La colère
Les émotions nous assaillent, comment en tirer parti.

Nos émotions nous submergent ou nous travaillent en douce, avancent parfois masquées et peuvent nous dérouter. Elles sont notre pain quotidien, dont on voudrait ôter la croûte pour ne garder que la mie. Le doux sans le rugueux. Mais comment s’y prendre ? Que faire de cette colère qui nous ravage ou de cette peur qui nous terrasse ? Peut-être les accepter comme une vibration nécessaire et apprendre à les apprivoiser. Une découverte de soi à laquelle nous vous invitons.

Emus donc ensemble
Entretien : « Nos émotions assurent notre survie »
La colère est bonne conseillère
Petite émotion deviendra grande
Que faire face à un enfant bouleversé
Je ne veux plus tomber amoureuse
Micro-trottoir : vos derniers émois
Débat : faut-il ou non se défouler ?

Emus donc ensemble

A la télé, au cinéma, pour la mort de l’un, la victoire des autres, nous rions, pleurons, hurlons, aimons… Mais surtout nous partageons. Parce que les émotions nous réunissent.

Le 23 février dernier, obsèques de Charles Trenet. Ils sont des milliers à la Madeleine, à Paris, mines recueillies, mouchoirs à portée des yeux. « Pourquoi êtes-vous là ? » demande une journaliste à un anonyme. Il sanglote : « Pour partager. » Comme d’autres, ou les mêmes, qui avaient auparavant partagé la tristesse à la mort de Lady Di… et la joie après les victoires des footballeurs français à la Coupe du monde ou à l’Euro. Le lendemain soir, remise des Césars. On bafouillait, on pâlissait, on était bouleversé. Au même moment, sur toute la planète, il y avait des colères, des bonheurs, des peurs, des angoisses, des naissances, des morts, des décès, des portes claquées, des baisers volés, de petits événements personnels chahutant la vie des individus, des catastrophes naturelles, des drames humains. Tout cela résumé en sept lettres : émotion. Une drôle de chose, que psys et biologistes dissèquent pour comprendre d’où ça vient et comment nous les vivons.

Comment ça marche

Une chose est sûre : c’est un seul petit « é » au verbe mouvoir qui donne « émouvoir » ; donc nous sommes émus quand nous sommes mus par un événement qui nous fait brusquement changer de ressenti. Deuxième certitude, si notre sensibilité aux émotions et notre manière de les exprimer sont fonction de notre personnalité, de notre éducation, de la culture dans laquelle nous évoluons, nous en avons tous. Nous pouvons les cacher, les refouler, les dominer, mais pas les empêcher de surgir.

De la naissance – il est prouvé que le bébé a des émotions – à la mort, les émotions nous habitent, qu’elles viennent des événements de notre vie personnelle ou des informations, des confessions à la télé, du cinéma, du théâtre, de la compétition sportive même. Certains, prudents, les fuient au maximum. D’autres les recherchent. Ainsi en est-il des adeptes des sports extrêmes, ce que résume en riant Pierre, 19 ans, casse-cou en roller acrobatique : « Moi, je me shoote à l’adrénaline. »

« Adrénaline », ce n’est peut-être pas exactement ça, encore que… Les neurobiologistes vous expliqueront que tout ça est une affaire de circuits nerveux : l’impact de l’événement qui nous touche arrive directement au centre du cerveau, dans le système limbique, siège cérébral de nos émotions, qui le met en corrélation avec les départements « intelligence » et « souvenirs », puis le réexpédie, grâce à des neurotransmetteurs, vers le système nerveux végétatif. Voilà pourquoi nous rougissons ou blêmissons, si nos vaisseaux capillaires ont été les récepteurs ; notre cœur palpite, s’il a été la cible choisie. On peut même en mourir. Au Moyen Age on disait : « Son cœur se rompt. » C’était plus joli, mais c’est bien la même rupture d’anévrisme, conséquence d’un stress violent, frappant la personne qui vient d’apprendre le décès d’un être aimé, la vieille dame qu’un cataclysme a fait littéralement mourir de peur, ou encore le supporter de foot – on a vu plusieurs fois le cas, notamment au Brésil – dont le cœur a « éclaté de joie » à l’ultime tir au but victorieux de son équipe. « C’est d’ailleurs pourquoi les études neurobiologiques ont un grand intérêt pour la recherche fondamentale et une meilleure connaissance du rapport entre l’émotion et la maladie », remarque le psychiatre et psychosomaticien Christophe Dejours.

Une nécessité sociale

On sait donc comment ça marche. A un détail près pourtant : les neurobiologistes ne s’intéressent qu’au corps, les psys, qu’au psychisme. Pour ces derniers, les émotions sont des affects. Le débat est loin d’être clos et une thèse de Christophe Dejours lui apporte un éclairage pas forcément simplifiant. Selon lui, nous avons deux corps. Notre corps physiologique et, issu de ce corps biologique, un second corps, qu’il appelle érogène. C’est celui que nous habitons réellement, où nous nous sentons bien ou mal, qui est le corps de l’affect, de la relation à l’autre et qui se développe dès la petite enfance. Atrophié, il ouvre la porte aux maladies psychosomatiques. Serait-ce notre corps émotionnel ?

Reste qu’elles sont partout, ces sacrées émotions, même là où l’on ne les chercherait pas. Chez les rugbymen, par exemple. Au début du tournoi des Six Nations, en février dernier, les Obélix du ballon ovale – des piliers et des talonneurs – décrivaient à un journaliste du “Monde” les instants qui précèdent le coup d’envoi d’un match : « On se tient par les épaules, on se touche, on se serre les uns contre les autres, c’est un moment très fort, très puissant, sans trop de paroles, il y a beaucoup d’émotion. » Rien là-dedans qui puisse surprendre le philosophe et sociologue Michel Lacroix : « Dans la relation,l’émotion est un partage qui passe par le non-verbal et représente 80 % de la communication. On le voit bien dans les grands phénomènes de foule comme l’Euro 2000, les Journées mondiales de la jeunesse, le concert de Johnny Halliday au Champ de Mars : la communication est infralinguistique. » Le sociologue insiste sur la répétition de ces grands-messes organisées sous les prétextes les plus divers, comme si elles correspondaient à une nécessité sociale.

Quels risques de manipulation ?

Une autre question vient à l’esprit. Est-ce que, par le biais des émotions, on nous manipule ? La publicité, par exemple, pour nous vendre une voiture, les courses de chevaux ou une quelconque proposition de la Française des Jeux. Les émotions sont alors un excellent outil de marketing. A ce propos, l’Observatoire international des tendances sociologiques (Foreseen) a publié, en janvier 2000, “La Soif d’émotion” (Plon) ainsi résumée : « Face aux règles intangibles d’un monde rationnel, l’aspiration à l’émotion peut-elle inspirer le marketing et la communication ? » Les politiques, les leaders d’opinion, les grands patrons, de leur côté, ont bien compris, voire appris, à se montrer « humains » : l’impassibilité ne paie plus. Quant à ce que Michel Lacroix appelle « les loisirs récréatifs », et particulièrement les feuilletons télévisés, ils sont soigneusement dosés pour qu’y alternent la peur et le rire, la colère et la jalousie, l’amour. Musset disait déjà : « Vive le mélodrame où Margot a pleuré. »

Curieusement, nous nous intéressons beaucoup aux émotions fortes – colère, peur, etc. – mais pas aux petites émotions de notre quotidien. Jeanne raconte qu’elle ne peut prendre un bébé dans ses bras sans être émue, pensant à cette vie qui commence, à cette fragilité… Emotion ou attendrissement ? « Emotion, sans nul doute, affirme Michel Lacroix. L’attendrissement est une émotion fondamentale, mais une émotion apaisée, plus contemplative. Le paradigme même de l’émotion, puisqu’elle est fusionnelle, rayonne sur l’enfant et implique en même temps la notion morale de responsabilité. » Et celle qui nous vient devant une œuvre d’art, un paysage, en écoutant une musique ? Elle est du même ordre, surtout s’il y a partage. En fait, il y a des émotions violentes et des émotions en quelque sorte apaisées, qui, pour être plus légères, n’en sont pas moins importantes. On pleure aussi par contagion. Au cinéma, que ceux qui n’ont pas eu les yeux humides un jour ou l’autre lèvent le doigt. D’ailleurs, les films émouvants remplissent les salles. Et si l’on pleure à l’enterrement d’une personne que l’on connaissait peu, mais dont la perte affecte quelqu’un que l’on aime, est-ce de la contagion, de l’empathie pour le chagrin de l’autre ou bien cela nous ramène-t-il à notre petite personne ? Il peut y avoir de l’empathie. Ou de l’égocentrisme : on pense à sa propre mort, à un décès qui nous toucherait de près. Mais selon Michel Lacroix, là-dedans, il y a aussi du fusionnel, du transpersonnel, une transcendance de l’ego.

