Je veux mourrir
Pas me tuer

Il y a un peu plus de deux ans, mon petit garçon de treize ans a mis fin à ses jours et je ne parviens toujours pas à m'expliquer son geste...

Par Andrée-Paule Mignot

Je veux mourir, pas me tuer
Les causes du suicide: des médecins s'interrogent
Identifier pour mieux prévenir
Les cinq phases qui mènent au suicide
Reconnaître les signes
En parler, écouter, agir
Des indices à surveiller
Société individualiste ou banalisation de la mort ?

...Mais je veux comprendre. Parce que la ronde folle continue et qu'il faut la stopper. Rien que dans mon entourage immédiat, l'an dernier, une ado de 17 ans s'est enlevé la vie, 3 camarades de classe de mes enfants ont fait une tentative de suicide et la fille de 15 ans d'un de mes amis a essayé de se tuer 2 fois au cours de la même semaine!

Devant l'ampleur croissante du phénomène, deux questions s'imposent: pourquoi nos enfants décident-ils d'en finir avec l'existence, et comment déchiffrer les messages d'alarme qu'ils nous lancent?

Les causes du suicide: des médecins s'interrogent

Apparemment, la situation n'est guère plus reluisante en France: chaque année, 150 000 jeunes français, âgés de 15 à 25 ans, tentent d'écourter leurs jours et environ 1000 d'entre eux y parviennent. Devant autant de témoignages du malaise qui habite la jeunesse actuelle, les Drs Alain Meunier et Gérard Tixier - psychiatres, psychothérapeutes et psychanalystes français - ont tenté d'expliquer, dans leur livre Le Grand Blues, comment décoder les appels à l'aide que nous envoie l'ado en détresse, ce qu'il faut faire pour renouer le dialogue avec lui et l'aider à reprendre le chemin de la vie.

«Il est évident que la société a un peu trop tendance à remettre le débat entre les mains du corps médical, déplore le Dr Meunier. Malheureusement, les médecins ne disposent, pour s'aider, que des pathologies qu'ils connaissent, comme la dépression, qui est la plus incriminée et qui est le plus souvent diagnostiquée à tort. Depuis quelques années, on se sert de ce syndrome pour en fabriquer un autre qui correspondrait au suicide. Or, d'après ce que nous avons pu constater à travers les nombreux cas qui se sont présentés à nous, l'adolescent suicidaire n'a rien à voir avec un problème de dépression au sens strict. En effet, les antidépresseurs, qui détiennent un taux d'efficacité reconnu de 90 % sur des symptômes authentiques de dépression, n'ont aucune prise sur les jeunes en proie à des idées suicidaires.»

Selon ce médecin, cofondateur de La Note Bleue, une ligne d'écoute où les adolescents français bénéficient de l'oreille de spécialistes 24 heures sur 24, l'environnement familial et le milieu social du jeune en détresse ne sont pas forcément des facteurs responsables du suicide. «On peut toujours incriminer les parents, l'entourage ou la société. En réalité, les jeunes ont souvent entrepris par eux-mêmes une démarche suicidaire qui leur appartient.

Les idées suicidaires, à l'adolescence, sont très courantes et vont permettre au jeune de quitter l'enfance pour entrer dans le monde des adultes, sans pour autant passer à l'acte. Avec Gérard Tixier, nous avons cherché à identifier le mécanisme psychologique de l'adolescent suicidaire, ce qui le fait entrer dans cette démarche et comment on peut l'en sortir.

Je voudrais dire aux parents qui ont perdu un enfant dans ces circonstances que ni l'éducation qu'ils lui ont prodiguée, ni l'éclatement de leur cellule familiale à la suite d'un divorce ne sont responsables de ce drame. En fait, s'il y a une seule chose à regretter, c'est de n'avoir pas su reconnaître, durant les mois qui ont précédé le décès de leur enfant, la gravité de son état.»

Identifier pour mieux prévenir

Au terme d'une enquête effectuée pendant plusieurs années auprès de jeunes en détresse, le Dr Meunier et son équipe ont tenté d'élaborer un portrait type de l'adolescent suicidaire. Les résultats de cette étude offrent une nouvelle approche du suicide, en permettant aux parents d'en reconnaître les signes avant-coureurs de façon à pouvoir intervenir à temps.

