LE SUICIDE CHEZ LES ADOLESCENTS
ET LES MÉDIAS

QU'EST-CE QUE L'ADOLESCENCE?
LA DÉPRESSION CHEZ L'ADOLESCENT
LA TENTATION DU SUICIDE
DES CAUSES FAMILIALES
DES CAUSES SOCIALES
LE SUICIDE DANS LES MÉDIAS
LA PRÉVENTION DANS LES MÉDIAS
LES ADOLESCENTS DANS LES MÉDIAS
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE

INTRODUCTION

QU'EST-CE QUE L'ADOLESCENCE?

UNE RÉACTION PSYCHOLOGIQUE

L'adolescence est la réaction psychologique au changement de la puberté. Le changement fondamental qui s'opère chez l'adolescent est son corps, faisant qu'il n'est plus le même dans ce qui doit être le plus reconnaissable de lui-même. Celui-ci se transforme à cause de la puberté et l'adolescence est la réaction psychologique à cette transformation.

UN PROCESSUS EN DEUX MOUVEMENTS

Patrick Delaroche, psychiatre et psychanalyste à la tête d'un hôpital de jour pour adolescents en France, décrit la période de l'adolescence comme un processus. Des phases, qui sont différentes selon l'âge, forment un ensemble qui signale que ce processus se fait en profondeur par plusieurs changements aux niveaux du caractère, de l'humeur, du comportement, des goûts et de l'instinct. Selon lui, le processus de l'adolescence se caractérise surtout par deux mouvements qui peuvent être vécus comme contradictoires par l'adolescent. En fait, ces deux mouvements sont complémentaires.

L'un est appelé «le défi» qui a pour but le dépassement des parents. C'est un mouvement progressif qui va dans le sens de l'affirmation de soi. L'autre mouvement est appelé «le deuil». Il est régressif et se manifeste par un désir de retour au maternage. Chaque progrès irréversible que l'adolescent fait peut lui donner le «vertige» et provoquer le goût de revenir en arrière qui explique le mouvement de régression.

Normalement, l'accession à l'âge adulte apporte des bénéfices qui compensent les avantages d'être un enfant; voir les choses de cette façon aide souvent à installer l'équilibre entre les deux mouvements. Sinon, le décalage qui se produit amène la pathologie de l'adolescence. (Delaroche, 1992, pp 123 à 125.)

LA RECHERCHE D'IDENTITÉ ET D'AUTONOMIE

De son côté, Mounir Samy, pédopsychiatre au Montreal Children Hospital, s'attarde sur deux choses principales que l'adolescent a besoin d'acquérir pour son développement normal. En premier, il nomme l'autonomie qui est «la capacité de se donner des normes». En second, il parle de l'identité, le «qui suis-je». Les deux sont «inter-reliées», car une autonomie acquise fait partie intégrante de l'individu, de son identité. (Samy, 1990, p.247.)

Le concept d'autonomie semble difficile à comprendre car on le confond avec celui de liberté. Dans la réalité actuelle, les jeunes ont beaucoup de liberté mais très peu d'autonomie. Avoir cette liberté sans autonomie, c'est faire des choix sans avoir intériorisé les normes qui permettent de composer avec ces choix. La fragmentation en est la conséquence. Cela veut dire que l'identité perd de sa forme, de son intégrité. Quand tout cela est compris, on comprend que les jeunes qui font des tentatives de suicide n'ont pas besoin de plus de liberté.

LA CRISE DE L'ADOLESCENCE

Delaroche explique que la rapidité des modifications psychologiques, dues à des forces en jeu, causent la crise de l'adolescence. Parmi ces forces, il y a celles qui suivent le sens de la maturation et celles qui neutralisent ce mouvement. Savoir bien freiner ce mouvement permet de mieux l'intégrer. «La crise est donc un processus qui va trop vite parce que ses éléments contradictoires sont en décalage les uns par rapport aux autres.» (Delaroche, 1992, p.117.)

Selon Patricia Garel, pédopsychiatre de l'hôpital Sainte-Justine de Montréal, il est faux de croire que les adolescents doivent passer par «la crise» de l'adolescence. En effet, «aux États-Unis, des études ont montré que 80% des jeunes traversent leur adolescence sans crise.» (Garel, 1995, p.20.)

