Le blues de l’ado

On soigne de mieux en mieux la dépression chez les jeunes, et pas forcément à coup de médicaments...

Par Isabelle Pauzé

Bouleversé par le suicide de plusieurs élèves de son école, Carl Desrochers a écrit aux jeunes une lettre coup-de-poing. Nous vous invitons à lire l’entrevue qu’il nous a accordée ainsi que l’introduction de son livre, La vie avant tout. Vous pouvez aussi poser vos questions à cet enseignant qui n’a pas la langue dans sa poche

L’univers de Sarah Chevalier* s’écroule en août 1999, avec le brusque départ d’un père adoré. La jeune Gaspésienne de 13 ans, vive et souriante, devient un être amorphe, replié dans sa bulle, incapable de communiquer, de se concentrer à l’école. Une seule chose lui est facile: dormir. Puis elle commence à entendre des voix. A quatre ou cinq reprises, elle manque d’avaler des pilules ou de se jeter du haut de la falaise, derrière la maison...

Inquiète, la mère de Sarah l’emmène consulter en pédopsychiatrie. Le diagnostic tombe en février 2000: dépression majeure. Dès le premier rendez-vous, la spécialiste prescrit des antidépresseurs à l’adolescente. La jeune fille redevient alors la boule d’énergie qu’elle était. C’est le début de la guérison.

Six mois de médication et une thérapie plus tard, Sarah va beaucoup mieux. Elle vit seule à Rimouski depuis juillet 2003, poursuit des études collégiales en sciences humaines et rêve de devenir sexologue.

Sarah a eu de la chance. Nombreux sont en effet les jeunes souffrant de dépression qui ne reçoivent jamais d’aide. Pas seulement parce que le nombre de pédopsychiatres au Québec est insuffisant (ils ne sont que 135), mais aussi parce que diagnostiquer la dépression n’est pas toujours facile. Pourtant, passer à côté peut avoir de graves conséquences: rechutes, décrochage scolaire, troubles du comportement, risques de suicide. Des autopsies psychologiques réalisées chez des adolescents suicidés montrent qu’environ 90 pour 100 d’entre eux souffraient d’un trouble psychiatrique, dont la dépression. Combien étaient suivis adéquatement? Impossible à dire.

Un mal de vivre aux mille visages

La dépression, qui se manifeste chez les adultes par un état de tristesse, d’apathie et d’abattement, se caractérise souvent chez les jeunes par une irritabilité extrême, de l’hyperactivité, de l’agitation. Des symptômes qui ne font pas toujours penser, de prime abord, à une dépression, d’où l’importance d’être sensible à certains signaux. «Le plus manifeste de ces signes est le changement brusque de comportement, explique Jean-Jacques Breton, pédopsychiatre à l’Hôpital Rivière-des-Prairies. Le retrait de la vie sociale et la perte d’intérêt pour les activités autrefois appréciées devraient aussi éveiller des soupçons chez les parents et l’entourage.» (Voir l’encadré page de droite.)

Une épidémie?

Depuis quelques décennies, le nombre de dépressions chez les jeunes ne cesse d’augmenter dans les sociétés occidentales. Et les chiffres laissent songeur. Selon les études et les experts consultés, de 3 à 5 pour 100 des enfants de 6 à 11 ans souffriraient de dépression. A l’adolescence, ce chiffre oscille entre 4 et 8 pour 100. Jusqu’à la puberté, on constate que la proportion de filles et de garçons qui vivent une dépression est la même, alors qu’à l’adolescence deux fois plus de filles que de garçons présentent des symptômes de la maladie, un ratio qui se maintient à l’âge adulte.

Pourquoi cette augmentation?

«D’abord parce que la société a beaucoup changé, explique Patricia Garel, pédopsychiatre à l’Hôpital Sainte-Justine. Les choses vont plus vite, il y a plus de choix, plus de compétitivité. Cela peut fragiliser certains jeunes plus vulnérables. Ensuite parce que nous disposons aujourd’hui de meilleurs outils de diagnostic.»