Un facteur d’épanouissement

Ainsi, du collectif au particulier, sans cesse, nous vivons avec la colère, qui nous fait voir rouge ; la peur, qui nous fait fuir, foncer ou nous paralyse ; la douleur extrême, qui nous fait pleurer ; la joie extrême elle aussi, qui peut également nous faire pleurer ou gesticuler. Les instants tristes et les jolis moments émouvants. Si l’on excepte le cas où l’on s’est fait très peur tout seul ou si l’on a été pris dans un cataclysme naturel, l’émotion nous vient des autres et nous relie à eux. Apprendre à la comprendre, à l’exprimer autant qu’à la gérer, peut être un formidable facteur d’épanouissement. Et c’est pourquoi nous lui consacrons notre dossier ce mois-ci. Car, au fond, seuls sur une île déserte sans bêtes dangereuses, sans typhons ni Vendredi, nous n’aurions peu ou pas d’émotions, mais serions-nous vraiment vivants ?

EMOTIONS :

Leur palette (é)mouvante

Au XVIIe siècle, Descartes repère six « passions » : l’admiration, l’amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse. Deux cents ans plus tard, l’évolutionniste Darwin opte pour la joie, la surprise, la peur, le dégoût et la colère. Paul Ekman, chercheur contemporain, rallonge la liste avec seize émotions, dont l’amusement, le mépris, le contentement, l’embarras, l’excitation, la culpabilité, la fierté, la satisfaction, le plaisir sensoriel et la honte. François Lelord et Christophe André se sont, eux, arrêtés sur le chiffre magique « sept » : la colère, la peur, l’envie, la joie, la tristesse, la honte, la jalousie, plus… l’amour. Choix contestable (bien qu’élu par Descartes), car c’est un sentiment durable et compliqué, à la différence des émotions qui sont brèves et simples. « Pourtant l’amour est une source inépuisable d’émotions (tristesse, joie, jalousie, peur, etc.) et le mélange de deux grandes émotions : l’attachement et le désir sexuel », assurent les deux psychothérapeutes. Au panthéon des émois, le septième ciel est donc recevable.

Q.E. : Privilégier le savoir-être au savoir-faire

« Les managers qui réussissent le mieux sont ceux qui savent gérer leurs émotions et celles des autres. » Consultant à l’IFAS (Institut français de l’anxiété et du stress), Daniel Nguyen Nhon n’ira pas jusqu’à vous dire que le quotient intellectuel (QI) a perdu son primat en France, mais il est aujourd’hui heureusement talonné par son frère apparemment facétieux : le quotient émotionnel (QE). Autrement dit, « la faculté d’identifier ses émotions, de les accepter en les gérant après coup de façon positive avec, dans la poche, un atout supplémentaire : la capacité de déceler les émotions des autres ». Toutes ces qualités comptent tout autant, sinon plus, que les capacités intellectuelles. Mis en vedette au début des années 90 par l’Américain Daniel Goleman, développé en France par le psychiatre Eric Albert, le quotient émotionnel redonne ses lettres de noblesse à notre humanité vaillante, parfois vacillante, et ouverte aux autres. Un savoir-être que recherchent aujourd’hui les cabinets de recrutement.

Colette Gouvion

Entretien : « Nos émotions assurent notre survie »

Parce qu’elles nous fondent, les refuser, c’est se mettre en danger. Mieux vaut donc les vivre pleinement, mais sans démesure, préconisent les auteurs de « La Force des émotions ».

Psychiatres et psychothérapeutes cognitivistes, Christophe André et François Lelord ont écrit plusieurs livres centrés sur nos angoisses quotidiennes et destinés au grand public, dont « L’Estime de soi » (Odile Jacob, 1999), premier best-seller à aborder ce thème. Leur dernier ouvrage « La Force des émotions », qui vient de paraître chez Odile Jacob, passe en revue les émotions de base comme la colère, la peur ou la joie, mais aussi les passions humaines les plus courantes : l’amour, la jalousie, l’envie, etc.

Amies ou ennemies, les émotions ?

Colérique, anxieux, jaloux, dépri-mé, hyperémotif, vous êtes tenté d’adopter le second point de vue. Vous rêvez de la pilule miracle qui vous débarrasserait de votre bouillonnement émotionnel… Attention au revers de la médaille, préviennent Christophe André et François Lelord. Sans émotions, l’asocialité et l’exclusion vous guettent, vous multiplierez les comportements inappropriés ; sans le garde-fou de la peur, vous deviendrez dangereux pour vous-même et pour les autres. Votre vie sera marquée par l’indifférence et l’ennui. Plus du tout affecté par les événements, vous perdrez la mémoire. Le meilleur choix est donc d’apprendre à vivre avec elles.

Psychologies : Pourquoi avons-nous des émotions ?

François Lelord : Selon les psychologues évolutionnistes héritiers de Darwin, notre gamme d’émotions s’est inscrite dans nos gênes dans la mesure où elles assurent notre survie. Tout comme notre capacité à nous tenir debout ou à saisir des objets nous a permis de mieux survivre et de nous reproduire dans notre environnement : le désir nous pousse à choisir un partenaire ; la colère, à faire fuir les ennemis ; la peur nous tient à distance des périls ; la tristesse nous assure le soutien des autres.

Christophe André : Selon les psychologues « culturalistes », les émotions sont des codes qui permettent de communiquer les uns avec les autres. Notre culture, les exigences de notre société nous incitent à manifester des émotions afin d’être compris et accepté par le groupe. Si je suis issu d’une société du Sud, lors d’un deuil, je dois manifester ma tristesse de façon très bruyante. En Angleterre, je me ferai traiter d’hystérique. Un cadre supérieur qui explose de colère et injurie ses collaborateurs en réu-nion passera pour un caractériel. En revanche, le loubard de banlieue s’abstenant de réagir à une offense par une colère violente sera considéré comme un lâche.

Psychologies : Nous distinguons mal les émotions des sentiments. Comment se repérer ?

François Lelord : Premier critère : la durée ! Une émotion est un choc, un changement d’état rapide, alors qu’un sentiment s’étend dans le temps. Mais effectivement, une émotion telle que l’amour est durable : au moins quelques heures… D’où la distinction entre émotion fondamentale et émotion mixte. Pour mériter le titre de fondamentale, une émotion doit débuter soudainement, être présente chez le bébé et les primates, se distinguer parfaitement des autres, s’accompagner d’une expression faciale caractéristique.

Psychologies : Pourtant, l’amour ne s’accompagne d’aucune mimique ?

François Lelord : C’est vrai. Aussi ne figure-t-il pas parmi les émotions fondamentales. En fait, il est constitué d’émotions et de pensées diverses : la peur – de n’être pas aimé, d’être abandonné –, la tristesse quand on est moins aimé qu’on aime, l’excitation, la joie, etc.

Psychologies : Pourquoi sommes-nous parfois incapables de détecter notre état émotionnel ?

