L'enfant de parent alcooliqueAuprès d'un alcoolique, c'est-à-dire d'un alcoolo-dépendant, l'enfant vit dans la peur, la honte, la maltraitance, le sentiment d'incompréhensible et d'abandon. Quel avenir éloigné ? Intervenir ? Quelle prévention ?LE VÉCU QUOTIDIENLe vécu est marqué par la souffrance quotidienne,
les dégâts de la dissimulation,
l’incompréhensible de la situation,
les risques à long terme,
parfois aussi quelques notes positives. Nous passerons sur ce qui est terrible, mais peu fréquent :
- La maltraitance mettant la vie en danger (livres de Dave Pelzer et Tim Guénard), et pas seulement dans les familles recomposées.
- Quant à la détérioration cérébrale de l'embryo-fœtopathie alcoolique, à cause des canettes de bière en trop des femmes enceintes, ce n’est une violence ni dans le style, ni dans l’intention mais hélas la violence est dans le résultat : 1/4 des handicapés mentaux, et c’est incurable.
La souffrance quotidienne est bien vue au Canada
par Paulette Chayer Gelineau et Fabienne Moreau dans leur clientèle privée :L’enfant n’a pas le droit d’être un enfant.
- La peur : peur quand l'alcoolique ne rentre pas le soir, peur aussi quand il rentre : avec ses violences verbales et physiques;
- La honte : le respect a disparu de la famille, chacun se croit coupable à force d’être accusé, et chacun craint la honte pour la réputation du malade et de la famille ;
- L’échec est permanent, les espoirs de changement et l’élan de vivre sont déçus tous les jours,
- L’enfant vit privé de sécurité, privé d’affection, privé de sa spontanéité, privé d’exprimer ses sentiments négatifs ou positifs, privé souvent de saine alimentation et de sommeil tranquille.
- L’enfant est trop laissé à lui-même, parce que l’autre parent tolère, ou qu’il boit à son tour, ou qu’il est parti, ou simplement qu’il est trop accaparé par son propre chagrin :
- Le sentiment d’être abandonné et pas aimé est terrible parce que l’enfant a moins peur de la mort que d’être abandonné. Le risque d'abandon, parfois à la rue, se réalise si la mère alcoolo-dépendante, restée seule, est hospitalisée ou décède.
- Doutant de lui-même, l'enfant est menacé de dépression, dont le premier signe sera l’effondrement des notes à l’école.
Les dégâts de la dissimulation imposée sont bien démasqués dans le livre de Paulette et Fabienne :• L'enfant est blessé à l’intime : - blessé dans son sens de la justice et du respect, blessé dans sa vérité, son désir de comprendre, son estime de soi.
- À la maison, chacun minimise et excuse, disant : “C’est une façon pour lui de se détendre”
- On cache et on répare les dégâts matériels,
- On ne répond pas aux scènes de jalousie insensée et autres accusations injustes :
c’est la loi du silence.- À l’extérieur, si on parle, c’est pour mentir, pour excuser l’absentéisme et autres manquements de l'alcoolique.
- L’enfant remarque qu’il est puni pour des riens quand l'alcoolique, lui, n’est jamais puni.
- "Ce qui est faux devient le réel."
- L’enfant doute alors de son jugement,
Soulignons l’incompréhensible de sa situation.
- Il se reproche sa lâcheté comme il souffre de la lâcheté de son autre parent;
- C’est l’empire du faux, dont Soljenitsyne a crié la violence. C'était à propos de la propagande. Nous-mêmes l’avions enduré sous l’occupation.
- S’il est croyant, il me semble que l’enfant est blessé dans sa prière, entachée de culpabilité abusive. Dire merci à Dieu est-il évident pour qui se croit abandonné même de lui ? La prière de demande a pu régresser en vaine demande de miracle. L’enfant n’a aucune clé pour accompagner la prière d’aucun de ses deux parents, prière plus fréquente qu’on ne croit.
Les clés manquent à l’enfant pour comprendre :Dans son désarroi, l'enfant manifeste un caractère instable. Il cherche sa voie, son rôle, par exemple :
- Comprendre le cercle vicieux de l’alcool bu pour fuir les soucis, soucis qui reviennent pires avec le manque ; alcool rebu pour nier la réalité par de nouvelles fuites.
