Le cerveau des ados, une oeuvre inachevée!

Le cerveau des ados, une oeuvre inachevée!
Manque de maturité!
La loi du moindre effort
Des dormeurs tardifs

Le cerveau des ados, une oeuvre inachevée!

Votre adolescent déclenche une guerre nucléaire parce que vous venez de lui rappeler de se laver les dents? Ses débordements émotifs sont dus au bouillonnement d'hormones qui l'agite, pensez-vous? Sans doute. Mais si c'était «aussi» à cause des transformations que subit son cerveau. Regard sur les plus récentes découvertes en la matière... grise.
Guy Sabourin

Tous les parents le savent: l'adolescent est une espèce en manque de maturité. Mais voilà que de récents travaux effectués dans le domaine de la neurologie prouvent la nature physiologique du phénomène. Ainsi, des scientifiques ont récemment découvert que le développement du cerveau des jeunes n'est pas tout à fait achevé avant qu'ils atteignent le début de la vingtaine. C'est cette «incomplétude» qui expliquerait en partie leurs comportements explosifs, bizarres et souvent irrationnels.

Dans un dossier fouillé paru le 10 mai dernier, l'édition canadienne du magazine Time faisait le point sur la question. On y apprend que, grâce à de nouveaux scanners (IRM, pour imagerie par résonance magnétique), des chercheurs sont en train de cartographier le cerveau d'adolescents bien vivants. Une exploration auparavant impossible, car les scanners émettaient des radiations et les recherches se limitaient donc aux cadavres. Depuis une dizaine d'années, le Dr Jay Giedd, chef de l'imagerie du cerveau au National Institute of Mental Health, au Maryland, poursuit un but: déterminer comment le cerveau se transforme de l'enfance jusqu'au début de l'âge adulte. Avant ces travaux, les neurologues, psychiatres et psychologues croyaient que le cerveau humain avait atteint son plein développement à 12 ans. Faux! Les matières blanches et grises du cerveau subissent d'importants changements longtemps après la puberté, soit jusqu'au début de l'âge adulte.

Dans la forêt des synapses

Mais retournons plus loin encore dans la croissance de l'être humain, au stade foetal. Entre le troisième et le sixième mois de la gestation, les connexions entre les neurones - les synapses - de l'embryon humain connaissent un développement spectaculaire. Au cours du mois précédant la naissance, le cerveau subit cependant un important émondage, durant lequel quantité de synapses inutiles sont éliminées.

Les travaux du Dr Giedd montrent qu'une seconde vague de développement des synapses, tout aussi spectaculaire que la première, se produit à la fin de l'enfance. La prolifération des synapses atteint son apogée à l'âge de 12 ans et demi chez les garçons et de 11 ans chez les filles. Un émondage subséquent de la matière grise (synapses et corps des cellules du cerveau) a lieu à la fin de l'adolescence, ce qui affecte d'importantes fonctions mentales. La matière grise est alors remplacée par de la matière blanche, laquelle «enveloppe» les synapses pour rendre les connexions plus rapides et plus efficaces.

De nombreux scientifiques croient que, durant l'émondage, le cerveau élimine toutes les connexions inutilisées. Par conséquent, plus les zones stimulées avant l'élagage sont nombreuses, plus le cerveau conservera de connexions. Bon à savoir pour les parents qui veulent faire des petits génies de leur progéniture; vaut mieux s'y prendre tôt!

Manque de maturité!

Autre donnée importante: le cerveau humain se développe de l'arrière vers l'avant. Les régions qui deviennent matures plus rapidement (prolifération et émondage des synapses terminés) sont situées à l'arrière et touchent des fonctions sensorielles vitales: vision, ouïe, toucher et reconnaissance spatiale. Atteignent ensuite leur plein développement les régions coordonnant ces fonctions, ce qui permet, par exemple, de circuler la nuit dans la maison et de s'y retrouver. La toute dernière partie du cerveau à devenir mature est le cortex préfrontal qui permet d'organiser, d'établir des priorités, de contrôler ses impulsions, de soupeser les conséquences rattachées à ses actes.

Le cortex préfrontal, qui somme toute rend un être pleinement responsable, n'est achevé qu'à la toute fin de l'adolescence, voire au début de l'âge adulte. Il faudra donc patienter jusque-là pour entendre: «Je ferai d'abord mes devoirs, puis je viderai le lave-vaisselle et ensuite j'irai voir mes amis.» Car planifier, organiser, prendre des décisions raisonnables... constituent des fonctions «avancées» induites par un cortex préfrontal pleinement développé, ce qui fait hélas encore défaut aux jeunes.