François Lelord : Les émotions socialement ou moralement inacceptables sont souvent refoulées, déplacées, métamorphosées. Je suis en colère contre mon patron. Evidemment, je ne peux le couvrir d’injures, donc je me calme, je refoule temporairement mon ire, que je déverse sans la moindre raison apparente sur mon conjoint en rentrant chez moi. Je suis incapable d’exprimer ma colère ? Je me venge méthodiquement sur la nourriture. Je peux aussi somatiser : je prends sur moi et je me retrouve avec un mal de ventre. Je peux aussi nier ma colère : j’entre en moi-même et je me coupe de mes émotions. Si, pour moi, elle est une émotion inacceptable, synonyme de « méchanceté », de « perte d’amour », toutes les fois que je la ressentirai, elle se métamorphosera en culpabilité et en tristesse. Très souvent aussi, l’envie – émotion taboue – sera enfouie et se transformera en agressivité ou en en admiration vis-à-vis de la personne qui l’excite.

Psychologies : Certains se disent très émotifs ou se plaignent de l’être trop. Y a-t-il une norme ?

Christophe André : S’il y a une norme, elle est sociale. En fait, nous souffrons tous d’émotions que nous ne pouvons maîtriser, que ce soit la peur, la colère, la jalousie, la honte. C’est le produit à la fois de nos gênes, de notre éducation et de notre histoire personnelle. Pourtant, être toujours joyeux et de bonne humeur nous exposerait à des situations périlleuses : nous aurions trop confiance en nous-mêmes, serions trop influençables, l’absence d’inhibition nous inciterait à des attitudes déplacées en société. Toutefois, être envahi en permanence par la honte, l’embarras, la culpabilité ou l’anxiété empêche de vivre. Mais cet excès dépasse le cadre de la vie émotionnelle « normale ». Etre parasité par la peur du regard de l’autre nous entraîne du côté de la phobie sociale, qui nécessite un traitement approprié. Une tristesse trop prolongée et une culpabilité trop envahissante sont les symptômes d’une dépression.

Psychologies : C’est grave, le manque d’émotion ?

Christophe André : Dès lors que nous nous coupons de nos émotions, nous devenons moins intuitifs. Aussi commettons-nous des erreurs d’appréciation sur les autres et sur nos propres besoins. De plus, dans les périodes où nous sommes moins attentifs à elles, nos facultés de mémorisation décroissent. Certaines personnes se présentent d’emblée comme peu expressives – très souvent parce qu’elles craignent de souffrir d’un trop-plein d’émotivité. Confrontées à une séparation ou à des problèmes professionnels, elles se contentent de se déclarer fatiguées. Généralement peu loquaces, quand elles racontent un épisode de leur vie, c’est sur un ton neutre, concluant par un « c’était sympa » ou un « c’était un peu ennuyeux ». Résultat, elles se plaignent souvent de la pauvreté de leur vie sociale et de leur vie amoureuse.

Psychologies : Comment devenir plus expressif ?

Christophe André : D’abord, en étant plus attentif à ses propres émotions. Certains romans, certains films nous apprendront à vivre des émotions que nous refusons – la jalousie, l’envie, la colère, la tristesse. Ensuite, il s’agit d’être plus à l’écoute des sensations corporelles signalant que nous sommes en train d’éprouver telle ou telle émotion – l’accélération du rythme cardiaque, la moiteur des mains, la chaleur qui inonde le visage. On peut aussi s’essayer à l’écriture, en décrivant les émotions ayant accompagné des situations douloureuses ou particulièrement agréables de notre vie. Cet exercice permet d’explorer nos pensées et le discours que nous nous tenons intérieurement.

Psychologies : Pourquoi est-il utile de repérer l’état émotionnel des autres ?

François Lelord : Cette faculté s’appelle l’empathie. Les études montrent qu’elle augmente les comportements d’entraide et de soutien, qu’elle a un effet apaisant sur les émotions négatives et améliore les relations humaines. A l’inverse, l’indifférence absolue à l’état émotionnel de l’autre, repérable chez les personnes atteintes de lésion cérébrale, les délinquants ou même certains grands patrons, par exemple, accroît les comportements déviants. Votre conjoint conduit trop vite. Vous pouvez hurler : « Tu es complètement dingue de rouler à cette allure. » Ou, au contraire, lui dire : « Je sais que tu aimes conduire vite, mais moi, je me sens mal. » Exprimer un souhait de manière personnelle et émotionnelle ramène la communication à un niveau plus égalitaire et stoppe le conflit. Bien sûr, ça ne marche pas à tous les coups. Par exemple, si vous essayer de calmer la mauvaise humeur d’une personne dont vous courtisez le conjoint : « Je comprends que cela vous contrarie, mais votre femme me plaît tellement ! »

Psychologies : Pourquoi certains sont-ils moins joyeux que d’autres ?

François Lelord : Nous sommes inégaux sur le plan émotionnel et certaines personnes sont surtout prédisposées aux émotions négatives. Peut-être parce que, traditionnellement, notre société valorise plus les comportements mélancoliques, le calme, l’humilité, la sagesse, que les explosions de joie !

Psychologies : Les émotions peuvent-elles être dangereuses pour la santé ?

Christophe André : On sait que les émotions positives ont une influence favorable – transitoire ou durable – sur le système immunitaire. Mais est-il dangereux de cacher ses émotions négatives ? A ses débuts, la médecine psychosomatique a fait l’hypothèse qu’à chaque type d’émotion refoulée correspondait un type de trouble (angoisse de séparation-asthme, colère rentrée-douleurs abdominales, etc.). Les recherches n’ont pas vraiment confirmé ces intuitions. Des études ont établi un lien entre colère retenue ou trop fréquente et risques cardio-vasculaires. Plus que l’émotion elle-même, il semble que ce qui rend malade est l’attitude globale des personnes colériques : leur hostilité envers les autres !

Psychologies : Si nous avions tout ce que nous voulions, serions-nous heureux ?

Christophe André : Oui et non. Le problème, c’est que nous sommes de formidables machines à nous habituer. Nous nous habituons à des conditions de vie désastreuses pour éviter de trop désespérer, mais nous nous habituons aussi très vite à ce que nous avons. Au bout d’un certain temps, la vision de l’être qui nous faisait trembler d’excitation amoureuse et de bonheur cesse de nous rendre euphorique.

François Lelord : Les chercheurs nomment le bonheur un « bien-être subjectif » : être heureux est une question d’évaluation. Certains d’entre nous sont davantage prédisposés à cette forme de bonheur que l’on appelle le contentement et qui consiste à se réjouir d’avoir ce que l’on a. D’autres sont plus sensibles à la joie qui, elle, implique un afflux régulier d’émotions agréables. Cet état émotionnel est plus difficile à obtenir. Aussi, savoir se contenter de ce que l’on a offre plus de chances d’être heureux dans sa vie.

Isabelle Taubes

La colère est bonne conseillère

Lorsqu’elle est apprivoisée, la plus animale de nos émotions peut nous assurer le respect d’autrui et une certaine paix.

Vous roulez tranquillement en voiture, quand un malotru vous double en klaxonnant. Immédiatement, la partie la plus primitive de votre cerveau s’affole, vos traits se durcissent… votre corps se prépare au combat !

Selon Christophe André et François Lelord, la colère, c’est l’animal en nous. Quelques heures après sa naissance, le nourrisson affamé et frustré l’expérimente déjà. Notre cousin le babouin la connaît également. Depuis l’époque d’Aristote (400 ans avant J-C), elle s’apparente pour les philosophes à une faute morale : l’homme juste et droit doit pouvoir contenir les passions de son âme. L’Eglise, elle, y voit un péché, une atteinte à l’ascèse qui exige une parfaite maîtrise de ses appétits intérieurs.

Signal d'alerte périmé

Pour Joseph Ledoux, psychologue, l’explosion colérique est un signal d’alerte périmé, qui survit dans une partie du cerveau émotionnel : l’amygdale. Utile chez le tout-petit incapable de traduire son vécu intime par des mots, elle cesse de l’être chez l’individu parlant. Les psychologues évolutionnistes tiennent la colère pour une réaction instinctive primaire. Nos ancêtres des cavernes trouvaient en elle la force de chasser leurs rivaux.

