Dépendances - drogue, alcool, jeu : quand le plaisir fait mal

Pour des raisons neurophysiologiques ou à cause de leur histoire, les "accros" sont confrontés à l’ennui et ont besoin de sensations fortes. Témoignages et portes de sortie.

Par Isabelle Fontana et Isabelle Taubes

Prenez un rat. Placez sur sa tête des électrodes qui stimulent l’hypothalamus, zone du cerveau impliquée dans le plaisir. Vous obtenez un animal comblé. Offrez-lui une pédale qui lui permet de s’envoyer une décharge de bien-être dès qu’il le souhaite. Il devient vite accro à ce plaisir au point d’en oublier de boire, manger, dormir. Négligeant ses fonctions vitales, il meurt… de plaisir. "L’animal se trouve dans le même état qu’un toxicomane au moment où il fait couple avec sa passion", explique Jean-Pol Tassin, responsable de la chaire de neuropharmacologie au Collège de France.

Ce détour par le psychisme du rat –dont le cerveau ressemble étrangement au nôtre– rappelle que nous sommes capables de rechercher un plaisir qui, au final, provoque plus de mal que de bien. Pourquoi certains recherchent-ils des satisfactions dangereuses ? Parce que leur environnement ne leur apporte pas le plaisir auquel ils aspirent, répondent en chœur neurobiologistes et psys.

Difficile d’établir le profil type d’un amateur de paradis artificiels.

"C’est une question de psychologie personnelle et de rencontre à un moment donné entre une personne et une source de satisfaction particulière", note Jean-Pol Tassin. Mais on retrouve des constantes. "Il semblerait que, génétiquement, on puisse repérer des vulnérabilités individuelles : certaines personnes seraient plus sensibles au bien-être chimique donc plus exposées aux conduites de dépendance." On constate aussi que, toujours pour des raisons génétiques ou à cause des péripéties de leur histoire, certains individus sécrètent moins d’endorphines –les molécules du plaisir. D’où une plus grande confrontation à l’ennui et le besoin de sensations fortes. A ce titre, toxicomanes, alcooliques, accros au jeu ou au saut à l’élastique appartiennent à la même famille, leur fonctionnement neurophysiologique est identique.

Les psychanalystes, quant à eux, postulent qu’un manque d’amour dans l’enfance ou des parents trop encombrants peuvent nous pousser à opter ensuite pour des formes de plaisir destructrices : on s’aime comme on a été aimé. Sur le plan comportemental, des traits de caractère sont récurrents : vulnérabilité, suggestibilité, tendances dépressives, manque d’estime de soi. Les personnalités dépendantes sont souvent des individus qui, généralement au sortir de l’adolescence, ont décidé plus ou moins consciemment de ne compter sur personne –par peur d’être déçu, rejeté– pour accéder au plaisir et au bien-être. Mais ce refus de dépendre de l’autre contribue à les transformer en esclave d’un produit ou d’une passion.

Comment fonctionne ce plaisir qui nous fait mal ?

Selon Freud, il y aurait des liens étroits entre la recherche du plaisir et l’idée de la mort. Certains ne peuvent le trouver qu’en mourant symboliquement à eux-mêmes. Ainsi seulement ils se sentent exister. Le toxicomane jouit quand son moi s’évanouit sous l’influence de la drogue. " Le plaisir du joueur consiste à perdre sa conscience de soi et à laisser le hasard décider de son destin, explique Marc Valleur, psychiatre au Centre Marmottan (1) et coauteur du “Jeu pathologique” (2). Dans l’attente du verdict, son excitation est à son comble. Gagner lui procure la sensation d’être l’élu de Dieu. "

Qu’il se drogue, boive ou se dope au danger, l’individu n’aura de cesse de retrouver l’extase ou l’excitation ressentie la première fois. Cette première fois commande désormais toutes ses attentes. La sensation de manque, qu’il connaît inéluctablement dès qu’il est privé de sa " chose ", fait intégralement partie de sa quête du plaisir. " Elle est même parfois le but recherché ", souligne Marc Valleur. Le manque sert à circonscrire l’objet dont il a besoin pour être heureux. Un besoin, c’est précis, délimité, donc rassurant. Au contraire de l’énigme posée par son désir profond : qu’est-ce que je veux réellement ? Le refus de se confronter à cette question constitue l’une des causes des dépendances pathologiques.