De son côté, Danielle Laporte, collaboratrice au magazine Enfants affirme que sur trois adolescents un ne vivra aucun conflit véritable tandis qu'un autre vivra des conflits mineurs et normaux. Le troisième qui vivra une adolescence de manière difficile aura presque toujours connu une enfance difficile. (Laporte, 1992, p.28.)

Évidemment, on croit souvent à la «crise d'adolescence» lorsque l'adolescent montre des signes réels de dépression. «Le refus de voir la dépression chez l'adolescent est d'autant plus tentant que l'on met volontiers les sentiments dépressifs du jeune sur le compte de la crise de l'adolescence.» (Garel, 1995, p.20.)

LA DÉPRESSION CHEZ L'ADOLESCENT

Autrefois, l'idée de dépression chez l'adolescent était absente. C'est une idée relativement récente. Il existe à l'adolescence une tendance dépressive, plus ou moins naturelle, à cause des pertes, des changements de situation ou de statut. Entre cette tendance et la dépression, il y a un écart.

UN TROUBLE DE L'HUMEUR

La dépression se définit comme un trouble de l'humeur caractérisé par une intense souffrance morale. Elle est particulièrement difficile à diagnostiquer chez l'adolescent qui n'est pas toujours en mesure d'exprimer ce qu'il vit. «Certains symptômes sont plus spécifiques que d'autres de la dépression, notamment la tristesse, l'absence d'espoir, le manque d'intérêt, ce que nous appelons l'anhédonie. La personne a l'impression que plus rien ne vaut la peine d'être fait, d'être vécu.» (Garel, 1995, p.18.)

Ross Campbell, psychiatre et professeur à l'Université du «Tennessee College of Medecine» aux États-Unis, prend très au sérieux la dépression juvénile qu'il considère un phénomène complexe, subtil et dangereux. Il le dit complexe «à cause du nombre et des complications de ses causes et effets.» Il le qualifie subtil «car jusqu'à ce qu'une tragédie survienne, il passe inaperçu de tous et même de l'adolescent lui-même.» Et il le trouve dangereux parce que «la dépression peut déboucher sur le pire, allant des échecs scolaires au suicide.» (Campbell, 1982, p.113.)

L'EXTÉRIORISATION DE LA DÉPRESSION

Il arrive un moment où l'adolescent déprimé ne peut plus supporter son état. Il va chercher à extérioriser sa dépression pour tenter de soulager sa misère et sa détresse. Cette réaction est le résultat de sa dépression qui peut être passée de modérée à grave.

D'après Campbell, l'adolescent peut utiliser plusieurs moyens pour extérioriser sa dépression: l'agressivité, la prise de drogues, la promiscuité sexuelle qu'utilisent fréquemment les filles, le bris et l'effraction que commettent souvent les garçons qui font croire à la délinquance, etc. Les filles ont plutôt tendance à extérioriser leur dépression avec moins de violence que les garçons. Cependant, «à cause des exemples malsains et orientés vers la violence que fournissent les médias d'information, cette tendance est en train de se modifier.» (Campbell, 1982, p.120.)

Malgré tout cela, l'adolescent est à peine conscient de sa dépression. Il possède une incroyable capacité de retrancher son état derrière la négation. C'est pourquoi on soupçonne rarement la dépression jusqu'à ce qu'un drame arrive. Essayer de se suicider est aussi une façon d'extérioriser sa dépression.

LA TENTATION DU SUICIDE

Le professeur Mazet dans Mourir à 10 ans amorce un réflexion sur la conduite suicidaire. Selon lui, celle-ci implique la manipulation par l'adolescent de ce qu'il appelle l'idée de mort, par opposition au désir de mourir. Car, selon lui, même si le désir de mourir est souvent présent, «nombres de conduites suicidaires sont probablement dues davantage à la fuite face à une situation intolérable». (Couderc, 1991, p.198.)

Mazet trouve le suicide d'enfant ou d'adolescent scandaleux, inacceptable et d'un certain côté fascinant. Il explique scandaleux «par le trait définitif que cet être encore jeune a tiré sur sa vie», inacceptable «par la terrible accusation qu'elle renvoie à l'entourage et aux adultes en général», et fascinant «par sa manière, directe, terrible, de nous confronter à la problématique de la vie et de la mort». (Couderc, 1991, p.198.)