Respect et érotisme…

A nous, leurs descendants, elle sert essentiellement à nous faire respecter ! Car en s’exprimant – à la condition que nous n’en devenions pas l’esclave –, elle nous assure une paix relative. Et le plus merveilleux, c’est qu’il est souvent inutile de se mettre en rage pour de vrai, nous rappellent Christophe André et François Lelord. Essayez de faire les gros yeux à un nourrisson qui braille, il se taira aussitôt !

Autre vertu, souvent négligée de la colère : son pouvoir érotique. Chloé a connu sa plus belle histoire d’amour avec un confrère médecin qui s’était montré cinglant : elle a eu envie de le gifler, ils se sont parlés et ont chaviré dans la passion. Plus le corps est ému, plus l’émotion est intense, expliquent les deux psychiatres. Or, la colère provoque justement un grand remue-ménage corporel…

« Connais-toi toi-même. »

Trop de colère fait souffrir : quand on revient à la raison, on se sent piteux. Mais pas assez, aussi ! Christophe André et François Lelord conseillent donc de nous conformer au précepte de Socrate : « Connais-toi toi-même. » C’est-à-dire : apprendre à repérer les situations qui déchaînent nos pulsions agressives pour acquérir un meilleur contrôle de soi. Et pour les inhibés, essayer de comprendre pourquoi ils n’arrivent pas à sortir de leurs gonds : presque toujours, l’obstacle est le « surmoi », partie du psychisme qui nous inonde de culpabilité au moindre faux pas et réveille nos peurs infantiles de ne plus être aimés si nous nous montrons méchants.

Apprivoiser l'animal qui est en nous

En cas de colère immodérée, les psys nous invitent également à nous pencher sur notre propre aptitude à susciter l’ire d’autrui plutôt que de ne voir en nous que la victime. Et aux colériques parano enclins à croire que les appareils ménagers leur en veulent, ils rappellent qu’ils ne sont pas le centre de l’univers. Ils doivent essayer de supporter cette « injustice » : la nature, les bêtes et les gens ne tournent pas autour d’eux. Le tout est d’apprivoiser l’animal qui est en nous, sans chercher à le mettre à mort. Les émotions nous tiennent en vie et nous rendent humains !

Isabelle Taubes

Petite émotion deviendra grande

Colérique, craintif, réservé… « J’ai toujours été comme ça », entend-on sur le divan. Serions-nous nés notre bagage émotionnel à la main ? Non, répond Claude Halmos, psychanalyste. Il est le produit de notre histoire.

Je suis désolé(e), c’est stupide, mais je sens que je vais pleurer. Je n’arrive pas à m’en empêcher. » Cette gêne à l’idée de laisser s’exprimer une émotion, les psychanalystes la connaissent bien. Même dans leur cabinet où l’on vient pourtant parler de son malheur, on s’autorise rarement à laisser couler ses larmes ou à ressentir la violence de certains sentiments. Et le plus intéressant est sans doute la réponse que les psychanalystes obtiennent quand ils interrogent : « Mais pourquoi seriez-vous gêné(e) de pleurer ? » Elle est quasiment toujours la même : « Je suis comme ça. J’ai toujours été comme ça. C’est mon caractère. » Chacun raisonne comme s’il était sorti tout armé du ventre de sa mère. Lourde erreur… car le rapport que nous avons à nos émotions est, comme tout ce qui nous constitue, le produit de notre histoire.

« Condamné » à être « touché »

Chaque « petit d’homme », parce qu’il est un être parlant, est, dès l’aube de sa vie, « condamné » à éprouver des émotions chaque fois qu’il est confronté à des situations dont la langue française dit joliment qu’elles le « touchent ». Exprimant par là qu’elles ne restent pas extérieures à lui, mais l’atteignent dans son corps et sa tête. Ces émotions nouvelles se nouent à la mémoire – consciente et inconsciente – qu’il a de celles qui les ont précédées et tissent ainsi, peu à peu, la trame d’un « tissu émotionnel » particulier à chacun. Face à la survenue des émotions, il y a donc, si l’on peut dire, « égalité des chances » pour tous les enfants.

Le poids de l’entourage

Mais si tous sont égaux au départ pourquoi, à l’arrivée, de telles disparités ? Pourquoi certains semblent-ils « émotifs » à l’extrême et d’autres, au contraire, « insensibles » ? La réponse est simple : parce que, égaux quant à la survenue des émotions, nous ne le sommes pas face au « traitement » qu’elles vont subir. La façon, en effet, dont l’enfant va pouvoir (ou non) accueillir, ressentir et exprimer les émotions qui lui adviennent, ne dépend pas que de lui. Un enfant ne se construit pas tout seul mais dans un rapport à ceux qui l’entourent et, en matière d’émotions, cet entourage pèse très lourd. De deux façons.

L’identification aux parents

Le mode de relation – conscient et inconscient – que l’enfant va instaurer avec ses émotions dépend en premier lieu du rapport que ses parents entretiennent avec les leurs. Il est des familles où l’on ne parle pas. Où, quoi qu’il arrive, on doit serrer les dents. Où dire sa peur est considéré comme « lâche » ; toute manifestation de joie ou de colère, indécente. Au sein de ces foyers, l’enfant apprend très vite qu’il lui faut fermer les volets de son être : rien ne doit filtrer à l’extérieur. Alors, pour être sûr de ne pas transgresser cette règle folle, il n’a d’autre solution, le plus souvent, que de faire taire en lui les bruits de son âme. A défaut de pouvoir tuer ses émotions, il fait en sorte de ne plus les sentir pour ne pas avoir à les dire. Il « coupe le son »…

Dans d’autres familles, le rapport aux émotions est plus subtil et offre l’occasion de quelques « découvertes » en analyse. « Je ne comprends pas pourquoi je prends toujours tout au tragique, dira un patient. Mon père était tellement gai et décontracté ! » Jusqu’au jour où, l’analyse progressant, il découvrira que l’exubérance paternelle cachait en fait une lutte permanente contre la dépression et qu’il a pris pour modèle cette attitude dépressive qu’inconsciemment il sentait. Quel que soit le masque derrière lequel elle se cache, c’est toujours à la vérité des adultes que s’identifient les enfants.

L’accompagnement de l’enfant

Si les enfants sont tributaires du mode d’être de leurs parents, ils le sont aussi de la façon dont ces derniers les accompagnent dans la découverte de leurs émotions. L’enfant a besoin des paroles des adultes pour apprivoiser ce qu’il ressent – la violence de sa colère ou l’intensité de sa joie – et le faire « sien » sans angoisse. Faute de cette aide, il peut avoir l’impression que ce qu’il éprouve va le submerger ou que son corps va éclater et en garder, sa vie entière, une peur invalidante de lui-même.

Cette aide parentale est encore plus importante quand l’enfant accède à la socialisation. Premières déceptions, premiers chagrins d’amour (ou d’amitié), premières humiliations, premiers rejets font le « quotidien émotionnel » de l’enfant mêlé, pour la première fois à ses semblables à la crèche, à la garderie ou à l’école maternelle. Et les cours de récréation sont chaque jour le théâtre de drames shakespeariens dont les adultes méconnaissent le plus souvent l’importance.

Simple « chagrin d’enfant » ?

Pourquoi ? Parce que, quel que soit leur rapport personnel aux émotions, les adultes sont, sans le savoir, prisonniers d’une certaine vision du monde des enfants. L’enfant, en effet, est encore très souvent considéré dans notre société comme un être en miniature, une personne non aboutie dont on suppose l’être à la mesure de sa taille : petit. Dès lors, tout comme on sous-estime la valeur de sa parole, on minimise ses émotions : « Ce n’est rien, entend-on dire. C’est un chagrin d’enfant. » On nie la force de ses attachements : « C’est vrai, on le change de nourrice, mais il s’habituera… » On prône que, ne comprenant pas ce qui se passe, il ne peut souffrir comme les adultes.