«Juste arrêter d’avoir mal»

Les symptômes de la dépression sont parfois si graves que les antidépresseurs s’imposent. «Lorsque le jeune n’arrive plus, malgré le temps qui passe et les interventions, à retrouver son énergie, à faire face à ce qui lui arrive ou lorsqu’il perd contact avec la réalité, la médication est inévitable», constate Patricia Garel.

Karl Forand Signori, 16 ans, de Coaticook, est passé par là. En 2002, cet adolescent timide subissait quotidiennement railleries et insultes de la part de ses camarades de classe. Deux échecs amoureux consécutifs ont achevé de précipiter le jeune homme fragile dans la tourmente. Une nuit d’octobre, Karl s’est tailladé les veines.

Il s’en est sorti et a emménagé chez sa mère. «Changer de milieu m’a aidé à me sentir plus fort», confie l’adolescent.

Mais l’apaisement est de courte durée, et le jeune homme replonge dans la tourmente. «Mes travaux scolaires, mes examens, je ne pensais qu’à ça!» explique-t-il. En avril 2003, Karl tente de nouveau de s’enlever la vie. «Je ne voulais pas mourir, souligne-t-il. Juste arrêter d’avoir mal.»

Aujourd’hui, grâce aux antidépresseurs, Karl va beaucoup mieux. Ses idées noires ont disparu, il se sent plus solide et se soucie moins de l’opinion des autres.

«J’ai reçu la vie en cadeau, confie Karl. Et un cadeau, ça ne se redonne pas. Le suicide n’est jamais une solution. Il ne faut pas hésiter à demander de l’aide.»

Il y a dépression... et déprime

«Il faut toutefois être prudent avant de diagnostiquer une dépression chez un jeune, prévient François Maranda, pédopsychiatre à l’Hôpital Sainte-Justine. Le mal de vivre étant défini selon des critères arbitraires, aucun examen ne permet de déterminer avec exactitude s’il y a ou non dépression. L’étude de l’histoire du jeune et de ses antécédents familiaux nous renseigne souvent davantage que la stricte observation de la liste des symptômes.»

Le médecin poursuit: «Jusque dans les années 1980, on croyait que la dépression chez les enfants et les adolescents n’existait pas. Aujourd’hui, on voit régulièrement des jeunes sous antidépresseurs, alors qu’ils n’en ont pas besoin.»

Le mot est lâché: tous les épisodes de déprime ne sont pas forcément à traiter à coup de médicaments. «Notre époque est très médicalisée, soutient Patricia Garel. On prescrit trop souvent des antidépresseurs aux adolescents. Nous vivons dans une société dans laquelle il faut être heureux.» Or il est tout à fait normal de se sentir désemparé lorsqu’on vit un deuil, une séparation ou un autre coup dur. Une personne qui pleure ne souffre pas nécessairement de dépression.

Est-ce une dépression?
Sans constituer un diagnostic médical, la liste qui suit fournit certaines indications permettant de mieux cerner le mal de l’âme chez un enfant ou un adolescent. Ainsi, il y a lieu de consulter lorsqu’un jeune présente plusieurs des symptômes suivants:
• humeur dépressive ou changeante
• perte d’intérêt pour toute activité
• perte ou gain de poids inexplicable
• insomnie ou hypersomnie
• fatigue et perte d’énergie
• sentiment de dévalorisation ou de culpabilité inappropriée ou excessive
• manque de concentration ou indécision.
Certaines maladies (dérèglements thyroïdiens, pathologies virales) peuvent entraîner des dépressions. Il est donc fondamental de ne pas prendre ces symptômes à la légère. Au contraire, en cas d’inquiétude, il vaut toujours mieux consulter un médecin.

L’optimisme comme ressource

Entre 2001 et 2003, John Abela, professeur de psychologie à l’Université McGill, et son équipe ont mené une étude sur la vulnérabilité à la dépression de jeunes à risques âgés de 6 à 14 ans (c’est-à-dire dont au moins un des parents avait déjà souffert de dépression). Leur objectif: identifier les facteurs favorisant les épisodes dépressifs chez ces jeunes. John Abela a observé que le fait de formuler des remarques pessimistes sur soi-même, le monde et l’avenir, le manque d’estime de soi et l’autocritique, notamment, peuvent favoriser le développement de sentiments dépressifs chez les enfants. Il a aussi noté que ceux dont un parent a déjà été victime de dépression courent de quatre à six fois plus de risques que les autres d’en être atteints.