LE PROCESSUS SUICIDAIRE

Dans une étude des tendances suicidaires chez les adolescents de niveau secondaire, Coté, Pronovost et Ross parle du «processus suicidaire» qui englobe les pensées et actions suicidaires. Le tout débute par des idéations suicidaires intermittentes qui peuvent s'intensifier et déboucher à la planification de moyens de suicide qui peuvent à leur tour conduire aux tentatives de suicide et celles-ci à la mort. «Chez les adolescents, ce processus peut se dérouler très rapidement dans le temps lui conférant parfois un caractère impulsif.» (Coté, 1990, p.31.)

Le projet suicidaire est difficile à détecter. Il semblerait que seulement trois adolescents sur quatre manifestent leur intention. Néanmoins, «un adolescent déprimé qui a pris la décision de se suicider se sent libéré, son humeur s'améliore, il devient euphorique et on le croit hors de danger. Sa décision arrêtée, il ne donne aucun indice aux autres.» (Delage, 1995, p.8.)

Jean-Louis Campagna, psychologue et fondateur du Centre de prévention du Suicide de Québec, parle d'une espèce de paix qui s'installe chez le suicidaire entre sa décision et le moment où il pose le geste final. «Dès que l'idée de suicide est bien cristallisée, que la date, l'heure et la méthode ont été choisies, il se produit une espèce de revirement psychologique chez le suicidaire. Il acquiert un sentiment de paix et de bien-être qui va jusqu'à l'euphorie.» (Campagna, 1981, p.24.)

LES ÉVÉNEMENTS DÉCLENCHEURS

Dans leur étude, Coté, Pronovost et Ross se sont arrêtées sur les événements déclencheurs du processus suicidaire. Elles constatent qu'il y a peu de différenciation entre les événements qui déclenchent les idéations, les planifications et les tentatives de suicide. Les problèmes familiaux, reconnus plus souvent par les adolescents ayant fait des tentatives de suicide, viennent au premier rang, suivi des problèmes sentimentaux et scolaires. Les filles font plus allusion aux problèmes d'ordre relationnel, tandis que les garçons évoquent des événements plus diversifiés.

Par ailleurs, elles mentionnent que «les adolescents ayant fait des tentatives de suicide identifient en moyenne plus d'événements déclencheurs que les idéatifs.» Elles en concluent que «plus les jeunes sont avancés sur le continuum suicidaire, plus les problèmes sont diversifiés.» et que «la plupart de ceux qui font une tentative de suicide évoquent des motifs précis comme déclencheurs des idéations suicidaires.» (Coté, 1990, p.38.)

L'IMPULSIVITÉ DE L'ADOLESCENT

Les tentatives de suicide des adolescents sont souvent jugées comme un geste impulsif fait sans préparation. Ils se trouvent dans un état émotionnel qui ne leur permet pas de réfléchir sainement à la situation qui leur paraît sans issue. Alors, ils essaient de se tuer.

L'adolescent dramatise souvent les situations car il vit ses sentiments de façon intense. Il passe facilement des émotions aux actes. Là est l'une des raisons des nombreuses tentatives de suicide à cette tranche d'âge. «L'impulsivité et la tendance à l'agi sont indéniables chez la plupart des adolescents. (...) Le penser et l'agir s'imbriquent et s'entremêlent de manière indissociable.» (Golse, 1983, p.62-63.)

Cette tendance à l'agir, au passage à l'acte traduit volontiers la tendance de l'adolescent à s'affirmer, au besoin de se sentir actif et acteur dans l'immédiat. Le geste suicidaire est souvent un geste impulsif et l'adolescent est relativement impulsif et violent.

DES CAUSES FAMILIALES

Un étude épidémiologique des comportements suicidaires a été réalisée par Michel Tousignant, professeur du département de psychologie de l'Université du Québec à Montréal. Au départ, en 1982, le but de son programme de recherche était de vérifier si c'était au sein de leur famille ou parmi leur groupe de pairs que les jeunes suicidaires manquaient de soutien. Les résultats avaient démontré que les problèmes de relations étaient le plus accentués du côté de la famille.