Le malentendu

De plus, en matière d’émotions, les adultes croient souvent protéger les enfants en leur épargnant les plus violentes. Et, ce faisant, ils se trompent, car les enfants sentent toujours tout. Confrontés à cette attitude, ils ne sont donc pas protégés de « ressentir », mais seulement empêchés d’exprimer ce qu’ils ressentent.
« Si maman me cache une chose, je ne peux pas lui dire que je la sais et qu’elle me fait souffrir. Car, si je le fais, elle aura de la peine et peut-être même de la colère contre moi. »

Dès lors, entre l’enfant et ses émotions, un fossé se crée. Et c’est souvent avec ces émotions devenues étrangères qu’il arrive, adulte, sur le divan du psychanalyste. Apprendre à chaque enfant, dès le plus jeune âge, à apprivoiser ses émotions devrait donc être une nécessité. Mais peut-elle être prise en compte par une société qui, confondant « mal de vivre » et « maladie », tend de plus en plus aujourd’hui à « pathologiser » les émotions ? Peut-elle être prise en compte alors que l’on met tant d’énergie à faire croire à ceux qui souffrent (du chômage, d’une rupture ou d’un deuil) que leur douleur, pourtant « normale », relève de la pharmacopée ? Petite émotion deviendra grande. Mais seulement si les petites pilules « bonheurisantes » ne la mangent pas…

« HARMONIE » :

Quand tuer les émotions tue la vie

En 1977, paraissait chez Gallimard un livre intitulé « Mars » (1). L’auteur y racontait le cancer qui allait l’emporter, et surtout les raisons auxquelles il attribuait ce cancer : une vie trop « sage » dans l’univers totalement aseptisé d’une famille de la grande bourgeoisie zurichoise. Le principe qui régissait cette famille était celui de l’« harmonie ». Pour qu’elle règne, il fallait que soit bannie toute manifestation de vie, toute opinion qui eût pu donner lieu à discussion, toute colère, toute émotion. Le bonheur lui-même ne devait s’exprimer qu’avec parcimonie. A 32 ans, à la veille de sa mort, il s’autorise, enfin, à dire ce que fut la vérité de sa vie : « Un monde exclusivement heureux et harmonieux, cela ne peut pas exister. Si le monde de ma jeunesse prétend avoir été un pareil monde […], il faut qu’il ait été dans ses fondements même faux et menteur. […] Ce n’est pas dans un monde malheureux que j’ai grandi, mais dans un monde menteur. Et si la chose est bien menteuse, le malheur ne se fait pas attendre longtemps ; il arrive alors tout naturellement. »

1- De Fritz Zorn, « Folio », 1982.

Lire l'article : « Que faire face à un enfant bouleversé. »

Claude Halmos

Que faire, face à un enfant bouleversé

Pas toujours facile lorsqu’on est parent d’aider son enfant quand il souffre. Quelques clés pour trouver les mots justes.

Commençons par rappeler que chaque parent fait comme il peut et que personne n’a « la solution idéale ». Ce que l’on va dire est important mais si les mots que l’on trouve ne sont pas « les bons » (ou ce que l’on croit tel), ce n’est pas grave. Car le plus important pour l’enfant, c’est :

Que dire ? Que faire ?

  1. 1 – Un décès survient La vérité est toujours douloureuse mais n’est jamais destructrice, au contraire. Si l’enfant est accompagné, la situation est toujours, à terme, bénéfique pour lui. Il en sort « grandi » car on l’a pris au sérieux. Il est donc très important qu’on lui dise la vérité, qu’il ait le droit de participer à la peine des « grands » et d’assister aux cérémonies.
  2. 2 – Une dispute éclate entre les parents Il est important que l’enfant sache que :
    • ce ne sont pas « ses parents » qui se disputent, mais le couple « mari et femme » qu’ils forment par ailleurs.
    • il n’est pas la cause des disputes (même si elles « démarrent » apparemment sur un problème qui concerne les enfants).
    • ce n’est pas à lui d’arbitrer, de protéger ou de consoler.Ceci posé, il est important qu’il puisse dire l’angoisse que ces disputes provoquent chez lui.
  3. Il vous dit que son copain ne l’aime pas Expliquer à l’enfant que :
    • cela ne signifie pas qu’il n’est pas « aimable ».
    • qui que l’on soit, on n’est jamais aimé par tout le monde.
    • il évoque peut-être pour ce copain quelqu’un que ce dernier n’aime pas ; ou il a peut-être fait, sans le vouloir, quelque chose qui ne lui a pas plu.
    • de toute façon, il n’y a pas que ce copain sur Terre. Sur qui peut-il compter dans sa classe ? Quel nouvel ami pourrait-il « se faire » ?
  4. Il fait une colère. Il est important de :
    • dissocier la colère du motif qui la provoque. La colère d’un enfant est toujours légitime, car chacun d’entre nous a le droit de « s’énerver » même si l’entourage estime que cela n’en vaut pas la peine.
    • manifester à l’enfant de la sympathie et de la compassion, et de parler avec lui de ce qui provoque sa colère.
    • ne pas revenir en arrière. Si sa rage est provoquée par un interdit que l’on a posé, cela n’empêche nullement de le maintenir : « C’est vrai que c’est dur à admettre, je te comprends, mais c’est comme ça pour tout le monde. » Cela dit, si une fois les explications données, il s’avère que l’enfant joue par trop de sa colère, la fait durer, devient violent, etc., il n’est pas interdit de lui suggérer (fermement) de la manifester autrement (par des mots, par exemple). Ou d’aller la terminer, sans spectateurs, dans la pièce voisine…
      Aider l’enfant à exprimer ses émotions implique aussi qu’on l’empêche d’en jouer ou de se laisser submerger par elles

Lire l'article : « Petite émotion deviendra grande. »

Claude Halmos

Je ne veux plus tomber amoureuse

Une rupture les a anéantis. Ces femmes et ces hommes se sont coupés de tout ressenti. Et redoutent une nouvelle histoire d’amour. Mais peu se passent pour toujours de la plus riche des émotions.

J’ai toujours géré et contrôlé ma vie affective, témoigne Lucille, 35 ans. Mais il y a trois ans, je suis tombée folle amoureuse. Pour la première fois de ma vie, j’ai décidé de foncer, sans penser aux risques. Il venait de quitter sa femme, nous avons vécu une année de passion, je n’ai jamais été aussi heureuse. Et puis, il m’a annoncé qu’il retournait vivre avec elle. Le cauchemar a commencé. J’ai vécu la pire expérience de ma vie. Tous les vieux démons – la perte, l’abandon – que j’avais toujours tenus en laisse, se sont jetés sur moi avec une violence inouïe. J’ai cru en mourir, mais je m’en suis sortie. Je n’ai qu’un regret, m’être laissée aller. Je ne veux plus jamais revivre ça. L’amour fait trop mal, je préfère m’en tenir éloignée. »

Des sentiments figés

Comme Lucille, nombreux sont celles et ceux qui, après avoir été brûlés par un chagrin d’amour, se répètent, tel un mantra protecteur, « plus jamais ». Plus jamais d’abandon, plus jamais de déception, plus jamais de trahison. Pour ne plus ressentir de douleur, on est prêt à ne plus rien ressentir du tout.

Ces hommes et ces femmes qui ne veulent plus s’exposer aux brûlures de la passion, Boris Cyrulnik (1) les compare aux blessés de la route qui hurlent : « Ne me touchez pas ! » « Ils adoptent une position de défense antalgique. On appelle ce mécanisme de défense la “vigilance glacée”. L’amour déçu est une grande douleur, dont beaucoup cherchent à se défendre par la glaciation affective. »

Louis, 39 ans, se souvient de ce qu’il a ressenti lorsque Géraldine l’a quittée du jour au lendemain après quatre ans de vie commune. Non sans lui avoir dressé au préalable la liste exhaustive de tous ses défauts et défaillances, sexualité comprise. « J’étais littéralement coupé en deux. Une partie de moi enregistrait comme un ordinateur, tandis que l’autre devenait un bloc de béton. C’est difficile à exprimer, c’est comme si je me sentais devenir statue. Je n’arrivais plus à parler, j’étais écrasé par la trahison et la méchanceté. Je suis resté des mois dans cet état, sans pouvoir ni vouloir ressentir quoi que ce soit. »

« Rejeter l’amour comme émotion douloureuse est normal dans un premier temps, explique Martine Teillac, psychanalyste. C’est une réaction de survie en même temps qu’une étape classique du deuil. La blessure d’amour est aussi une blessure d’amour-propre, et les moyens de se réparer narcissiquement diffèrent selon la construction psycho-affective de chacun. »

Donjuanisme, surinvestissement professionnel, suractivité sociale ou repli sur soi, la mise à distance émotionnelle provoque des réactions diverses. Les femmes trouvent plus volontiers refuge dans la parole, les hommes, dans l’action, mais l’objectif final demeure semblable : ne plus s’exposer à la douleur.

