Le suicide chez les jeunes : un phénomène multifactorielGeorgia Vrakas
Doctorante en psychologie, UQAM
Qu'est-ce qui peut expliquer qu'un jeune se suicide? D'après les chercheurs experts dans ce domaine, il y plusieurs facteurs de risque. Cependant, la psychopathologie semble prendre une place très importante, au détriment des autres facteurs qui sont peu discutés. Ceci est-il justifié par les écrits scientifiques?
source: www.cam.org/~aqs/docs/vav/v09/v09n2-03.html
Quatre-vingt pourcent des personnes qui font une tentative de suicide souffrent de troubles psychiatriques dont les troubles affectifs, la polytoxicomanie et les troubles de personnalité (Brent, 1997). Chez les adolescents décédés par suicide, jusqu'à 90% d'entre eux ont souffert de problèmes psychiatriques (Brent, 1993). La dépression a un impact important sur le suicide chez les jeunes (Hodgman et McAnarney, 1988; Kovacs, Goldston et Gatsonis, 1993; Rao, Weissman, Martin et Hammond, 1993) et semble être le facteur de risque psychiatrique le plus important chez les adolescents suicidaires, suivi par le trouble bipolaire, la toxicomanie et les troubles de conduites (Brent, 1993). Lorsqu'il n'y a aucun diagnostic psychiatrique, le risque de tentative de suicide chez les jeunes est presque nul (Kovacs et al., 1993). Cependant, tous ceux qui sont diagnostiqués avec un trouble psychiatrique ne se suicident pas.
Facteurs psychologiques
La psychopathologie n'agit pas seule sur le suicide chez les adolescents. D'autres éléments comme le désespoir (hopelessness), l'impulsivité et l'agressivité sont quelques facteurs psychologiques qui ont aussi un effet sur le suicide.
Le désespoir, c'est-à-dire une perception négative et pessimiste du future est une autre caractéristique qui a un impact important sur le suicide chez les adolescents. C'est un des facteurs principaux qui prédit le risque suicidaire chez les jeunes (Stoelb et Chiriboga, 1998). Les adolescents ayant fait une tentative grave de suicide ont un sentiment de désespoir plus important que ceux n'ayant pas fait de tentative (Morano, Cisler et Lemerond, 1993).
L'impulsivité est une caractéristique commune chez les adolescents ayant fait une tentative de suicide (Brent et al., 1994). La plupart des tentatives ont lieu avec peu de planification, surtout lorsque l'adolescent se retrouve dans une situation stressante et sont donc difficiles à prédire (Brent, 1997).
L'hostilité et l'agressivité augmentent le risque des tentatives de suicide ainsi que le risque des suicides complétés (Brent et al., 1994). Même en contrôlant les troubles de personnalité, les jeunes qui se sont suicidés démontraient plus d'agressivité que les jeunes non-suicidaires (Brent et al., 1994). L'expression ouverte de la colère est liée aux tentatives de suicide répétées. Ces jeunes ont plus de difficulté à contrôler l'expression de leur hostilité et sont plus agressifs que ceux qui n'ont fait qu'une tentative de suicide (Gispert, Davis, Marsh et Wheeler, 1987).
Facteurs cognitifs
En dehors des facteurs de risque psychologiques et psychopathologiques, des facteurs cognitifs ont aussi un impact sur le suicide des jeunes. Les jeunes qui ont une vulnérabilité cognitive, c'est-à-dire qui attribuent les événements négatifs à des causes stables, globales et internes et qui ont des attitudes négatives face à eux-mêmes, démontrent plus d'idéations et de comportements suicidaires que ceux qui n'ont pas ces cognitions et attitudes (Abramson et al., 1998). Le désespoir semble avoir un effet médiateur sur la relation entre la vulnérabilité cognitive et la suicidalité (suicidality). Ceci est vrai même lorsque les autres facteurs de risque sont contrôlés, tels que la suicidalité passée, la dépression antérieure, le trouble de personnalité borderline et l'histoire parentale de dépression. Chacun de ces facteurs cognitifs, psychologiques et familiaux a une influence indépendante sur la suicidalité des jeunes.
Facteurs externes
Des facteurs externes, tels que les problèmes familiaux et les événement de vie, ont aussi un impact sur le suicide chez les jeunes. Le décès d'un parent et les troubles financiers sont des exemples de problèmes familiaux (Brent, 1993). Provenir d'une famille monoparentale, le divorce et l'absence du père (Walcott, non publié) sont aussi des facteurs qui influencent le risque suicidaire chez les adolescents. C'est le fonctionnement familial qui a un effet sur le comportement suicidaire, plus que la structure familiale en tant que telle. Ceci est vrai même si l'effet de la psychopathologie de l'adolescent est contrôlé (Wannan et Fombonne, 1998). Par exemple, un environnement familial rigide, c'est-à-dire un environnement caractérisé par un manque de flexibilité face aux situations problématiques, peut avoir une influence sur les idéations suicidaires chez les adolescents (Carris, Sheeber et Howe, 1998). Plus spécifiquement, l'environnement familial rigide affecte de façon négative la capacité qu'a l'adolescent de développer des habiletés de résolution de problèmes, ce qui à son tour influence les idéations suicidaires.
Le fonctionnement familial peut aussi être affecté par la psychopathologie parentale. Les jeunes suicidaires ont souvent des parents qui souffrent de troubles psychiatriques (Brent, 1995; 1997; Shaffer, 1988). Une étude récente a démontré que la dépression maternelle prédit les symptômes suicidaires des jeunes adolescents, même lorsque les symptômes suicidaires passés de l'adolescent sont contrôlés (Garber, Little, Hilsman et Weaver, 1998). La perception négative, hostile et chaotique que les mères et leur enfant ont de l'environnement familial, a un effet médiateur sur la relation entre la dépression maternelle et les symptômes suicidaires de son enfant.
Les événements de vie jouent aussi un rôle dans le comportement suicidaire de l'adolescent. Les conflits parentaux, l'abus, le décès d'un proche, les problèmes scolaires et légaux, la tentative de suicide d'un ami, la psychopathologie familiale et le comportement suicidaire familial en sont quelques-uns (Sandin, Chorot, Santed, Valiente et Thomas, 1998). Cette relation semble être modérée par plusieurs caractéristiques individuelles (par exemple : l'estime de soi, le style d'attribution négatif, la dépression) et par un manque de soutien social, qui ont à leur tour un impact négatif sur la capacité de résolution de problèmes du jeune. Ceci crée du désespoir et influence ainsi les idéations et les comportements suicidaires chez le jeune (Sandin et al., 1998).
Multifactorialité du suicide
Les facteurs de risque du suicide chez les jeunes sont donc multiples et complexes. La psychopathologie y joue un rôle important, mais en mettant uniquement l'emphase sur celle-ci, nous risquons d'ignorer une multitude de facteurs qui ont aussi un impact sur le suicide. Ce n'est qu'en agissant sur tous ces facteurs de risque que nous allons pouvoir efficacement prévenir le suicide chez cette population vulnérable.
site créé par: Isabelle ![]()
Je n'accepte plus les courriels qui finissent par un
(.com) sauf ceux qui sont déjà abonnés, trop de pourriels.
Mon logiciel les détruira automatiquement. De retour à www.suicide-quebec.net