Selon le Time, voilà ce qui entraînerait aussi les émotions déchaînées, le goût du risque et la manie de contourner les règles, caractéristiques si typiques des adolescents. Les hormones ont longtemps été mises au banc des accusés pour expliquer ce type de conduite - avec raison d'ailleurs (voir plus loin). Mais les scientifiques qui cartographient le cerveau estiment désormais que le manque de contrôle sur les mécanismes cognitifs nécessaires aux comportements mûrs sont également en cause.

La neuropsychologue Deborah Yurgelun-Todd étudie pour sa part, grâce à l'IRM, le cerveau en activité d'enfants, d'adolescents et d'adultes. Elle montre à ses sujets des photos d'individus et leur demande quelles sont, d'après eux, les émotions que ressentent les personnes photographiées. Résultat: les adultes font peu d'erreurs alors que les jeunes de moins de 14 ans se trompent davantage: ils confondent la peur avec l'irritation, la confusion ou encore la tristesse, etc. Or, les adultes ont recours au lobe frontal durant leur analyse tandis que, chez les jeunes, la réflexion part plutôt de l'amygdale du cervelet, une partie du cerveau liée aux manifestations d'émotions et de courage. En suivant des enfants pendant des années, la neuropsychologue voit leur jugement mûrir. Ses expériences peuvent expliquer, croit-elle, pourquoi les jeunes perçoivent souvent des signaux émotifs erronés. Ils voient, par exemple, de l'hostilité ou de la colère là où il n'y en a pas, et peuvent avoir des réactions du genre: «Ce professeur me déteste!»

La loi du moindre effort

L'adolescent typique est reconnaissable à ses réactions souvent intenses, mais aussi à sa difficulté à fournir des efforts. Le Journal of Neuroscience, dans son édition du 25 février dernier, explique en partie pourquoi les jeunes sont si difficiles à motiver. Des tests effectués auprès d'adultes et d'adolescents ont permis de constater que lorsqu'une récompense financière est offerte pour accomplir une tâche, cinq parties du cerveau étaient très stimulées dont le striatum dorsal, fortement associé au circuit de la récompense. Chez les adolescents, les chercheurs ont noté une activité moindre dans le striatum ventral, circuit associé à la motivation. Selon le responsable de l'étude, James Bjork, chercheur universitaire au laboratoire d'études cliniques du National Institute on Alcohol Abuse and Alcoholism au Maryland, «les adolescents sont tout aussi excités que les adultes à l'idée de gagner, mais c'est dans l'effort qu'ils sont prêts à fournir pour obtenir la récompense qu'ils diffèrent». Voilà qui est intéressant! Et qui expliquerait sans doute pourquoi les ados préfèrent la position «évachée» sur le divan à celle assise devant des travaux scolaires!

D'après les recherches rapportées par le Time, les ados sont facilement séduits par une activité très excitante ou demandant peu d'efforts, ou mieux, par une combinaison des deux! Un bon exemple: la consommation d'alcool ou de drogues, qui procure un maximum de sensations pour un minimum d'efforts. C'est pourquoi répéter à un jeune que son comportement actuel nuit à son avenir a peu d'impact. Seul l'instant présent l'intéresse. Mieux vaut lui dire que, s'il persiste à fumer, ses dents seront tachées ou qu'il aura moins de souffle pour faire du sport que de lui parler d'un éventuel cancer du poumon dans 35 ans! Ils ont beau avoir un corps d'adulte, ou presque, les adolescents n'en sont pas encore. En tous cas, leur cerveau ne leur permet pas encore de penser aux conséquences à long terme de leurs actes.

Nature et... culture

Le Dr Sylvain Chouinard, neurologue et spécialiste des troubles du mouvement à l'Hôtel-Dieu du Centre hospitalier universitaire de Montréal (CHUM), estime que si les récents travaux sur le cerveau vivant n'ont rien de farfelu, il faut toutefois les interpréter à leur juste mesure. «Il y a certainement des bases organiques à la conduite des ados, dit-il, mais je ne pense pas qu'on puisse expliquer leur façon d'agir uniquement à partir de ces bases. Le contact avec le monde extérieur (école, amis, parents, médias, etc.) entre également en jeu. Une partie du comportement s'explique donc physiologiquement, par la nature, l'autre par la culture, c'est-à-dire par le contact avec l'environnement.

«Il faut se garder de généraliser, ajoute le neurologue. Les "impulsions" et la "maturité" varient beaucoup d'un individu à l'autre, quel que soit le niveau de maturité de son cerveau. Les travaux d'imagerie du cerveau ne peuvent qu'expliquer certaines grandes tendances (insouciance, témérité, recherche d'émotions fortes...), des généralités que tout observateur ne manquera pas de reconnaître chez les ados.»