Simon, 41 ans, qui se définit comme le contraire même d’un macho, avoue que son antidote a été « la consommation sexuelle sans états d’âme. J’avais besoin de me venger. Ces femmes étaient un moyen et de me faire oublier Laure et de prendre une revanche. Une façon de lui dire et de me dire : “Je n’ai pas besoin de toi.” » Carole, 36 ans, a adopté le mode de défense inverse : une abstinence sexuelle nourrie par un rejet de l’univers masculin. « Pendant deux ans, tout ce qui était masculin est devenu pour moi synonyme d’égoïsme et de lâcheté. Ce sont cette colère et ce rejet qui m’ont permis d’encaisser le choc. »

1- Psychiatre, psychothérapeute, auteur des « Vilains Petits Canards » (Odile Jacob, 2001).

Jusqu’où peut-on souffrir ?

Si geler ses émotions pour faire taire sa souffrance est un réflexe salutaire, inscrire ce comportement dans la durée peut devenir nocif. Catherine, 42 ans, reconnaît que l’anesthésie émotionnelle s’est d’abord révélée profitable, « le temps de souffler et de reprendre mes esprits », mais que sa décision de ne plus tomber amoureuse a commencé à l’aigrir peu à peu. « Je suis devenue sarcastique, méfiante. Mon idée fixe ? Ne pas me faire arnaquer. J’étais agressive, sur le qui-vive et, de fait, je ne risquais pas de rencontrer l’amour puisque je n’intéressais plus personne. Une discussion avec une amie m’a ouvert les yeux. J’ai décidé de me refaire confiance, donc, au fond, de refaire confiance à la vie. »

Jusqu’où peut-on souffrir ? Comment se défendre contre la violence du chagrin amoureux et ne pas s’emmurer dans la douleur ? Les psys entendent souvent ces questions ; et le désarroi quasi enfantin qu’elles expriment est l’écho d’une seule et même interrogation : comment s’en sortir ?

C’est bien évidemment l’absence de recettes infaillibles qui rend terrifiante, aux blessés de l’amour, la perspective d’un « après ». On connaît le dérisoire et la cruauté involontaire des conseils déclinés sur le mode « un de perdu, dix de retrouvés ». Pourtant, il est quand même des clés qui peuvent aider à faire de cette épreuve un outil de connaissance de soi.

« Commencer par accepter sa souffrance est la première étape qui permet de cheminer vers la guérison, poursuit Martine Teillac. Il est dangereux pour soi de museler ses émotions. Nier n’est pas faire disparaître. Accueillir la souffrance permet de l’atténuer, alors qu’en luttant contre son ressenti, on s’inflige une violence supplémentaire. » Une fois la douleur atténuée, il est bénéfique d’essayer de lui donner un sens. Si se tourmenter avec des questionnements en forme d’autoflagellation est stérile et douloureux, essayer de prendre la mesure de sa responsabilité dans son histoire peut être profitable. « Ce n’est pas se bloquer émotionnellement un temps qui peut être préjudiciable, explique Martine Teillac. Ce qui l’est, c’est de faire la politique de l’autruche et ne pas profiter de cette période pour essayer d’y voir plus clair en soi. » Se demander pourquoi on souffre autant, pourquoi on s’est perdu dans l’autre, pourquoi la perte semble insupportable sont autant d’interrogations qui permettent d’enrayer un possible processus de destruction de soi dans des relations affectives dysfonctionnelles. Et garder à l’esprit que l’amour, lieu par excellence des émotions les plus intenses, implique nécessairement une prise de risque.

« On ne peut pas se prémunir totalement contre le chagrin, précise Catherine Bensaïd (2). Mais il est clair que plus on travaille sur soi, plus on comprend ses mécanismes, et moins on risque de se détruire dans la relation suivante. Plus on se connaît, moins on aime la douleur. On l’accepte, mais on ne s’en repaît pas, on n’a pas envie de vivre avec. De même qu’on sait que ce n’est pas en étouffant ses émotions qu’on fera disparaître la souffrance de sa vie. »

2- Psychiatre, psychothérapeute, auteur de « Je t’aime, la vie » (Laffont, 2000).

Le retour à la vie

« La glace qui recouvre les émotions de ceux qui ont décidé de se protéger de l’amour est une croûte fragile, explique Boris Cyrulnik. Dessous, le volcan n’est pas loin. » On peut faire fondre cette glace, mais pas n’importe comment ni avec n’importe qui. Il importe de s’être d’abord consolidé intérieurement, d’avoir suffisamment réparé la blessure narcissique due à l’échec amoureux. Réapprendre à aimer implique que l’on ait réappris à s’aimer d’abord. Et cesser de remettre en question sa valeur est le premier pas vers la guérison. Une fois disparu cet autre qui était à la fois source de plaisir et de confiance en soi, on se retrouve seul, face à soi-même, à ses doutes, à ses peurs. « C’est dans ces moments-là qu’il est utile de se forcer à faire ce que justement l’on ne veut pas, c’est-à-dire s’occuper de soi, explique Martine Teillac. Se faire des petits cadeaux, prendre soin de son apparence, sortir, etc. Se rééduquer au plaisir permet de retrouver plus facilement le chemin qui mène à la vie. »

Reste aussi à se convaincre que l’on n’a pas « donné » pour rien. « J’ai tout donné et j’ai été trahi en retour » est un sentiment fréquent. « Le chagrin est la preuve que l’on n’a pas lésiné sur le don de soi, que l’on est resté authentique et fidèle à soi-même, avance Catherine Bensaïd. La vraie question est : “Vaut-il mieux souffrir et vivre l’émotion amoureuse dans toute sa richesse et son intensité, ou se protéger et ne se nourrir que d’émotions tièdes ?” »

Une fois écoulé le temps de la souffrance, de la rancœur ou de la colère, les repentis de l’amour finissent par s’avouer prêts à retenter l’aventure. « Le “je ne veux plus tomber amoureux” n’est évidemment pas à prendre au pied de la lettre, poursuit Catherine Bensaïd. Il s’agit plutôt de : “Comment faire pour ne plus tomber amoureux de quelqu’un qui va me faire souffrir.” Il faut aussi savoir que lorsqu’on a aimé, on aimera à nouveau car, heureusement, l’amour et le désir échappent à notre contrôle. »

Marc-André, 41 ans, en a fait l’expérience lors d’une soirée du type « divorcés revanchards » : « Avec mes deux meilleurs potes, nous étions en train de nous dire que nous en avions fini avec les histoires d’amour et que nous allions reprendre le rôle que nous n’aurions jamais dû quitter : celui du chasseur. A la fin de la soirée, le ciel me tombe sur la tête : Marjorie, drôle, jolie, intelligente. Je vis avec elle depuis trois ans. »

TONNERRE :

Les coups de foudre à répétition

Amoureuses de l’amour, elles collectionnent coups de foudre et déceptions à une cadence infernale. Leur credo : sans amour, la vie ne vaut d’être vécue. « La foudre ne frappe pas au hasard, lance Boris Cyrulnik, psychiatre. Il y a des femmes “paratonnerres” qui ont un besoin vital des sensations que procure l’état amoureux. » Besoin qui révèle une certaine dépendance : sans projet personnel suffisamment mobilisant, elles sont en quête perpétuelle de l’autre pour remplir leur vie. Un autre fantasmé qu’elles habillent de leurs désirs, attentes et besoins. Portées par leurs fantasmes et les sensations exacerbées, les amoureuses chroniques ne se nourrissent que d’un amour idéalisé. Mais lorsque la réalité vient lézarder la construction imaginaire, la déception et la souffrance remplacent l’exaltation. Pour les psys, les coups de foudre à répétition signent souvent une angoisse existentielle profonde, qui nie la réalité. « Or, une relation ne peut se construire qu’à l’épreuve de la réalité, explique Martine Teillac. Ce qui exige de se connaître soi-même suffisamment pour pouvoir repérer le “bon” autre. » C’est justement cette construction que les « serial lovers » tentent d’éviter sans en avoir toujours conscience. « Tout recommencer à chaque fois démontre une instabilité dans la construction psychoaffective de l’enfance », analyse Boris Cyrulnik. Peur de trop aimer, de se perdre dans l’autre, de perdre l’autre, ces coups de foudre, tels des garde-fous, permettent de se tenir éloigné de situations pouvant réactiver des peurs et des douleurs anciennes. « Je ne veux plus tomber amoureuse » et « je tombe sans arrêt amoureuse » seraient alors les deux faces d’une même médaille : celle de la peur d’aimer.

