Le rôle de l’entourage dans la prévention du suicide

Il semble évident qu’il faille interagir avec la famille et les membres de l’entourage des personnes qui vivent une crise suicidaire. On peut se demander s’il existe une spécificité d’approche auprès de la famille d’une personne suicidaire qui permette de différencier ce que l’on peut ou doit faire dans l’approche avec les membres de la famille de n’importe laquelle personne troublée ou aux prises avec un problème de santé mentale. Il semble qu’il y a certains aspects de la situation d’une crise suicidaire qui nécessitent une approche spécifique. On suggère que:

1) Il faut évaluer le potentiel suicidaire de la personne en crise ainsi que celui des membres de la famille (planification du suicide, antécédents suicidaires, ressources déjà utilisées, alcoolisme et toxicomanie, réseau d’aide informel disponible).

2) Il faut exiger que les proches se débarrassent des moyens disponibles pour s’enlever la vie et surveiller l’accès aux moyens. Il s’agit de s’assurer qu’il n’y pas, à la maison, de médicaments susceptibles d’être utilisés pour s’enlever la vie, et évidemment, il faut sécuriser les armes à feu s’il y en a.

3) Il faut expliquer que, si la personne suicidaire demande à un proche de ne pas parler de ses idéations et comportements suicidaire, il importe de lui faire savoir vos inquiétudes et de lui indiquer qu’un tel secret est trop lourd à porter pour une personne seule, et aborder directement la question de confiance et de silence.

4) Il faut démystifier le suicide: ce n’est pas une maladie, ce n’est pas une tare génétique, ce n’est pas causé une autre personne, mais les membres de l’entourage peuvent aider facilement et le fait d’en parler avec une personne suicidaire ne va pas augmenter le risque d’une tentative.

5) Il faut s’assurer que les proches connaissent des ressources disponibles 24 heures par jour au cas où la personne suicidaire vive une crise aigue ou que ses proches s’inquiètent.

Outre les suggestions ci-dessus, l’approche avec les membres de la famille semble suivre les mêmes critères que pour toute bonne thérapie individuelle ou familiale.

Dans un article sur les réactions des membres de la famille et des amis face aux personnes suicidaires, Mishara (1995) suggère que les membres de l’entourage ont souvent des conceptions erronées concernant leur rôle dans l’intervention. Les gens peuvent croire:

1) Je suis la seule personne capable d’aider l’individu suicidaire. Personne ne peut jouer le rôle de sauveteur miraculeux. Cependant, toute personne suicidaire peut appuyer cette croyance par des énoncés du type "Tu es la seule personne qui me comprend", ou "Personne d’autre que toi ne peut m’aider". C’est rarement le cas.

2) La personne suicidaire a fait un mauvais choix en me choisissant comme confident. Les membres de l’entourage se sentent souvent inadéquats pour aider quelqu’un aux prises avec des décisions de vie ou de mort. Il faut énormément d’assurance pour aider un membre de la famille à croire qu’il ne peut pas faire de gaffes qui vont avoir comme effet la mort de quelqu’un, mais la seule aide amicale peut être bénéfique. Plus particulièrement, ils ne peuvent pas faire de tort s’ils parlent du suicide avec quelqu’un.

3) Il faut respecter le désir d’une personne suicidaire de rester seule. L’isolement est souvent une indication de risque élevé de passage à l’acte et peut être conçu comme un appel à l’aide. Il y a de risque de passage à l’acte plus élevé lorsqu’on laisse une personne suicidaire seule.

4) La personne suicidaire a tellement de problèmes que mes propres problèmes ne comptent pas. Il arrive souvent que les membres de la famille soient tellement convaincus de l’importance des problèmes de la personne suicidaire qu’ils en oublient leurs autres problèmes et difficultés, et ceci diminue leurs habiletés à être disponibles pour aider la personne suicidaire.

5) Si je parle avec la personne suicidaire, je peux apprendre des choses que je ne désire pas savoir. Puisque le sentiment de culpabilité est omniprésent, les membres de l’entourage peuvent éviter de parler des troubles parce qu’ils ont peur d’être confrontés par leurs échecs et insuffisances.

Selon certaines études, un nombre important de parents d’adolescents ayant fait une tentative de suicide ont souffert d’un problème psychiatrique, généralement la dépression, et même ceux qui ont identifié une menace ouverte de suicide chez leur adolescent(e) n’ont pas décelé le désespoir sous-jacent à la menace. (Snakkers et al., 1980).