Enfin, on peut toujours se dire, quand notre ado pique sa énième crise inexpliquée de la semaine, que c'est «normal» et que ça passera. C'est désormais prouvé scientifiquement, en partie du moins. Et si cela peut nous aider à garder notre calme, en attendant que son cerveau «mature», tant mieux!

Des dormeurs tardifs

Pourquoi les ados commencent-ils souvent leur soirée alors que la nôtre se termine? La décision d'aller dormir relève non pas du lobe frontal (centre des décisions rationnelles) mais de la glande pinéale à la base du cerveau. Quand la lumière du jour décline, cette glande sécrète de la mélatonine, un composé qui dit au corps de se préparer lentement à dormir. Une chercheuse de l'Université Brown, à Providence, aux États-Unis, a pu montrer que les niveaux de mélatonine s'élèvent plus lentement chez un adolescent que chez un jeune enfant ou un adulte. Dans le cerveau des ados, la nuit commence tout simplement plus tard que dans le nôtre!

Mais puisqu'ils ont besoin d'environ neuf heures de sommeil pour être en forme, nos couche-tard sont souvent des zombies à l'école le matin. Si bien que dans 13 États américains, l'école commence désormais une heure plus tard pour eux. Résultat d'une vaste étude effectuée auprès de 50 000 adolescents par des chercheurs de l'Université du Minnesota: les jeunes qui entrent à l'école une heure plus tard dorment davantage (environ 45 minutes de plus) et obtiennent de meilleures notes!

Ces chères hormones!

À la puberté, les hormones sexuelles (oestrogènes et testostérone) affluent dans le sang et amènent, outre des changements physiques, la montée d'émotions enflammées et un comportement imprévisible. Ces hormones sont très actives dans le cerveau, particulièrement dans le système limbique, véritable centre émotif intracrânien. Elles s'attachent aux récepteurs et influencent les composés neurochimiques qui régularisent l'humeur et l'excitabilité. Non seulement les émotions voyagent-elles plus facilement à cette période de la vie grâce aux hormones, mais les adolescents recherchent les situations qui les stimulent fortement. Leur seul but, dirait-on parfois: ressentir d'intenses émotions à tout prix. Pourquoi donc? Parce que les parties du cerveau qui freinent l'appétit du risque et l'impulsion sont encore en construction!

Risque de dépendance!

Les psychologues ont longtemps attribué la propension des ados à consommer drogues et alcool à la pression du groupe, à leur fascination pour tout ce qui est nouveau. De récentes recherches pourraient fournir une explication additionnelle. La dopamine, un composé chimique du cerveau impliqué dans le désir, le plaisir et la consolidation des comportements, et associé à la dépendance aux drogues, est particulièrement abondante et active durant l'adolescence dans certaines régions du cerveau. On comprendra que ce phénomène rend les jeunes vulnérables aux effets stimulants de ces substances et à leur dépendance.

Selon le Dr Jay Giedd, du National Institute of Mental Health, au Maryland, la vraie maturité arrive probablement aux alentours de 25 ans. Il estime qu'on ne peut traiter les moins de 18 ans en adultes, même s'ils en ont parfois l'apparence. «Pour des raisons sociales et biologiques, les ados ont de la difficulté à prendre des décisions éclairées et à comprendre les conséquences de leurs actes, déclare-t-il. Jusqu'à quel point ont-ils le contrôle sur eux-mêmes? Personne ne le sait avec exactitude. D'une manière comme d'une autre, le cerveau croît en faisant des erreurs. Par conséquent, il est sage d'aider les ados dans ce qui est plus difficile pour eux: organiser leur emploi du temps, prendre des décisions délicates, etc. Appliquer par ailleurs ces deux vertus parentales cardinales que sont la patience et l'amour n'a jamais nui à personne!»

«Je pense qu'il faut confier des responsabilités aux adolescents tout en les encadrant sérieusement, explique le Dr Sylvain Chouinard, neurologue à l'Hôtel-Dieu du Centre hospitalier universitaire de Montréal (CHUM). Entre vous et moi, certains adultes font également preuve d'immaturité, par exemple dans leur attitude au volant ou à l'égard de l'alcool. L'âge et l'état de maturation du cerveau ne sont pas garants d'une véritable maturité, ce qui prouve que d'autres facteurs interviennent. Certaines personnes deviennent mûres très jeunes, d'autres restent immatures une grande partie de leur vie!»

Source : http://www.canoe.qc.ca/artdevivresante/dec01_04_ados_a-can.html




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