EPREUVE :

Quand la dépression guette

Pour les blessés de l’amour, la violence du chagrin rend impossible la perspective d’un lendemain. « La douleur est d’autant plus intense que lorsque nous sommes amoureux, nous croyons que notre monde est entièrement rempli par l’autre, analyse le psychiatre Boris Cyrulnik. C’est ce que l’on appelle en psychanalyse la “plénitude amoureuse”. Or, plus on est rempli de l’autre, plus sa disparition nous laisse vide de soi. Sans ancrage ni repère. »

Les personnes qui ne s’en remettent pas sont en apparence bien équilibrées.
C’est le chagrin amoureux qui révèle la vulnérabilité de leur personnalité. Reste alors la souffrance de n’être plus que vide. Et la dépression peut s’installer durablement.

Le seul critère qui permet de faire la différence entre chagrin normal et dépression est la durée des symptômes de souffrance. Lorsque le repli sur soi, la difficulté à effectuer les actes de la vie quotidienne, l’autodépréciation, les crises de larmes irrépressibles, l’incapacité à trouver du plaisir s’installent dans le temps, la menace est bien réelle. « Il est prudent de consulter dès que l’on sent que l’on ne remonte pas la pente au bout de trois ou quatre mois, conseille la psychanalyste Martine Teillac. Plus on s’abîme dans le chagrin, plus on perd le goût et le désir d’un retour à la vie. Une grande épreuve affective peut être l’occasion de s’attaquer à des pans entiers de son être que l’on a laissés en friche. »

Flavia Accorsi

Micro-trottoir : vos derniers émois

Quelle est votre dernière émotion ? Anodine en apparence, cette question en a désemparé plus d’un. “C’est quoi une émotion ?” Réponse : un coup au cœur rapide et intense. Morceaux choisis.

Virginie, 23 ans, étudiante en géographie : « Un film »
« J’ai été bouleversée par le film “Billy Elliot”. J’ai même pleuré de joie à la fin. D’ailleurs, on pleure tout le temps dans ce film. De rire ou de tristesse. C’est une vraie bouffée d’oxygène. »

Vincent, 44 ans, cadre dans l’industrie pharmaceutique : « Une violente dispute »
« Après trois ans de vie commune, ma seconde épouse a mis dehors mes deux enfants de 17 et 18 ans. Cela m’a plongé dans un mélange de colère et de désespoir. Ce choc a été le coup d’envoi de la procédure de divorce. »

Bernadette, 44 ans, fonctionnaire : « Un décès »
« La mère de mon conjoint est morte hier. Nous ne nous y attendions pas. Je ressens de la tristesse bien sûr, et de la compassion pour mon mari. »

Timothée, 59 ans, retraité de La Poste : « Mon pot de départ »
« J’ai éprouvé une grande joie lors de mon pot de départ de la Poste. Mes collègues m’ont confié leur affection. Les jeunes m’ont même dit que mon sens de l’humour allait leur manquer. J’ai un petit pincement de cœur, car j’ai vécu de bons moments. »

Ghislaine, 36 ans, formatrice : « Un geste de bonté »
« A l’occasion d’une session de travail très intense, un collègue, qui aurait pu être mon père, m’a prise dans ses bras, juste pour me réconforter. J’étais agréablement surprise par ce geste de bonté pure : ça existe encore ! »

Régis, 28 ans, cadre commercial, et Delphine, 26 ans, assistante commerciale : « Un voyage »
Lui : « J’ai eu très peur quand notre avion a atterri en République dominicaine en plein cyclone Deby. »
Elle : « La convivialité et le partage des pêcheurs démunis de ce pays m’ont touchée. »

Francesca, 38 ans, chargée de mission culturelle : « Un fiancé »
« Il y a peu de temps, j’ai retrouvé le fiancé de mes 15 ans. J’ai vraiment pris conscience de la part affective de moi-même. »

Jean-Paul, 54 ans, cadre commercial : « Une balade »
« Je me promenais en voiture en Bretagne, j’étais totalement dépaysé : ce défilement d’arbres, de rivières, de moulins… Le paysage était beau, dommage que je n’ai pas eu le temps de m’arrêter. »

Serge, 33 ans, écrivain : « La mort de Kabila »
« Lorsque j’ai appris la mort de Laurent Désiré Kabila, à la radio, j’étais si heureux que j’en ai dansé. C’était un trafiquant, un arriviste, un bourreau… Comment ne pas se réjouir ? »

Victoria, 46 ans, agent de presse sur Internet : « Des retrouvailles »
« J’ai été émue de retrouver des amis de longue date autour d’un brunch ce matin. Je me suis rendu compte de la richesse de notre passé commun. »

Pierre, 70 ans, torréfacteur à la retraite : « Ma naissance »
« Ma plus grande émotion reste probablement ma naissance. C’était le début de l’aventure. Si on est là sur une petite planète à tourner autour du soleil, ça vaut le coup, non ? »

Fred, 24 ans, prothésiste dentaire : « Une copine »
« Je n’en suis pas encore revenue d’avoir retrouvé une copine perdue de vue depuis deux ans. »

Javier, 25 ans, informaticien : « Votre question »
« Quelle stupeur quand vous m’avez arrêté ! Je vous ai pris pour un responsable des forces de l’ordre… » (ndlr : la carte de presse, comme celle des fonctionnaires de police, porte un bandeau bleu-blanc-rouge).

Aïcha, 24 ans, animatrice : « Mon copain »
« Mon copain est rentré de voyage hier soir, après une semaine de séparation. J’ai éprouvé tant de joie que j’en ai pleuré. Je l’adore ! »

Caroline, 27 ans, aide-éducatrice : « Un retard »
« J’ai encore dû attendre une personne en retard, ça m’énerve vraiment ! Je perds vite patience. »

Thérèse, 71 ans, secrétaire à la retraite : « Le deuil de mon frère »
« J’ai ressenti un terrible vide lors du brusque décès de mon frère. Comme nous étions très unis, j’ai eu l’impression qu’on m’arrachait une partie de moi-même. »

Benoît, 22 ans, étudiant en biochimie : « Une rupture »
« J’éprouve aujourd’hui de l’amertume après avoir traversé un tas d’émotions qui accompagnent une rupture : tristesse, peur de tout perdre, espoir, colère. »

Patrick, 49 ans, cheminot au chômage : « La lâcheté »
« A la télé, j’ai vu des jeunes qui frappaient une femme âgée pour lui arracher son sac. Ce genre de comportement m’inspire de l’indignation, de la colère : c’est lamentable et lâche ! »

Carmen, 35 ans, chef produit dans l’horlogerie : « Des petits riens »
« Lorsqu’il fait beau, je suis émerveillée par la lumière du matin. Il faut être ouvert aux petites choses, car si l’on attend les grandes, on est souvent déçu. Le bonheur est une accumulation de petits détails. »

Jean-Charles, 46 ans, conseil en investissement immobilier : « La montagne »
« Les skis aux pieds, j’admirais une vue sur les Alpes du Sud et la mer. Tout était si pur qu’il est difficile de mettre des mots sur cette émotion : plus que de la joie en tout cas. C’était un bonheur contemplatif. »