C’est dire que le chemin vers des plaisirs moins nocifs passe obligatoirement par l’acquisition d’un rapport moins anxieux au désir. Et par l’accès à une tranquillité intérieure capable de mettre fin à la quête de satisfactions paroxystiques : on ne renonce aux plaisirs qui rendent malade que lorsqu’on a trouvé d’autres manières de jouir de la vie. Mais pour cela, il faut transformer son regard sur soi et les autres. Et il est parfois indispensable de changer d’environnement, d’amis et de façon de penser. " Les neurones “dopaminergiques” sont aussi impliqués dans l’habituation, les réflexes comportementaux, rappelle Jean-Pol Tassin. Chaque fois que le contexte lié à l’objet dont on dépend resurgira, on en aura extrêmement envie. " Fort heureusement, ces neurones " s’éduquent ", en apprenant à renoncer à des idéaux de plaisir absolu et à mieux tolérer les inévitables frustrations générées par la vie en société. Retrouver le chemin du plaisir qui fait du bien, c’est l’expérience que relatent les trois témoignages suivants.

Gabriel, 30 ans

" A 20 ans, je voulais de l’extraordinaire. Quand les copains qui consommaient de l’héroïne m’ont parlé des “flashs” qu’ils obtenaient, je n’ai pas mis longtemps à craquer. Dès le début, j’ai trouvé ça miraculeux. Il y avait bien quelques “réveils” désagréables mais ce n’était rien comparé au plaisir suprême qui suivait la prise de drogue. Sensation de relâchement, vague immense de sérénité, envahissement de douceur, etc. Je n’avais rien vécu de tel et j’ai cru que, désormais, je serais maître de mon bonheur, que je le programmerais quand je voudrais. Je me vivais comme un aventurier de l’extrême. Et puis, il y avait les rites qui accompagnaient toute prise, les amis avec qui je croyais faire corps dans ces moments-là. Plus de barrières morales, une volupté d’être et chaque cellule en état d’apesanteur. Pourtant, très vite, il m’a fallu plus de produit pour planer. Mon corps, ma tête, tout explosait quand je n’en avais pas. Ma vie est devenue une répétition d’actes mesquins. Je n’allais plus en cours.

Je ne recherchais les amis que s’ils étaient de possibles pourvoyeurs. Quand mes parents ont compris ce qui m’arrivait, j’étais déjà très mal. Il n’y a pas eu de reproches. Hospitalisation. Psychothérapie. Cures et rechutes quand je réussissais à m’échapper vers mes anciens copains. Mon père venait me chercher. Très sportif, il m’a emmené faire du ski, des randonnées. J’ai appris à retrouver les sensations de bien-être simple, naturel, ou à me dépasser, sans effets secondaires terribles. Cela fait deux ans que je n’ai pas touché à la drogue. Le besoin d’être aimé, la peur de l’ennui me poussent aujourd’hui vers d’autres quêtes. Etre autonome et libre. Piloter un avion, aller soigner des lépreux ou fonder une famille, je n’ai pas encore choisi. "

Louis, 36 ans

Quand j’ai gagné 30 000 francs aux machines à sous, j’ai eu des picotements dans tout le corps et une sorte de vertige. C’était une somme importante pour moi, attaché commercial dans une société. Ce qui m’a fait chavirer, c’est de me sentir choisi par le destin. Autour de moi, les autres joueurs répétaient des gestes inutiles. Moi, j’avais obtenu ce qu’ils espéraient tous. Je me suis mis à attendre fébrilement les instants où je pourrais m’échapper vers le casino, tenter encore le sort pour vérifier que la magie serait là, une nouvelle fois, pour moi seul. Tout puissant.

Je suis allé vers les tapis de jeux, la roulette. Quelles montées d’adrénaline en voyant la petite bille virevolter ! Le plus fou, c’est que j’ai gagné de fortes sommes, deux ou trois fois en quelques mois. Perdu aussi, beaucoup. Mais un nouveau gain, même infime, réactivait ma certitude d’être hors du commun, de maîtriser le hasard. Cela m’aidait à supporter mon emploi peu gratifiant et des relations amoureuses qui ne dépassaient jamais quelques semaines. Je faisais des emprunts, persuadé que je pourrais rembourser rapidement. C’était vital de jouer…

Et puis j’ai dû arrêter. Fausse signature sur chèques “empruntés” à mon père, vols chez des amis. Interdit de casino. Depuis six mois, un psychothérapeute me fait tenir un carnet où je dois noter mes comportements et les effets de mes actes “pour mieux percevoir la réalité”. J’essaie de m’investir davantage dans les liens amoureux. Mais au fond de moi, passion rime encore avec jeu. Je sais que je ne suis pas guéri. "