Dans son étude publiée en 1990, il conclut que «le développement de tendances suicidaires chez les jeunes est en rapport étroit avec diverses caractéristiques de l'entourage dans lequel ils on vécu.» (Tousignant, 1990, p.26.) Selon lui, les facteurs de vulnérabilité se situent dans un lourd passé de carences familiales et un certain déracinement social.

LA MONOPARENTALITÉ ET L'ABSENCE DU PÈRE

«La majorité des adolescents suicidaires vivent dans des familles perturbées, où l'un des deux parents est absent ou remplit son rôle de façon inadéquate.» (Huot, 1982, p.22.)

Selon Mazet, tous les travaux montrent l'importance de la dislocation familiale, des séparations familiales précoces, de problèmes et conflits parentaux persistants et incessants. «Il en est de même de l'absence, au moins au plan symbolique, du père, en particulier dans les situations où il s'agit d'un adolescent garçon vivant chez sa mère.» (Couderc, 1991, p.206.)

Samy aussi parle de dislocation de la famille chez les adolescents suicidaires. D'après lui, la dislocation a eu lieu durant l'enfance et «non durant l'adolescence où les troubles ont commencé.» (Samy, 1990, p.251.) Il spécifie que dans 82% des cas il y a eu séparation ou divorce. Il fait aussi allusion à l'absence du père. «Souvent le père est absent, cette absence peut être physique mais elle est aussi et surtout psychologique. Le suicide devient alors une identification au père absent.» (Samy, 1990, p.252.)

De son côté, Tousignant affirme que le climat chaotique, régnant depuis longtemps avant et après la séparation, est plus important que la séparation elle-même dans l'origine des idéations suicidaires. Par ailleurs, deux enquêtes qu'il a réalisées parmi des jeunes entre quatorze et vingt-quatre ans lui ont permis de vérifier que «la qualité de la relation parents-enfants est plus importante que l'expérience de la séparation des parents pour expliquer la génèse des tendances suicidaires chez les jeunes.» (Tousignant, 1990, p.24.)

Dans leur rapport, Coté, Pronovost et Ross indiquent que «les adolescents ayant fait des tentatives de suicide se retrouvent plus souvent en famille monoparentale ou autres (famille d'accueil, foyer d'accueil...).» (Côté, 1990, p.35.)

François Huot, dans un article intitulé Mourir à quinze ans, cite une étude de Marie-France Charron du ministère des Affaires Sociales du Québec qui a fait la comparaison entre les taux de suicide et les variables familiales. Celle-ci a noté un lien très fort entre les familles monoparentales de chaque région et leur taux de suicide. (Huot, 1982, p.21.)

L'EXPRESSION DE LA COLÈRE

Alors qu'une famille qui reconnaît ses problèmes permet l'expression de la colère d'une façon saine, la famille de l'adolescent suicidaire en est incapable car elle a peur des conflits. Les parents réagissent avec une émotivité excessive, sont intolérants, ne permettent pas à leurs adolescents d'exprimer des sentiments négatifs ou désagréables.

Samy affirme que «si une famille ne peut pas tolérer une expression saine de la colère et que ses membres ne peuvent se haïr en toute sécurité, alors les conflits ne seront pas résolus.» Et, il ajoute que «si les conflits ne sont pas résolus il n'y a pas de porte de sortie. L'adolescent va alors chercher la porte de sortie ultime qui est la tentative de suicide. C'est pour lui une façon symbolique et de sortie et de solution du problème en même temps.» (Samy, 1990, p.252.)

Autrement dit, pour que l'adolescent puisse exprimer sa colère sainement, il doit être convaincu qu'elle ne sera pas une cause de rejet et de perte. Sinon, «l'adolescent suicidaire, incapable de résoudre ses conflits avec autrui, retourne cette colère contre lui-même.» (Samy, 1990, p.252.)

Aussi, Campbell pense que des adolescents «en arrivent à utiliser le suicide comme un moyen d'exprimer indirectement leur colère.» (Campbell, 1982, p.78.)

DES CAUSES SOCIALES

LES SOCIÉTÉS SUICIDAIRES

Emile Durkheim est un sociologue français du 19e siècle dont on parle beaucoup dans les études, les articles et les ouvrages sur le suicide. Il a d'ailleurs écrit un ouvrage sur le sujet dans lequel il distingue deux types de sociétés, l'une altruiste et l'autre égoïste. La première encourage l'individu à s'ouvrir aux autres et à développer avec eux des relations nombreuses et stables. La deuxième entraîne l'individu à se replier de plus en plus sur lui-même. Il semblerait que les sociétés égoïstes provoqueraient davantage de suicides que les sociétés altruistes. (Campagna, 1981, p.18.)

