui nous ont trouvé une valeur au-delà de ce handicap, on réussit à vivre. Le pianiste Michel Petrucciani en était un magnifique exemple. La beauté est l’expression de ce que l’on a accumulé en soi comme amour et regards positifs. En fait, le plus souvent, la cause d’un complexe est imaginaire. On a un sentiment global de malaise, dont on ignore la nature et l’origine. Pour qu’il ne devienne pas invivable, on l’accroche à une « bonne » raison, à une cause limitée. Du coup, il devient plus facile à cerner, il fait moins peur. C’est une sorte d’économie psychique.

Comment naissent les complexes ?

Le sentiment de dévalorisation qu’ils expriment s’installe dès les débuts de la vie. Il dépend de la place que l’on a dans sa famille et du regard que les parents portent sur eux-mêmes. Car on ne peut pas se sentir une valeur si nos parents pensent qu’eux-mêmes n’en ont aucune. Mais il dépend surtout de la façon dont on a été considéré par ses parents. Savoir qu’il a été, à sa naissance, une source de joie pour ses géniteurs est, pour tout individu, la base du sentiment qu’il aura de sa valeur. Mais ce n’est jamais simple.

Pourquoi est-ce compliqué ?

D’abord, parce que, Françoise Dolto le disait, les parents subissent toujours à la naissance de leur enfant ce qu’elle appelait une « castration imaginaire ». C’est-à-dire qu’ils doivent, aussi formidable que soit le nouveau-né, faire le deuil de celui qu’ils avaient imaginé pendant la grossesse. Simplement parce que la réalité n’est jamais semblable au rêve… A cela, il faut ajouter ce qu’ils ressentent – surtout inconsciemment – face au sexe de cet enfant. Par exemple, une femme malheureuse de sa féminité peut ne pas supporter d’avoir une fille. Le bébé le sent et il peut ensuite se sentir coupable, à vie, de ne pas avoir eu le sexe qui aurait contenté sa mère. Il y a également la place – inconsciente – que les parents donnent à l’enfant. Si celui-ci, par exemple, doit compenser la mort d’un autre, il peut se sentir défaillant, sa vie entière. Et puis, plus tard, il y a les comparaisons dans les fratries, etc.

Passé l’enfance, y a-t-il d’autres périodes de la vie où l’on peut se mettre à complexer ?

Il n’y a pas d’âge, mais certains caps nous rendent plus vulnérables. Pour les deux sexes, celui de l’adolescence. Chez la femme, la ménopause, et chez l’homme le ralentissement de l’activité sexuelle liée au vieillissement. Ce sont des périodes de mutation, de franchissement. Des moments où l’on passe d’une marche à l’autre, voire carrément d’un palier à l’autre. On se demande alors : « Est-ce que je vais y arriver ? » ou bien : « Est-ce que je vais encore y arriver ? » Ces âges ont en commun de nous mettre face à toutes sortes de misères physiques. Le corps change et c’est d’autant plus difficile à vivre que certaines transformations n’ont pas droit de cité. On s’occupe beaucoup de l’adolescence, mais ce que vivent psychologiquement les femmes à la ménopause est totalement passé sous silence ! Ces périodes, et toutes celles où il y a un enjeu important et une pression sociale – l’entrée à la grande école, une période de chômage, un entretien d’embauche –, peuvent alors accentuer une fragilité.

Est-ce que la cause à laquelle on attribue un complexe (son nez, ses seins…) est révélatrice de quelque chose ?

Oui, mais cela ne se décode que très lentement. C’est exactement la même chose que pour une phobie. L’objet sur lequel on focalise sa phobie peut être choisi en fonction de son aspect, ou bien de ce qu’évoque son nom, ou encore par rapport à la place de cet objet dans l’histoire familiale. Il y a des centaines de pistes possibles ! Il en va de même pour le complexe. Ainsi, face à une adolescente qui veut absolument se faire refaire la poitrine, plutôt que de se précipiter chez le chirurgien, il est important de l’interroger sur la façon dont on considère le corps dans sa famille, sur ce qu’elle pense de sa féminité, sur ce que sa mère en pense, si elle se sent autorisée à devenir une femme, etc.