Sophie, 47 ans " J’ai longtemps trouvé beaucoup de plaisir avec l’alcool : plaisir du palais mais aussi plaisir de l’ivresse avec ses risques, ses sensations fortes. Désinhibée, je m’autorisais toutes les réparties, moi la timide, et toutes les conquêtes. En société, j’aimais cette impression que l’on se “réchauffe”, que l’on fait bloc. Cet état de fusion régressif me rassurait. Un traumatisme sexuel dans mon enfance et une famille très rigide m’avaient sans doute rendue fragile et dépendante. Il y a eu aussi l’échec de mes deux mariages. Je passais pourtant pour une bonne vivante. Cadre dans une grande entreprise, j’assurais et j’élevais seule mes deux enfants. L’alcool venait masquer mes angoisses, m’anesthésier. Je pouvais modifier mes états de conscience à la demande. Puis, il y a eu une sorte de spirale. Je buvais tellement que je perdais tout contrôle. Je ne me souvenais pas de ce que j’avais dit ou fait. Mais comme je renaissais de ces “black out”, pourquoi ne pas recommencer pour voir ?

Recommencer à jouer avec la peur, renouveler les défis. je me trouvais très forte. Une sorte de phœnix. Brûlée, jamais détruite. Je ne voulais me souvenir que des sensations excitantes de l’ébriété, pas des nuits où je vomissais, des matins où il fallait un maquillage épais pour cacher les stigmates du vin, de la peur, tous ces moments qui se multipliaient. L’alcool m’a absorbée. La souffrance physique et morale est devenue permanente. Sans les Alcooliques anonymes, c’était la mort ou l’hôpital psychiatrique. Grâce aux réunions, à l’aide des autres alcooliques, je suis abstinente depuis six ans. J’ai envie de ressembler à ceux qui vont bien. Avec eux, j’ai trouvé d’autres plaisirs. Celui de la solidarité, de la générosité, du partage. Le chemin est difficile. Si je ne rebois pas, ce n’est pas par vertu mais par peur. Sans cesse, je dois mettre en œuvre des stratégies d’affrontement de la vie pour retrouver ma vraie identité, grandir, me sentir bien réellement. C’est cela mon nouveau bonheur. "

BIOLOGIE :

Le cerveau dans tous ses états

Quelle relation y a-t-il entre plaisir et bonheur ? Aucune, affirment les neurophysiologues. Le plaisir est avant tout une sensation physique : lorsque le cerveau reptilien, la partie inférieure de notre encéphale, décode un besoin – faim, soif, sommeil, faire l’amour, etc. –, il envoie un " signal " de détresse sous forme de désir. Le cerveau limbique, qui gère nos automatismes, lui répond en le satisfaisant. Le désir devient alors plaisir, résultat d’échanges électrochimiques complexes, ceux-ci pouvant être provoqués artificiellement par des molécules de synthèse. Rien de tel pour le bonheur : c’est une sensation psychophysiologique. Il naît dans le néocortex (siège de l’intelligence), la partie supérieure de notre encéphale, que nous sommes capables de contrôler mentalement, à l’inverse du cerveau reptilien. Lorsque nous décidons d’avoir un état d’esprit positif, notre néocortex envoie des signaux positifs à notre cerveau limbique. Leur relation est harmonieuse, nos actes sont en accord avec nos pensées. C’est ça le bonheur ! Nos gestes deviennent alors joyeux, notre regard lumineux, notre respiration profonde, etc. (Erik Pigani)

POUVOIR, STRESS ET SEXE :

" J’ai eu des aventures avec des centaines de femmes et je ne passe pas une nuit sans faire l’amour, confie Mac Henry au magazine économique américain “Fortune”. Pour moi, le sexe, c’est comme l’alcool pour l’alcoolique. Impossible de vivre sans. J’ai détruit mon mariage et ma carrière pour une “dernière aventure”. "

La compulsion sexuelle ruinerait la vie de 4 à 6 % des Américains. Victimes : les hommes de pouvoir. " Avocats, médecins, patrons d’entreprise, prêtres : dotés d’un ego puissant, ils doivent gérer un haut niveau de stress, explique Betsy Morris, sexologue. Faire l’amour est l’un des moyens les plus stimulants de flatter cet ego et d’éliminer le stress. " Une dépendance prise au sérieux aux Etats-Unis, avec l’ouverture de centres spécialisés.

(Sophie Chiche)

Source : http://www.psychologies.com/cfml/articleweb/c_articleweb_themapsy.cfm?id=2121




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