D'après les constatations de Durkheim, «le taux de suicide était bas dans les sociétés unies et "cohésives", possédant un sens moral élevé et des idéaux collectifs. C'est dans les sociétés chaotiques, dont les valeurs sont moins évidentes et les règles de conduite désordonnées, que ce taux est élevé.» (Delage, 1995, p.7.)

Selon lui, les désordres de réglementations sont les plus fortes causes de suicides dans les sociétés modernes. Car, dans une société où des réglements n'ont pas su être instaurés et une société où les réglements ont subi des changements soudains, le taux de suicide aurait tendance à augmenter. Le Québec, où le taux de suicide adolescent est le plus élevé au monde, a été grandement bouleversé dans ses valeurs en l'espace d'une génération. (Caglar, 1989, pp 62-63.)

LE PHÉNOMÈNE DE L'ANOMIE

Dans Adolescence et suicide, on nous rappelle ceci: «Il y a presque un siècle, E. Durkheim prédisait que notre société souffrirait d'un état d'anomie chronique.» (Caglar, (1989), p.62.)

Inventé par Durkheim, le mot «anomie» désigne le manque de réglementation de l'individu par la société. «Anomie» vient de «sans normes». «Une société sans normes sera composée d'individus avec une perception inconstante de leur identité.» (Caglar, 1989, p.61.) Ce qui n'est pas sans nuire aux adolescents dont la formation de l'identité est si importante dans cette période de leur vie.

Campagna dit sur le sujet: «Ce phénomène d'anomie touche un peu tout le monde au Québec mais plus particulièrement les individus plus jeunes. Ce n'est pas par hasard si le groupe où le suicide atteint son niveau le plus élevé, c'est justement le groupe des quinze à vingt-cinq ans.» (Campagna, 1981, p.18.)

Dans une société où les gens n'ont pas l'impression d'avoir une place, c'est-à-dire qu'ils n'éprouvent pas un sentiment d'appartenance à la collectivité où ils vivent, il se produit ce phénomène d'anomie. Campagna déclare que «les jeunes ne se sentent pas impliqués dans un grand projet collectif, que ce soit un projet humanitaire, politique ou social. Ils ne se sentent pas concernés. Ils n'arrivent pas à se trouver une place dans la société. Je dirais même que plus profondément ils ont de la difficulté à se trouver une raison d'être et de vivre.» Et il ajoute par la suite: «Quand une telle absence de sens à la vie se fait jour, le terrain est préparé pour le suicide.» (Campagna, 1981, p.19.)

LE SUICIDE DANS LES MÉDIAS

Partout dans les médias on entend parler de suicide. Telle personne se suicide et on se rappelle que la veille ou quelques jours avant il y a eu un suicide publié ou diffusé quelque part. Alors, on se questionne si un lien existe entre les deux. D'un côté, il est impossible de ne pas les relier entre eux, et d'un autre côté, il est difficile d'imaginer quelqu'un s'enlever la vie à cause d'une émission sur le sujet.

DES LIENS ENTRE SUICIDE ET MÉDIAS

Plusieurs faits prouvent qu'il y a un lien entre médias et suicide. Voici trois exemples pour illustrer qu'effectivement tel est le cas. Au 19e siècle, l'écrivain Goethe publiait Les souffrances du jeune Werther. Le héros de l'histoire se suicide à cause d'une peine d'amour. Une épidémie de suicides s'en suit et on déclare ce livre dangereux partout en Europe. En Allemagne, dans les jours suivant la diffusion d'une émission dramatique à la télévision où un jeune homme se jetait sous le train, deux cas semblables se sont produits. Et, le phénomène s'est reproduit une fois quand on a rediffusé l'émission. Plus récemment, le suicide du chanteur du groupe Nirvana, Kurt Cobain, a poussé plusieurs adolescents à s'enlever la vie, aussi bien au Québec qu'aux États-Unis.

