Au Québec, l'alcool cause encore 45% des décès sur la routeConduire en état d'ébriété est toujours acceptable
Jean-François Parent - Canoë
"Conduire en état d'ébriété est toujours acceptable." C'est le constat que fait Theresa-Anne Kramer, de Mothers Against Drunk Driving, organisme qui milite contre la conduite avec facultés affaiblies. Puisque la sévérité des lois ne change rien, il faut davantage d'éducation pour l'appareil judiciaire et le public. "En 1998 au Québec, il y a eu 300 décès causés par des conducteurs en état d'ébriété. Cela a donné seulement 27 accusations, résultant en un maigre 18 condamnations. De ceux-là, une douzaine ont eu des peines de 2 ans moins un jour. Après trois mois, ils étaient libres. Pendant ce temps, on essaie de dire à nos jeunes que conduire en état d'ébriété est un crime... le message ne passe pas."
Theresa-Anne Kramer est la présidente de la section montréalaise de Mothers Against Drunk Driving (MADD), un organisme nord-américain qui recense les faits, compile des statistiques et propose des actions relativement à l'alcool au volant. Elle relate que le gros du problème se situe au niveau du prononcé des sentences. "Regardez Bertrand Gagné, il n'en a eu que pour 9 ans. Pourtant, la loi permet d'imposer jusqu'à 25 ans dans son cas." Bertrand Gagné est cet homme qui avait tué deux enfants en novembre 2000 alors qu'il conduisait en état d'ébriété, à Thetford Mines. Et selon les lois en vigueur, il pourrait bien recouvrer sa liberté après trois ans.
"C'est ce genre de situation qui banalise la conduite avec facultés affaiblies. Quand on parle aux jeunes, ils voient ça et n'ont pas l'impression que la conduite en état d'ébriété est un vrai crime. Pourtant, conduire lorsqu'on a bu, c'est comme avoir une arme entre les mains."
Pour l'organisme que représente Mme Kramer, il faut s'enlever de la tête que les gens qui prennent le volant quand ils ont bu sont "du bien bon monde." "Ces gens-là recommencent encore et encore." Les statistiques semblent lui donner raison. Selon le Conseil canadien de la sécurité, cela prend entre 200 et 2000 sorties en état d'ébriété avant qu'un chauffard ne puisse être arrêté par la police. En janvier 2001, le département de psychologie de l'Université de Montréal rendait publique une étude montrant que près de 4000 récidivistes, accusés à répétition de conduite en état d'ébriété, sont responsables de la majorité des décès sur la route.
L'alcool est en soi un danger lorsqu'on prend le volant. Mme Kramer explique que "même si on enlevait tous les alcooliques notoires des statistiques de conduite ayant causé la mort, nous aurions toujours 90% des décès reliés à l'alcool au volant." C'est donc dire que non seulement la répression ne touche pas ceux qu'elle devrait, mais qu'en plus ceux qu'on ne voit pas à priori comme des chauffards sont plus susceptibles encore de causer des accidents. "Même si c'est notre oncle qui le fait et qu'il est un bon père de famille, c'est un criminel s'il prend le volant en état d'ébriété."
Et les mesures de répressions ne semblent rien changer au comportement des conducteurs fautifs. "Même sous le coup d'une interdiction de conduire, nombre d'entre eux prennent le volant et ne manifestent aucun remords s'ils se font épingler par les forces policières. Ces récidivistes sont responsables d'environ 200 décès en 2000. Chaque fin de semaine au Canada, un conducteur sur 15 est en état d'ébriété." "Par ailleurs, 6 décès sur 10 sont causés par des chauffards qui ont plus du double de la limite légale d'alcool dans le sang. Et pour le reste, 4 décès sur 10, ils sont causés par des chauffeurs qui n'ont pas dépassé la limite de 0,08", ajoute Mme Kramer, qui milite d'ailleurs pour faire abaisser la limite légale d'alcoolémie.
Selon MADD, la loi a changé quelques comportements, mais beaucoup reste à faire pour sensibiliser les gens et l'appareil judiciaire à cette problématique. L'alcool au volant, peu importe sa quantité, reste un problème de poids que les tribunaux ne savent pas juger. "De tous les dossiers dont nous nous occupons au Canada, et il y en a plus d'une centaine, jamais nous n'avons vu, dans le cas d'une conduite avec facultés affaiblies ayant causé la mort, une peine de plus de 36 mois, sauf pour Bertrand Gagné."
Fort de cette preuve que la loi, même si elle est sévère, n'est pas appliquée, MADD entend poursuivre son oeuvre d'éducation auprès des populations. On oeuvre donc aussi pour une forme de justice réparatrice, voulant responsabiliser les chauffards face aux conséquences de leurs actes. "Si on pouvait exiger des chauffards qu'ils présentent des excuses aux victimes, qu'ils voient tout le tort qu'ils causent et les vies qu'ils brisent, au moins nous serions certains que les fautifs auront pu comprendre quelque chose..."
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