Comment se débarrasser d’un complexe ?

En faisant ce travail de décodage en profondeur, en se demandant d’où il vient. Parce que les « bénéfices narcissiques » que l’on peut trouver dans sa vie adulte sont rarement suffisants pour se reconstruire. Une femme qui n’a pas été reconnue et valorisée dans son sexe quand elle était petite peut continuer toute sa vie à douter d’elle. Même si les plus beaux hommes sont à ses pieds.

Est-ce que, tout au fond, ça nous “sert” à quelque chose d’avoir des complexes ? Quel bénéfice en retirons-nous ?

Il y a autant de réponses que d’individus. Se sentir complexé peut servir à ne pas affronter les difficultés. Si l’on se dit : « Ce n’est pas la peine que j’essaye, je suis beaucoup trop nul de toute façon et je n‘y arriverai jamais », on est tranquille. C’est un langage très fréquent à l’adolescence. Un complexe peut aussi servir à reprendre à son compte un interdit parental. Si mes parents m’ont interdit de vivre, le fait que je sois complexé sera un bon moyen pour ne rien entreprendre et leur rester en cela fidèle sans le savoir. Une autre fonction du complexe peut être de protéger les autres. Si, dès ma naissance, j’ai eu l’impression de déranger mon grand frère, de lui prendre sa place, j’aurais l’impression de moins lui faire de l’ombre en me sentant nul en maths, par exemple.

Nos complexes peuvent-ils servir aux autres ?

Disons qu’ils peuvent devenir un enjeu dans la relation. A l’adolescence, on voit des filles très jolies qui ne se choisissent que des copines mal dans leur peau et qui s’amusent à jouer les reines avec elles. On peut alors s’interroger sur le besoin qu’elles ont de s’entourer de la sorte pour se sentir bien…

De quelle façon nos complexes influent-ils sur nos capacités de séduction ?

La séduction est en fait une sorte de rapport de force imaginaire.
Ce que l’on essaie d’imposer à l’autre, ce n’est pas ce que l’on est. C’est une image valorisée de soi. Ça ne marche pas à tous les coups, on le sait. Mais, en tout cas, ça ne peut pas fonctionner si soi-même on n’y croit pas. Certaines femmes très belles, par exemple, attirent peu parce qu’elles ne croient pas en elles. Alors que d’autres, qui s’imaginent sublimes, s’imposent comme telles… même si elles ne le sont pas vraiment. Ce qui n’est pas sans agacer leurs copines. Mais, à l’inverse, la séduction influe aussi sur les complexes. Quand on est complexé, si on échoue à séduire, on ne se dira jamais que c’est normal et que ça arrive à tout le monde. On se dira forcément que c’est parce que, par nature, on n’est pas séduisant. Ce sera une pièce de plus à verser au compte d’un procès déjà jugé…

DOLTO :

Chez le nouveau-né déjà
Pour la psychanalyste Françoise Dolto, l’image de soi s’élabore dès les premiers instants de vie. Extrait de l’un de ses ouvrages phares, “L’Image inconsciente du corps” (Points, 2002).

« L’élément auditif le plus marquant va, par sa répétition, être celui de son prénom, signifiant de son être au monde pour ses parents. Signifiant de son sexe également, car c’est la première chose qu’il entend : “C’est un garçon !”, “C’est une fille !”, et ces paroles […], et les voix des familles qui l’accueillent, les voix qui s’approchent, les voix qui s’éloignent, et, perpétuellement entendus, les phonèmes des mots “garçon” ou “fille” accompagnés du prénom dont les parents le signifient désormais. Ce prénom, et cette qualification, la qualification de son sexe, sont lancés par des voix animées dans la joie ou dans la réticence, disant la satisfaction ou non de l’entourage, et nous découvrons chaque jour combien les nourrissons gardent, “engrammées” comme des bandes magnétiques quelque part dans leur cortex, ces premières manifestations de joie narcissisante, déjà, ou de réticence, de peine et d’angoisse, pour eux, dénarcissisante, déjà. »

Propos recueillis par Marielle Morjean Source : http://www.psychologies.com/cfml/articleweb/c_articleweb_themapsy.cfm?id=1193




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