Par ailleurs, des études montrent que le taux de suicide s'intensifie après la diffusion d'émissions sur le sujet. En effet, Robert Simon, du Centre de prévention du Suicide de Chicoutimi, nous dit que «les recherches (...) notent un accroissement significatif des cas de suicide après qu'une manchette relative au suicide ait été rapportée à la une des journaux et aux bulletins de nouvelles télévisées. Le nombre de personnes s'enlevant la vie atteint des sommets après la diffusion de l'information; plus la couverture médiatique de l'événement est longue, plus nombreux sont les suicides.» (Simon, 1990, p.272.)

Aux États-Unis, deux rapports affirment que les tentatives de suicide et les décès par suicide augmentent après la diffusion de reportages pour sensibiliser l'opinion publique au suicide des adolescents. L'auteur d'un de ces rapports note un accroissement du taux de suicide chez les adolescents de sept pourcent après la diffusion de trente-huit émissions sur le sujet. (Le Soleil, 13/09/1986.)

Par contre, Mazet évoque positivement le film de Peter Weir, Le cercle des poètes disparus, sorti en France au début 1990. Voici la critique qu'il fait à son sujet: «Il réalise, à mon sens, une illustration très remarquable de la dynamique familiale, scolaire et sociale, qui peut conduire un adolescent au suicide.» (Couderc, 1991, p.208.) Mazet spécifie que ce film a eu un succès, surtout chez les jeunes. Mais, on ignore s'il y a eu des répercussions suicidaires.

L'IMPACT DES IDOLES

Jean Beaudoin, écrivain et enseignant au Petit Séminaire de Québec, croit vraiment que, chez les jeunes, les vedettes de musique populaire ont un impact prodigieux. Aux spectacles, les jeunes se prosternent réellement devant les musiciens. Ils achètent tout ce qui a un rapport avec leurs idoles. Ils les perçoivent comme des dieux. Ils boivent leurs paroles et acceptent leurs visions du monde, tellement l'illusion est forte.

Ce sont les médias qui fabriquent ces modèles qui semblent si parfaits. Pour lui, les jeunes tombent facilement en admiration devant ces objets de promotion. «Cette façon de s'identifier presque parfaitement à tel ou tel personnage leur fait courir le risque de perdre leur identité personnelle. Ces idoles ont énormément d'influence sur leurs idées, leurs pensées et même leurs actions.» (Beaudoin, 1991, p.32.)

De son côté, Campagna nous dit que les jeunes se trouvent devant des idéaux inversés; ils n'y a plus de héros politiques ou sociaux auquels les jeunes pourraient s'identifier, il n'y a que les héros souvent violents de la télévision. Etant donné que tout le monde a besoin de symboles, et les jeunes encore plus, Campagna nous fait prendre conscience que «cette incapacité du jeune de s'identifier à des héros se traduit par une perte d'identité.» Et, il rajoute: «Nous sommes dans une société de transition et on paie le prix de cette transition. Dans ce prix à payer, il y a le suicide des adolescents.» (Campagna, 1981, p.23.)

LES EFFETS DES MÉDIAS

L'accroissement des suicides chez les jeunes serait causé par l'effet d'entraînement que suscite les médias. D'une part, la personne suicidaire est ambivalente entre vivre et mourir, et la «publicité» accordée aux deux alternatives lui donne une possibilité de choix entre les deux options. D'autre part, voyant que quelqu'un ayant des problèmes similaires ait eu recours au suicide, la personne suicidaire peut considérer la même chose pour elle-même comme solution. (Simon, 1990, p.273.)

Plus la «publicité» accordée au suicide est importante, plus il y a accroissement de suicides. Robert Simon énumère trois caractéristiques de la personne qui imiterait un suicide rapporté par les médias: anomie, faible estime de soi et passé marqué d'échecs. (Simon, 1990, p.273.) En outre, les adolescents très perturbés émotivement ont tendance à imiter les suicidés.

Finalement, «en plus de l'effet d'imitation, certains auteurs croient que la publication des cas de suicide peut entraîner une familiarisation et une acceptation de l'idée de suicide.» (Simon, 1990, p.274.)

LA PRÉVENTION DANS LES MÉDIAS

Pour réduire l'effet d'imitation, certains principes sont offerts aux médias par l'Association Américaine de Suicidologie. On leur recommande de ne pas apporter de détails concernant la méthode utilisée du suicide, de ne pas décrire le suicide comme étant inexplicable, de ne pas romancer les motifs du suicide et de ne pas justifier le suicide par des raisons simplistes. (Simon, 1990, p.274.)