«Notre travail nous a permis de réfuter l'un des principaux mythes qui entourent le suicide, en montrant que les jeunes n'agissent pas sur une impulsion. Qu'il est faux de croire qu'ils se réveillent un matin en se disant: "Aujourd'hui, c'est terminé", précise le spécialiste.

Par contre, nous nous sommes aperçus que tous les suicidaires fonctionnaient selon des phases distinctes les unes des autres, au cours desquelles ils adoptent, semble-t-il, un mode de fonctionnement radicalement différent selon la phase dans laquelle ils se trouvent. Et ce qui est trompeur pour les médecins, c'est que chaque phase peut ressembler à une pathologie. Chez le jeune, chacune d'elles correspond à une finalité: organiser une stratégie spécifique et nouvelle contre la souffrance.» Mais quelles sont ces phases et comment les reconnaître pour mieux prévenir le suicide?

Les cinq phases qui mènent au suicide

Expliquées et analysées dans le livre des Drs Meunier et Tixier, ces phases, qui représentent pour l'adolescent des périodes de lutte contre la souffrance, peuvent apparaître après un incident banal (vexation, rejet, rupture...) appelé «accident initial», qui se produit à un moment précis de l'adolescence, celui de la métamorphose. La partie visible de l'iceberg peut alors paraître anodine aux yeux de l'entourage, mais chez des adolescents arrivés à ce moment clé de leur développement, où ils sont préoccupés par l'idée de la mort, cet événement prend une importance démesurée.

Cet accident initial déclenche tout d'abord la phase de l'imaginaire roi. Le jeune se referme sur lui-même et sur son monde intérieur pour échapper à sa douleur. Cette première phase est suivie d'une seconde, dite de lutte. L'ado peut faire des fugues, prendre des risques, abuser d'alcool ou de drogues. Puis, un troisième stade, appelé phase de renoncement, est caractérisé par l'adoption d'un comportement dépressif chez l'adolescent, qui souhaite mettre fin à sa souffrance, sans pour autant vouloir réellement se tuer. S'ensuit alors la phase du ressentiment, durant laquelle son abattement se transforme en agressivité. Il devient hautain et narquois, et c'est à cette étape qu'il décide de mourir.

Enfin, la phase du cyclone, la plus alarmante, conclut sa démarche de façon particulièrement insidieuse, puisque le jeune, désormais indifférent et froid, semble se réintégrer dans son environnement quotidien. Les adultes qui l'entourent peuvent alors penser que tout est rentré dans l'ordre. En général, peu de temps après, l'enfant passe à l'acte.

Reconnaître les signes

Savoir reconnaître les signes annonciateurs du suicide aurait sans doute permis au père de la jeune fille de 15 ans qui a fait deux tentatives la même semaine d'anticiper le drame. Pour ce diplomate, pourtant très proche de ses enfants, «rien ne laissait supposer que Karine allait mal. Elle avait un comportement tout à fait normal et pourtant, à la suite d'une dispute avec ses amies, elle s'est automutilée en se tailladant la peau avec un cutter.

Les médecins qui l'ont soignée ont interprété son geste comme un appel au secours. Quelques jours après, elle a essayé à nouveau de mourir, cette fois en avalant des médicaments.

Aujourd'hui, nous connaissons sa fragilité et nous sommes plus attentifs à son comportement et à ses besoins. Son frère, ses amis et nous, ses parents, tentons de l'aider à reprendre goût à la vie. Je travaille moins, je suis beaucoup plus présent, plus à l'écoute, plus près d'elle.»

En parler, écouter, agir

Au Québec, Tel-jeunes est un centre d'intervention téléphonique créé en 1991 pour les jeunes de 5 à 20 ans. La comédienne Marina Orsini en est la porte-parole. Le centre regroupe une trentaine de professionnels en relation d'aide (sexologues, psychologues, etc.) qui répondent aux craintes, aux préoccupations et aux questions des adolescents à toute heure du jour ou de la nuit. Selon Emmanuelle Roy, superviseure du centre, «61,4 % des jeunes qui téléphonent ont entre 12 et 17 ans; 28,4 %, 18 ans et plus; 9,7 %, moins de 11 ans et 72 % sont des filles.