Sa recommandation pour réduire le taux de dépression chez les jeunes? Leur apprendre l’optimisme!

«Amener les enfants à cultiver des manières de penser positives, les aider à augmenter leur estime de soi et à acquérir des habiletés sociales plus efficaces: voilà des solutions qui devraient faire chuter la prévalence des épisodes dépressifs chez les générations futures», soutient le Pr Abela.

Pourquoi ne pas offrir des cours d’optimisme à l’école? C’est ce que fait depuis deux ans Katharina Manassis, psychiatre à l’Hôpital pour enfants malades de Toronto, où elle a conçu un projet pilote destiné à des enfants de 8 à 12 ans. «A force de traiter des adolescents dépressifs, j’ai eu envie de trouver des moyens de prévenir cette maladie, explique la spécialiste. J’ai donc mis au point un programme d’intervention psychologique que testent actuellement trois écoles primaires de Toronto.»

Solidaires pour la vie
Instauré en 1999 dans la foulée d’une vague de suicides qui avait emporté cinq jeunes fréquentant la même école secondaire de l’Estrie, le programme Solidaires pour la vie a mis sur pied une tournée itinérante de sensibilisation à la dépression. «Nos animateurs visitent des écoles secondaires du Québec et offrent des ateliers d’information aux jeunes, mais aussi aux adultes qui les entourent», explique Charles Gagné, directeur des programmes à la Fondation des maladies mentales.

Présentée sous forme d’échanges entre animateurs et élèves, la tournée aborde des questions cruciales: à quels signes reconnaît-on la dépression? que faire si on décèle ces symptômes chez un ami? comment l’amener à consulter? Par-dessus tout, les jeunes apprennent qu’ils ne sont pas médecins et qu’ils doivent respecter leurs limites.

Jusqu’ici, 375000 jeunes et adultes dans 475 écoles ont reçu la visite de Solidaires pour la vie.

Lors des 12 semaines que durent les ateliers, les enfants apprennent à reconnaître différents types de sentiments négatifs, comme la déprime, l’anxiété et la colère. Puis l’équipe du Dr Manassis enseigne aux jeunes différentes manières d’aborder les situations qui causent ces sentiments désagréables.

«Nous amenons les enfants à prendre conscience de leurs habiletés et à être fiers d’eux-mêmes, souligne la psychiatre. De plus, nous les encourageons à faire plus d’activité physique et à pratiquer des exercices de relaxation.»

Le projet pilote est-il efficace? «Les premiers résultats sont encourageants, se réjouit le Dr Manassis. Nous avons remarqué que le taux d’anxiété et de dépression chez les enfants ayant participé au programme a baissé de manière significative.»

«Une idée intéressante», note Brigitte Bruneau, psychoéducatrice et coordonnatrice de la maison des jeunes L’Escapade, située à l’Assomption. Il y a environ 300 maisons de jeunes au Québec, ajoute-t-elle, et chacune joue un rôle de premier plan dans le besoin de reconnaissance et d’appartenance des adolescents.

« Le principal défi des jeunes d’aujourd’hui est de s’épanouir malgré les changements majeurs survenus dans les structures familiales et sociales », explique-t-elle.

Les adolescents ont besoin de créer des liens avec des adultes qui croient en eux, continue la psychoéducatrice. Et elle considère que cette présence, ils la trouvent dans les maisons de jeunes, lieux par excellence de prévention de la dépression et de la délinquance.

Brigitte Bruneau raconte l’histoire d’une adolescente qui, très affectée par les grandes difficultés qu’elle vit dans sa famille, passe beaucoup de temps à L’Escapade. «Elle y trouve des ressources pour faire les bons choix, pour retrouver la joie de vivre, observe la psychoéducatrice. Grâce à ses amis et à sa musique, je sais qu’elle passera ce cap difficile.»

*pseudonyme

Source : http://www.selectionrd.ca/mag/2004/08/ado.html




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