Pour la presse écrite, on suggère «de ne pas rapporter les cas de suicide à la une et, si c'était le cas, le faire sous pli, d'éviter que le mot suicide apparaisse dans le titre et de ne pas mettre la photo du suicidé.» (Simon, 1990, p.274.)

De plus, on invite les médias «à collaborer à la prévention du suicide en présentant des alternatives au suicide, en donnant des exemples de personnes ayant surmonté leur crise suicidaire, en mentionnant des ressources régionales susceptibles de venir en aide aux suicidaires ou à des proches de ceux-ci et, enfin, en indiquant les signes précurseurs du suicide.» (Simon, 1990, p.274.)

Selon Robert Simon, il existe une crainte depuis longtemps que ce type de prévention ait un effet contraire de ce qu'on attend. Ce serait la raison pour laquelle il y a eu peu de campagnes d'information et/ou sensibilisation sur le suicide. Il nous rapporte que cela «ne devrait pas être le cas si aucun caractère sensationnalisme n'y est attaché.» (Simon, 1990, p.275.)

Malgré la faiblesse des médias face à la résistance au changement de comportement, Simon conseille de transmettre un contenu qui permet d'accroître les connaissances ou de changer des attitudes. Ainsi, il propose «que chercheurs et praticiens des communications s'associent afin d'élaborer des campagnes de prévention mettant en commun leur science et leur art.» (Simon, 1990, p.276.)

LES ADOLESCENTS DANS LES MÉDIAS

Le psychologue Richard Cloutier, aussi professeur et chercheur à l'Université Laval, affirme que les médias véhiculent une image négative des adolescents en couvrant plus les jeunes déviants qui font partie de la minorité de cinq ou six pourcent de ce groupe social. Selon lui, les médias amplifient l'image négative que l'on se fait des adolescents, grossissent les effets néfastes du divorce, stigmatisent encore plus les enfants de familles réorganisées. (Cloutier, 1994, pp 14-15.)

De plus, il nous dit que «des analyses d'émissions de télévision ont révélé qu'elles ont un caractère plus dramatique que la réalité, que leur contenu est souvent violent, voire destructeur. (...) Dans la presse écrite, on est aussi animé par le désir d'attirer le lecteur avec des informations percutantes et on publie sur les jeunes des nouvelles qui frappent, qui provoquent des réactions, dans un sens ou dans l'autre.» (Cloutier, 1994, p.15.)

Finalement, il conclut que «la distorsion perceptuelle vient de ce que les "caméras sociales" tournées sur les 12-18 ans se braquent plus sur les jeunes en difficulté que sur ceux qui mènent une vie normale. Voilà pourquoi la société est assaillie d'images plus négatives des 12-18 ans. (...) Ce phénomène traduit une part de "juvénophobie". On a peur des jeunes, on ne sait pas trop comment les aborder, comment parler leur langage, devenir leurs amis.» (Cloutier, 1994, p.16.)

CONCLUSION
Comme on l'a vu, le phénomème du suicide chez les jeunes soulève beaucoup de questions. Les adolescents vivent une période de transition mêlée de deuils et de défis. Ils ont besoin de découvrir leur identité et d'acquérir de l'autonomie pour accéder à la vie adulte.

On a pu constater que cette période ne se vit pas nécessairement sans problèmes. Les adolescents peuvent avoir à faire face à différentes difficultés personnelles: la crise d'adolescence, la dépression, l'impulsivité, l'incapacité d'exprimer des sentiments négatifs comme la colère, la vie avec un parent seul.

De plus, on se rend compte que la société a un rôle à jouer pour la survie des jeunes et que cette société possède les outils nécessaires. Avec l'aide des médias de masse, il est possible d'informer et de sensibiliser toute la population sur ce problème d'actualité qui s'accentue d'année en année.

Finalement, il est primordial de retenir que les problèmes d'une société se reflètent chez les jeunes qui en font partie. Le suicide des adolescents est la responsabilité de tous les adultes de la société ainsi que des médias de masse qui ont le pouvoir de véhiculer des valeurs à ces adultes.

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