- Les problèmes s’aggravant, les proches en sont rendus responsables et ils sont menacés s’ils racontaient ce soit-disant mensonge insoutenable que le buveur boit.
Rappelons les raclées subies par Dave Pelzer et Tim Guénard, avec près de trois ans d’hôpital.- Quant aux autres mensonges, puants, de l’alcoolique, il est interdit de les lui démentir sous peine de raclée dans un flot de vociférations.
- Aucune clé pour comprendre l’alternance continuelle de haine, d’attachement et d’indifférence :
"Il est le meilleur des pères quand il ne boit pas."- Aucune clé pour deviner la souffrance réelle de l’alcoolique lors du manque matinal : c’est une angoisse de mort dont il ne parle jamais, tandis que chacun est décontenancé par ce qu’il se plaint de tout et de rien.
- Aucune clé pour comprendre qu’étant humilié par son impuissance face à la bouteille, l'alcoolique surcompense en humiliant son entourage et en se gargarisant d’orgueil. Finalement, il ne lui reste plus aucune émotion positive, il lui reste la haine.
- Aucune clé enfin pour deviner sa terreur qu’intervienne un placement judiciaire de ses enfants, placement ressenti comme injuste, et qui aggraverait l’alcoolisation.
Quant à l’avenir éloigné, il s’en ressentira. Exposé ou non à être initié précocément à l'alcool, l'enfant a un risque accru de devenir plus tard dépendant de l'alcool et des drogues. Le jeune se méfiera de l’amour, comme Tim Guénard, il se méfiera des autres et de lui-même, jusqu’à la peur de réussir, la névrose d’échec. Il pourra croire avoir besoin d’avoir mal pour être aimé, rejoignant un mythe romantique. Cela l’exposera à choisir des partenaires violents.
- Héros familial, hypermature, voué à aider ;
- Enfant perdu, dépressif, qui se réfugie dans le rêve ;
- Bouc émissaire, révolté, agressif, prédélinquant ou délinquant comme Tim Guénard
- Mascotte, qui essaye d'arranger les choses, faisant le clown au besoin. Il se laisse parfois acheter par le buveur, à coup d'argent ou de permissions.
Décentré de lui-même, il risque de rester immature (Mac Donald 1986).
- Élevé dans une ambiance d’irrespect, il risque plus qu’un autre de devenir délinquant à son tour :
Mais attention : il ne s’agit que d’une probabilité, nullement d’une fatalité. Remarquons plutôt quelques notes positives. • Au Canada, Paulette et Fabienne ont mis à jour “l’héritage positif” de certains de ces enfants. Leurs épreuves en font des adultes courageux, tenaces, démerdards et pleins de sang-froid dans les situations difficiles. Perfectionnistes, acharnés à comprendre, ils aident les autres à trouver des solutions et on leur confie des responsabilités. Ces observations rares mais précieuses, comme les vies de Dave Pelzer et de Tim Guénard, devenu plus fort que la haine, témoignent de la résilience. • Ajoutons que l’alcoolique peut se rétablir, ce qui le métamorphosera : il manifestera alors souvent un besoin et une capacité d’affection qui feront les délices de ses proches.
- fille souvent victime d’inceste qui va s’orienter vers la prostitution, les drogues, l’alcool, le suicide ;
- garçon qui a souffert par l’alcool et qui sera vulnérable à l’alcool. Au maximum, il sera le tueur en série Patrice Alègre, dont les deux parents étaient alcooliques : la mère, idéalisée et adorée et le père, haï, lui, comme violent et menteur.
INTERVENIR ?Quelle aide proposer ?
Suis-je capable d'intervenir ?
Ai-je le droit de m'en mêler ?
Comment ? Capable d'intervenir ? Au professionnel de compléter sa formation initiale. Au bénévole de se former : comme le répète le Dr.Philippe Michaud, généraliste et alcoologue, c’est l’affaire de la communauté dans son ensemble de devenir compétente. Le droit de m’en mêler ? Il faut que l’enfant accepte de parler de sa souffrance. La priorité est d’aider le conjoint sobre à amener l’enfant à s’exprimer, à rechercher ensemble ce qui serait le mieux pour lui, et à passer la main à un micro-réseau.