Ces ados abordent toutes sortes de sujets qui touchent tant les relations amoureuses, amicales et familiales, que la sexualité, la contraception, la grossesse, l'avortement, les MTS, la toxicomanie et les agressions physiques, psychologiques et sexuelles. «Dans 6 % des cas, précise Mme Roy, l'appel provient d'un jeune qui a des idées suicidaires. Le plus souvent, ce type d'ado parle peu, d'un ton bas et maussade. Parfois, il nous confie d'emblée qu'il a l'intention de se tuer, qu'il n'en peut plus.

À Tel-jeunes, nous avons appris à voir les adolescents suicidaires comme des personnes qui veulent mettre fin à leurs souffrances... et non pas à leur vie. C'est pourquoi notre intervention est adaptée à leurs besoins et à l'évaluation de leur état d'urgence. Ainsi, dès qu'un jeune aborde la question du suicide, nous cherchons à vérifier auprès de lui s'il a déjà déterminé où, quand et comment il compte mettre son plan à exécution. En échangeant avec lui, nous sommes davantage en mesure de l'aider, puisque les jeunes qui ont établi une stratégie précise courent généralement plus de risques de passer à l'acte. «En cas de doute, assure Emmanuelle Roy, n'hésitez surtout pas à discuter directement de suicide avec vos enfants.

Il est faux de croire qu'une conversation ouverte et sincère puisse leur mettre de mauvaises idées en tête. Bien au contraire! Parler avec eux et leur signaler votre inquiétude avec chaleur ne peut que resserrer les liens qui vous unissent et peut-être même leur sauver la vie.» En parler, écouter...

Agir sur le plan social, aussi. Il serait en effet souhaitable que les hommes politiques se penchent enfin sur ce problème de taille et prennent des mesures draconiennes pour freiner la terrifiante ascension du suicide chez nos adolescents. La douleur de perdre un enfant est trop grande pour qu'on accepte sciemment de voir la situation dégénérer ainsi sans réagir...

Des indices à surveiller

Malgré toute la bonne volonté des parents, il demeure difficile de distinguer un adolescent en crise d'un adolescent suicidaire. Un site Internet, conçu pour la Maison des jeunes L'Entre-Jeunes de Rivière-du-Loup, fournit à ce sujet quelques indications concrètes pour vous aider à discerner les signes de détresse chez les enfants suicidaires.

On trouve également sur ce site des conseils à l'usage des proches du jeune, susceptibles de les aider à l'écouter et à parler ouvertement de suicide avec lui, afin de l'inciter à percevoir sa situation sous des angles plus positifs.

À qui la faute :
Société individualiste ou banalisation de la mort ?

Un sociologue français du XIXe siècle, Émile Durkheim, a écrit un ouvrage sur le suicide dans lequel il distingue deux types de sociétés: un modèle altruiste, où l'individu est encouragé à s'ouvrir aux autres et à établir avec eux des relations diversifiées, et une société égoïste, où il est porté au contraire à se replier sur lui-même.

Selon les conclusions de Durkheim, les sociétés égoïstes récolteraient un taux de suicide supérieur à celui des sociétés altruistes.

Un ami prêtre à Ottawa, qui est aussi psychologue, m'expliquait récemment que les enfants manquent aujourd'hui de repères face à la mort. «Dans notre société actuelle, où il est préférable d'être en bonne santé et actif, où les crises existentielles et la dépression sont reconnues comme des signes de faiblesse, où enfin il faut toujours afficher un sourire béat et mettre de côté ses peines et ses deuils, on a tendance à occulter tout ce qui a trait à la mort.

Par contre, la télévision et le cinéma nous abreuvent de films d'horreur, de violence et de sang. Peu importe si le héros meurt à la fin, puisque l'acteur qui l'incarne réapparaîtra un jour dans un autre rôle. Or, ce sont là autant de facteurs qui peuvent amener les jeunes à banaliser la mort...»

Pour en savoir plus

Le Grand Blues, Alain Meunier et Gérard Tixier, Éditions Payot, Paris

- Suicide Action Montréal: (514) 723-4000

- Tel-jeunes, Montréal et périphérie: (514) 288-2266; extérieur de la grande région de Montréal: 1 800 263-2266, site Web

- Site Internet de la Maison des jeunes L'Entre-Jeunes:

Source : www.canoe.qc.ca/artdevivresociete/mar19_02_pasmetuer_a-can.html







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