Bernard, 48 ans, cadre dans une banque : « La mort de Trenet »
« En apprenant le décès de Charles Trenet, j’ai regretté de ne pas l’avoir connu personnellement, ou au moins vu en concert. Je suis nostalgique aussi, car quand je l’écoute, ça me rappelle mon enfance, mes parents… »

Elodie, 30 ans, contrôleur de gestion : « Mon anniversaire »
« Le jour de mon anniversaire, j’étais très déçue, car personne ne m’avait appelée. Mais le soir, alors que je dînais avec mon mari, mes amis sont arrivés au dessert. Quelle surprise ! J’en ai pleuré ! »

Dominique, 39 ans, responsable qualité : « Une naissance »
« A l’occasion de la naissance de ma dernière fille, une sensation de joie, d’accomplissement et d’épanouissement m’a envahi. J’ai pu la voir sortir, couper le cordon, la prendre dans mes bras… »

Maria, 23 ans, professeur de français : « Une bonne nouvelle »
« L’autre jour, j’ai reçu un papier administratif que j’attendais depuis longtemps. La première étape pour obtenir un permis de travail en Australie. Quel soulagement ça a été ! »

Denis, 38 ans, contrôleur SNCF : « La peur de l’agression »
« Aujourd’hui, j’ai dû courir après deux clients. J’ai ressenti pas mal d’angoisse, car dans ces cas-là, on appréhende toujours d’être agressé. D’autant que ça m’est arrivé il y a un an. Après, c’est difficile à vivre. »

Momo, 24 ans, danseuse jazz : « Un homme entrain d’uriner »
« J’ai été surprise tout à l’heure en voyant un homme entrain d’uriner contre un mur dans la rue. Parfois, je les envie. J’aimerais pouvoir en faire autant. »

Yann, 38 ans, technicien télé : « Un train supprimé »
« J’attendais un train pour aller voir mon père gravement malade à l’hôpital, et le chef de gare vient d’annoncer que ce train était supprimé. Je suis très énervé, car le suivant va partir trop tard pour que j’arrive avant la fin des visites. Je ne sais pas si je reverrais mon père vivant. »

Karen Isère et Lorenzo Virgili.

Débat : faut-il ou non se défouler ?

Oui, car pleurer, crier en thérapie, c’est redonner la parole au corps, répond la psychologue. Non, inutile de taper sur un coussin, c’est pire après, objecte le psychiatre. Une polémique toute en nuances.

POUR : ISABELLE FILLIOZAT

Psychologue clinicienne, psychothérapeute certifiée en analyse transactionnelle et PNL, elle est l’auteur de sept livres, dont « Que se passe-t-il en moi ? » (Lattès, 2001), « Au cœur des émotions de l’enfant » (Lattès, 1999) et « L’Intelligence du cœur » (Marabout, 1998).

« Une gymnaste pleure. Depuis qu’elle est tombée, paralysée par la peur, elle ne peut plus réaliser sa figure favorite. Je l’aide à sentir son émotion, à laisser cette dernière parcourir son corps. Nourrie par une respiration ample, la réaction physiologique naturelle se réveille. Trois grands cris sortent de sa gorge. Quelques minutes plus tard, elle exécute sa figure gymnique sans problème.

Depuis qu’Anne a pu ressentir et vivre les émotions liées au viol subi dans son enfance, son herpès génital a disparu. Un nœud au ventre présent depuis plus de vingt ans qui disparaît en quelques minutes. Une panique de parler en public qui s’évanouit en quelques hurlements. C’est si simple de redonner la parole au corps. Pourquoi se priver d’un tel outil de réparation ? Pourquoi avoir peur d’exprimer ? C’est si bon de crier, de faire du bruit, de rire à gorge déployée, de pleurer à gros sanglots ! C’est si bon de se sentir vivant.

L’émotion est un processus physiologique. La nature nous en a dotés pour notre plus grand bien. Nos émotions ont pour fonction de nous préparer ou de réparer notre organisme. La décharge fait partie du processus de libération. Inhiber l’expression d’une émotion, c’est bloquer une réponse physiologique de l’organisme, c’est conserver la tension.

Faut-il donc toujours pleurer ses détresses, crier ses terreurs et manifester bruyamment ses colères ? Non, seules nos émotions “naturelles” sont à exprimer. Or, 80 % de nos réactions émotionnelles ne sont que des sentiments parasites. Ce sont des émotions emmêlées, des blessures non guéries de l’enfance, des sentiments écrans de nos émotions véritables.

Beaucoup d’entre nous ont du mal avec leurs émotions, parce que la société nous invite à les réprimer depuis notre plus jeune âge. Elles sont coincées en nous depuis si longtemps que nous avons peur qu’elles ne détruisent tout autour de nous si nous les laissions affleurer. C’est un fantasme de tout petit enfant.

Il ne s’agit pas d’exprimer n’importe quoi, n’importe comment. La décharge qui libère est celle qui a du sens parce qu’elle est entourée de mots.

Aujourd’hui, il existe en psychothérapie de multiples approches. A chacun de sentir la route qui lui convient le mieux. Pour ma part, j’aime celle de la décharge émotionnelle parce qu’elle est simple, naturelle et belle. Je l’utilise encadrée par d’autres techniques et outils.

CONTRE : FRANÇOIS LELORD

Psychiatre spécialisé dans le conseil en ressources humaines, il est notamment l’auteur de « Liberté pour les insensés » (Odile Jacob, 2000) et des « Contes d’un psychiatre ordinaire » (Odile Jacob, 1993).

« Vous vous sentez tourmenté par des émotions sans rien en laisser paraître. Peut-être regrettez-vous de n’avoir pas suivi une thérapie de groupe où les participants expriment leur colère rentrée en hurlant et en frappant des coussins, ou éclatent en sanglots en évoquant leurs blessures passées, “libérant” leurs émotions sous l’œil bienveillant du groupe. Cette vision des émotions comme un trop-plein qu’il faut savoir évacuer de manière explosive a été longtemps prédominante en psychologie.

Mais des études récentes montrent que cette “vidange émotionnelle” (“emotional venting”) n’est pas aussi bénéfique qu’on le croyait. Lorsqu’on demande à des sujets d’exprimer bruyamment leur colè-re en criant et en frappant, ils se sentent encore plus en colère après l’expérience, sont plus irritables, et leur tension artérielle est plus élevée. Leur demander de pleurer en évoquant un événement triste aboutit à un résultat similaire : ils sont plus tristes et plus perturbés que ceux à qui on a simplement demandé de raconter l’événement sans exiger qu’ils se laissent aller aux pleurs. La théorie de la “vidange émotionnelle” oublie que nos émotions ont une fonction capitale de communication avec autrui. Exprimer une émotion de manière adaptée, c’est faire en sorte qu’elle nous aide à résoudre un conflit ou à améliorer notre relation à l’autre.

Plutôt que de vous défouler contre un coussin, entraînez-vous plutôt à exprimer votre colère au moment où l’on vous contrarie, en la dirigeant contre celui ou celle qui cause votre ire. Et arrangez-vous pour que votre colère ne soit pas insultante ou trop accusatrice, afin de laisser la place, plus tard, à une résolution du conflit qui vous évitera d’autres colères.

De même, sangloter à chaudes larmes en solitaire risque de vous abattre encore plus. Essayez plutôt d’exprimer votre tristesse face à un interlocuteur bienveillant et capable d’exprimer sa compassion. Les larmes ont une fonction d’appel à l’aide et s’apaisent par la consolation. Les laisser couler dans la solitude ou face à des gens indifférents ne vous aidera pas.

En conclusion, savoir exprimer nos émotions, ce n’est pas les “vidanger” après coup, mais les exprimer au moment où elles surviennent, en tenant compte de la situation et des interlocuteurs. Ni rétention ni explosion, mais un acte de communication par lequel elles nous aideront à mieux trouver ou défendre notre place au milieu de nos semblables. »

Isabelle Filliozat, François Lelord

Source : http://www.psychologies.com/cfml/dossier/l_dossier.cfm?id=94




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