En cas d’échec, c’est un devoir de s’en mêler tant sont grands les risques pour les personnes (inceste compris) et pour le couple. Comment intervenir ? « J’ai l’impression que tu es en difficulté parce qu’il y a trop d’alcool dans la famille. » Cette entrée en matière, que l’enfant attendait depuis longtemps, le soulage. L'enfants parle beaucoup, surtout jeune. Il aime et protège le malade. En cas de blocage, on recourt à des contes ou au matériel des psychologues comme les masques, foulards, nounours.
On peut demander à l'enfant de faire un dessin représentant une famille où "quelqu'un boit trop". Le médecin du travail d'une entreprise métallurgique a montré l'effet saisissant de ces dessins sur le personnel. Il faut accepter l’agressivité, déculpabiliser, repérer les dépressions vraies, rassurer, expliquer la maladie, annoncer la beauté des rétablissements, rassurer devant les rechutes, ramener l'enfant aux plaisirs de son âge.
Les groupes Alateen sont très peu nombreux, peut-être parce que leur langage et leurs objectifs sont trop ceux des adultes. La maltraitance est affaire de contact avec le médecin ou l’assistant de service social. L'ivresse d'un enfant est dangereuse par l'hypoglycémie associée qui peut laisser comme séquelle une démence. LA PRÉVENTION Il est des messages précis pour l’école et les familles.Le 9° mois de la grossesse est un moment clé, parce que c’est le premier moment où une femme écoute des conseils depuis sa pré-adolescence. C’est l'occasion de lui murmurer qu’elle ne serait pas ravie de voir son bébé estropié dans une voiture conduite en alcoolémie ; ou de voir le père du bébé licencié à cause de son alcool ; ou de voir son enfant grandir dans une famille dévastée par l’alcool et la drogue. Plus tard, le conjoint devra admettre d’être hors de combat, voué à prendre ses distances et à passer la main à un micro-réseau. Enfin, il arrive qu'un divorcé en charge d'enfant souhaite fonder un nouveau ménage avec une personne en difficulté avec l'alcool. Un rétablissement est possible, mais c'est loin d'être certain. Que l'intérêt de l'enfant ne soit pas oublié ! RÉFÉRENCES Chayer Gélineau P, Moreau F: Guérir d'un parent alcoolique. Outremont-Québec, Novalis 1998
- À l'école, au Danemark et en Angleterre; les jeux de rôles facilitent le dépistage des maltraitances. L’entraînement des petits bouts de choux à faire face à leurs gros chagrins vise à prévenir les futures réactions de fuite vers l’alcool, les drogues ou le suicide.
- En famille, c’est dès le début du dérapage dans l’alcool que les proches peuvent jouer un rôle efficace
Michaud P: Enfants de malades de l'alcool : pourquoi intervenir et comment ? Alcoologie et Addictologie 2001; 23 (4): 573-574
Pelzer D: Le moins que rien. Paris, Lattès 2001
Guénard T: Plus fort que la haine. Paris, J'ai lu 2000
Guénard T: Tagueurs d'espérance? Paris, Presses de la Renaissance 2001
Besançon F, Romelsjö A : Alcool : et le père du fœtus ? Dossiers de l’Obstetrique 1998; 25 (267): 36
Bourgeois M, Lavigneron M, Delage H: Les enfants d'alcooliques. Une enquête sur 66 enfants d'alcooliques d'un service pédo-psychiatrique. Ann Médic psych 1975; 3 (3): 592-609
Casselman J, Solms H: Le milieu familial de l'alcoolique : présentation bibliographique. Inform Psychiatr 1971; 47: 39-47
Emshoff JG: Prevention and intervention strategies with children of alcoholics. Pediatrics 1999; 103 (5 Pt 2): 1112-1121
Le Heuzey MF, Isnard P, Badoual AM, Dugas M: Enfants et adolescents suicidants. Arch Ped 1995; 2 (2): 130-135
Mac Donald DD, Blume S: The children of alcoholic parents. Am J Dis Childr 1986; 5: 417- 421 Source : http://perso.wanadoo.fr/sante-infofb/enfant_parent_alcoolique.htm
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