Le thérapeute Joseph Richman (e.g. 1993) a beaucoup publié sur la thérapie familiale et son rôle dans la prévention du suicide des personnes âgées. Il caractérise les familles des personnes suicidaires comme:

1) Incapables d’accepter des changements associés aux séparations éventuelles par la mort

2) Vivant des conflits interpersonnels avec des échecs dans le règlement des problèmes familiaux

3) Vivant des problèmes de la structure familiale

4) Vivant des relations où un membre de la famille est identifié comme bouc-émissaire, alors qu’il y avait des relations problématiques (par exemple, relation sado-masochiste, relation ambivalente)

5) Vivant des problèmes affectifs, particulièrement l’agression ou la dépression

6) Vivant des problèmes de communication, soit des difficultés de communiquer, trop de secrets dans la famille ou trop de communication des dangers imminents

7) L’intolérance vis-à-vis les situations de crise, particulièrement concernant les séparations.

Richman trouve qu’il y a souvent des communications concernant la mort et que ces communications impliquent souvent les "double-binds". Il suggère qu’il est très important pour ceux qui font de la thérapie familiale de ne pas appuyer le point de vue d’un des membres de la famille et d’éviter de culpabiliser la personne suicidaire ou les autres membres de la famille même si certains individus semblent être la cause principale des problèmes. Aussi, il recommande de ne pas essayer de modifier les patrons d’interrelation familiale ayant des racines culturelles et ethniques qui durent trop longtemps pour être défaites lors d’une thérapie familiale. Cependant, Richman identifie clairement le client comme étant la famille qui se sent menacée ou qui vit énormément de stress ou de détresse plutôt que d’identifier le client comme étant la personne suicidaire. Il encourage l’expression des sentiments et particulièrement l’expression des sentiments de perte et de deuil.

Richman aborde la question complexe de ce qu’il faut faire lorsqu’il existe une situation de pacte de suicide où deux personnes ont l’intention de s’enlever la vie ensemble. Il conçoit ces pactes de suicide non pas comme étant des décisions rationnelles des personnes qui choisissent de ne pas continuer à vivre, mais plutôt comme un problème de couple et de système familial qui a besoin d’une résolution. Les membres du couple ont souvent le sentiment d’être pris dans une relation et une situation sans issue et ne savent pas comment obtenir l’aide dont ils ont besoin. Il arrive souvent qu’ils appuient leur projet de s’enlever la vie sur des histoires rapportées par les média d’individus qui sont pro-suicide, comme la Société Hemlock. Il croit que dans ces cas que la relation symbiotique dans un couple de personnes âgés peut être un facteur dans le complot pour s’enlever la vie ensemble, mais peut-être aussi la base pour créer une meilleure relation de couple et pour diminuer le sentiment qu’il n’y a rien à faire. Il s’agit dans ces cas de transformer la relation symbiotique en une relation avec autant de symbiose mais dans laquelle il y a plus d’activités créatrice et de ce qu’il appelle "playfull regression" (régression animée ou joyeuse).

King et al. (1997) ont essayé de déterminer quelles sont les variables dans les familles qui sont liées à l’adhésion des adolescents suicidaires au régime de traitement qui inclue la prise de médicaments, la présence aux sessions de thérapie individuelle, et la participation aux sessions de thérapie familiale. Ils ont étudié 66 adolescents hospitalisés suite à une tentative de suicide, souffrant de dépression. Ils ont effectué une deuxième évaluation 6 mois après l’hospitalisation pour évaluer l’adhésion aux recommandations: ils ont trouvé que 67% ont continué à prendre leurs médicaments, que 51% ont continué en thérapie individuelle, et seulement 33% ont continué en session de thérapie familiale. De plus, ils ont trouvé que, lorsque les mères avaient un sentiment d’agressivité, les adolescents avaient moins tendance à continuer à prendre leurs médicaments, et que lorsque les mères avaient des symptômes de dépression ou des symptômes paranoiaques, il y avait moins de tendance à continuer les thérapies individuelle et familiale, et en général, le plus il y avait de problèmes familiaux, le moins la probabilité que le jeune suive les recommandations était présente.

Source : http://psydoc-fr.broca.inserm.fr/conf&rm/conf/confsuicide/mishara.html




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